Lyon Renaissance. Arts et humanisme : une exposition recommandée

Entre 1450 et 1562, Lyon connut son second âge d’or, celui de la banque, de l’imprimerie et des foires qui avaient lieu quatre fois par an. Lyon, capitale de la République des Lettres et des arts, dont on a peine aujourd’hui à mesurer l’importance. Lyon, capitale officieuse du Royaume où les Valois passaient inévitablement pour mener leurs guerres d’Italie.

De l’humanisme, Lyon en est assurément une capitale. Les oeuvres des poètes lyonnais ont fait école : Maurice Scève, Louise Labbé, Pernette du Guillet. Rabelais exerça la médecine à l’Hôtel Dieu. Dolet imprima les ouvrages du médecin, mais aussi celles de Marot, Sébastien Gryphe un peu avant imprima Erasme, ou Budé…

Du point de vue des arts, Lyon fut aussi un centre important. C’est ce que montre l’exposition qui se tient actuellement au Musée des Beaux Arts…

L’exposition est dense : tableaux, vitraux, orfèvrerie, estampes, livres, mobilier imprimés se succèdent dans les différentes salles et montrent que la ville abritait en ce siècle, non seulement des hommes et des femmes de lettres talentueux, mais aussi des artistes dont on commence seulement à mesurer le travail accompli.

La première salle est d’importance : elle marque ce qui annonce le déclin de la ville, la présence protestante et le sac de la ville par les troupes du terrible baron des Adrets. Le tableau du temple de paradis est d’un grand intérêt pour les historiens du protestantisme, puisqu’il montre l’intérieur d’un temple au début de la Réforme. Sa forme circulaire est une des innovations des temples de ce temps. On peut y voir des détails amusants : les vitraux aux armes de la ville, un chien écoutant le prêche du pasteur, la présence d’enfants…

L’exposition est aussi l’occasion de montrer une belle série de portraits de Corneille de Lyon, dont le musée vient d’acquérir un portrait à l’aide du crowdfunding.

Un peu plus loin la table claudienne marque une salle où l’on montre que Lyon se souvient de son premier age d’or. Le XVIe siècle est en effet une période où les élites de la ville se réapproprient le glorieux passé romain de Lugdunum. Un peu partout, on cherche, on fouille… et on trouve. Cette table de bronze, reprenant un discours de l’empereur Claude au Sénat sur l’entrée de notables gaulois en son sein, est déterrée en 1528 sur les pentes de la colline de la Croix-Rousse. On publie aussi : Guillaume du Choul, Symphorien Champier impriment des livres sur l’histoire romaine de Lyon. Ces livres inspirent encore leurs successeurs au XVIIe siècle avec l’antiquaire Jacob Spon qui publie une Recherche des antiquités et curiosités de la ville de Lyon en 1673.

 A l’étage, l’exposition donne à voir des traditions artistiques moins connues : le mobilier et la céramique notamment, mais aussi plus ou moins connues comme l’architecture. Alors que Philibert Delorme s’essaie à fusionner les principes vitruviens et l’art gothique flamboyant, Sebastiano Serlio théorise l’architecture dans un traité de sept tomes qui influencera cet art jusqu’au XXe siècle.

Il serait quelque peu ennuyeux de poursuivre cet inventaire descriptif décousu. Je ne peux qu’inviter les lecteurs, et tous les amoureux de l’histoire de Lyon à visiter cette exposition riche en surprise et très étoffée, mais aucunement exhaustive. On peut compléter la visite par l’exploration d’autres musées lyonnais, en particulier le musée de l’Imprimerie et le musée Gadagne. Lyon recèle encore bien des trésors artistiques que le temps nous donne à découvrir.

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Pantheon

Lumière au Panthéon

En regardant la géolocalisation de mes photos disponibles sur Flickr, je me suis aperçu que le monument que j’ai le plus géotaggué est le Pantheon de Rome. Pantheon, et non Panthéon, qui, lui, siège montagne Sainte-Geneviève.

De cet élément de folksonomie, Je confesse une fascination pour ce monument imposant et mystérieux, mais je crois que ce que j’aime le plus est son état de conservation. Bien que restauré, le Pantheon possède encore les marbres d’origine de la construction de l’époque d’Hadrien. Je ne cesse d’admirer les proportions du dôme, les caissons, jadis peint en bleu et possédant chacun une étoile. Chaque niche abritait un dieu et l’ensemble était dédié au panthéon divin romain.

Le Pantheon symbolisait à la fois une cosmologie et une théogonie… Il y a quelque chose de symboliquement puissant à l’œuvre La course du soleil venant de l’oculus devait  frapper les caissons les plus bas et la statue d’une divinité.

Aujourd’hui, On peut y trouver le tombeau-monument de Vittorio-Emmanuele II, l’unificateur de l’Italie en un seul royaume. La tombe de son fils Umberto Ier lui fait face. On y trouve aussi, bien plus discrète, la tombe de Raphaël, que j’ai véritablement découvert hors des livres d’images dans les stanze du Vatican.  Mais tout aussi important, le Pantheon est une église. Les hordes de touristes qui s’y pressent oublient toute discrétion dans le grandiose.

Église et jadis temple, il y a une remarquable continuité du Sacré. Sacralité du lieu, et des divinités honorées. Cