Une histoire de toises et de pieds

Je te propose, ô lecteur, une des difficultés hantant ma vie de thésard. Il ne s’agit pas d’une branlette d’intellectuel, mais d’un exercice toujours ardu, qui se fonde sur mon ignorance quant à l’existence de documents chronologiques fiables de métrique au XVIIe siècle. Les historiens sont régulièrement confrontés à des casse-têtes pour mesurer et convertir les unités de poids et mesures de l’Ancien Régime. Il faut de la patience et être bon en calcul mental.  Moi qui suis nul en maths, je me régale, car je trouve l’exercice ludique !

En 1560, Jean Poldo d’Albenas (ou d’Aubenas) fut le premier à imprimer un ouvrage sur les antiquités de Nîmes : Discours historial de l’antique et illustre cité de Nismes, à Lyon chez Guillaume Roville. Parmi les monuments étudiés, Poldo évoque la Maison Carrée, alors transformée en Eglise. L’édifice est assez proche du temple d’Auguste et de Livie, à Vienne, qui s’appelait alors Notre-Dame de la Vie.

La Maison Carrée telle que représentée dans le livre de Poldo d’Albenas

La Maison Carrée fut d’une importance capitale pour l’archéologie. Elle permit de mieux comprendre l’architecture romaine, mais permit aussi de faire des progrès dans la science des inscriptions, l’épigraphie. l’un des derniers érudits antiquisant, Jean-François Séguier, a pu comprendre 1758, rien qu’aux clous du fronton laissés sur place, ce qu’il y avait d’inscrit en lettres de bronze : le temple était dédié aux fils d’Auguste, Caïs et Lucius, princes de la jeunesse. Sans avoir ces données, Poldo pensait qu’il s’agissait d’un capitole, un temple dédié aux trois dieux capitolins,  Jupiter Junon et Minerve.

Plan et dimensions de la Maison Carrée, par Poldo d’Albenas.

D’un point de vue architectural, la Maison Carrée respecte les principes qu’énonça Vitruve dans De architecturaq uant aux proportions et à l’ordre  des colonnes (temple hexastyle pseudopériptère). Elle fut bâtie par ordre d’Agrippa, l’ami d’Auguste vers 2 après J.-C. sur le forum d’une des villes les plus florissantes de la Provincia, c’est-à-dire la Gaule Narbonnaise. La Maison est en cours de restauratio et demeure l’une des constructions les mieux préservées de l’époque romaine. J’ai pu l’admirer il y a environ 2 ans à Nîmes.

Un des grands sujets de préoccupation des antiquaires au XVIIe siècle fut de savoir les dimensions de l’édifice. En farfouillant dans mes documents je suis tombé sur une lettre de 1680 adressée par l’antiquaire Nîmois  F. Graverol à son ami J. Spon de Lyon conservée au fond Léon Galle des  Archives départementales du Rhône.

Selon Spon, dans la 9e dissertation des  Recherches curieuses d’Antiquité, parues en 1683, citant Poldo d’Albenas, la Maison Carrée fait 74 pieds de long et 41 pieds 6 pouces. .

Pendant l’Ancien Régime, il n’existait pas d’unification des poids et mesures, que l’on soit en Bretagne ou en Provence, il y avait différentes mesures et unités de poids que des édits royaux venaient régulièrement modifier pour des raisons de taxes bien entendu toujours favorables à l’Etat. On pouvait avoir des noms analogues pour des poids ou des mesures différentes…

Dans notre cas, nous parlons de toise et de canne, unités servant à mesurer la distance. On l’utilisait par exemple dans les métiers du drap ou de la soie, ou dans la construction… Il existait plusieurs toises : celle de Lyon, de Villefranche sur Saône, du Châtelet (à Paris) et toutes avaient une mesure différente !

1 toise de Lyon fait 2,568 mètres. On subdivise la toise en 6 pieds, 1 pied de Lyon fait 34,25 centimètres. 12 pouces font un pied, sachant que 1 pouce fait environ 28,5 cm . Donc, 6 pieds font 72 pouces. (1)

A Nîmes, l’équivalent de la toise est la canne. 1 canne fait 1,976 mètres, 1 pied de Nîmes fait 32,9 cm. 6 pieds font une canne de Nîmes, mais les Nîmois préfèrent au pied le pan qui fait 24,7 cm. Il faut 8 pans pour faire une canne. (2). Je n’évoque pas volontairement la subdivision du pan, car elle donne une partie de la solution. Je n’ai pas trouvé mention de subdivision du pied nîmois.

Mon problème vient que Graverol estime que toise lyonnaise et canne nîmoise font la même mesure. Or, cela est faux. Sous l’Ancien Régime. En prenant en considérations les différences entre toise lyonnaise et canne nîmoise on arrive à des résultats différents pour les dimensions de la Maison Carrée.

Reprenons les mesures de Poldo d’Albenas, 74 pieds de longueur par 41,5 pieds de largeur.

Si on prend en considération la mesure lyonnaise, la Maison carrée fait 25,34 mètres de longueur par 14,21 mètres de largeur.

En mesure nîmoise cela fait :  23,35 mètres de longueur par 13,65 mètres de largeur.

Les véritables dimensions de la Maison carrée sont de 26,42 mètres de longueur pour 13, 54 mètres de largeur.

Si on considère les derniers chiffres on obtient :

  • pour la longueur à environ 13 cannes de Nîmes ou environ 10 toises lyonnaises, soit près de  77 pieds et 1 pouce lyonnais, ou plus de 80 pieds de Nîmes ;
  • pour la largeur à plus de  7 cannes et 1 pan de Nîmes, ou près  5 toises et 3 pieds de Lyon. soit plus de 42 pieds de Nîmes, et 33 pieds lyonnais.

F. Graverol donne, lui, ses dimensions de la Maison carrée 6 cannes de largeur pour 12 cannes de longueur soit  11,95 mètres par  23,71 mètres ce qui donne en toise de Lyon, 4 toises et 3 pieds environ de largeur par environ 9 toises, 2 pieds, et 4 pouces de longueur si je ne me trompe pas.

Vous me suivez ?

En pieds lyonnais cela fait environ 34 pieds 9 pouces de largeur par 69 pieds et un peu plus de 2 pouces de longueur.

En pieds nîmois on arrive à plus de 36 pieds de largeur pour  près de 72 pieds de longueur…

Différence minimes ? D’accord, mais  quelle unité attribuer au pied dans la lettre de Graverol,  le Lyonnais, ou le Nîmois ? Graverol parle de cannes et de toises, de pieds et de sa subdivision, le pouce, alors que la subdivision du pan nîmois est le menu. 1 canne faisant 64 menus, menu dont il n’est fait mention nulle part. Lorsque Graverol parle de pouces, je conjecture qu’il s’agit d’un pouce lyonnais. La faute n’est certes pas majeure, mais je n’espère pas de mise à l’index (3) par le jury. Et quand bien même mes pieds ne suivraient plus mon corps, je maintiendrai sans équivoque, avec canne et béquille cette spéculation que je pense fondée !

La toise lyonnaise n’existe plus.  En 1789, les cahiers de doléances des Etats généraux souhaitaient une uniformisation du système de poids et mesures pour s’affranchir de la tutelle seigneuriale. Leurs rédacteurs furent entendus. Le 26 mai 1791, sous l’égide d’une commission où siégaient notamment Condorcet, Monge et Laplace, le système métrique naissait. le 18 germinal an III ou 7 avril 1795, une loi sur le système métrique abolissait les anciens systèmes de mesure. Les jours de la toise, de la canne, des pouces, des pans, des menus étaient comptés. Il fallut attendre tout de même la loi du 4 juillet 1837 pour balayer définitivement ces reliques d’un temps révolu.

L’erreur étant humaine, si vous le souhaitez, ayez la bonté de corriger les  possibles erreurs de calcul que j’ai pu commettre ; rédigez un commentaire 🙂  ! Pour ma part, vous toisant de haut, je me pare de la dignité du cancre matheux en repliant un pan de ma toge tout en quittant ces lieux.

______________

(1)  Pierre Charbonnier (dir.), Les anciennes mesures locales du Centre-Est, d’après les tables de conversion, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, 2005, p. 239.

(2) Pierre Charbonnier (dir.), Les anciennes mesures locales du Midi méditerranéen d’après les tables de conversion, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, 1994, p. 183.

(3) jeu de mains, jeu de vilains.

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Une réflexion sur “Une histoire de toises et de pieds

  1. Alors là, ne compte pas sur moi! J’ai eu le même problème outre-Atlantique avec l’essence car le gallon US et le gallon canadien ne sont pas les mêmes. Voici ce que dit Wiki à propos de cette mesure, si ça peut te consoler! Bon courage!
    * Le gallon impérial (symbole gal GB ou gal Imp) vaut 160 onces liquides du système d’unité impérial, soit exactement 4,54609 litres.
    * Le gallon US (symbole gal US) est défini comme mesurant 231 pouces cubes du système d’unité américain, exactement 3,785411784 litres ; il est divisé en 128 onces liquides US.
    * Le gallon US dry est défini comme 1/8 de boisseau sec ras US (ce
    dernier est défini comme valant 2 150,42 pouces cubes), soit exactement 4,40488377086 litres.
    :

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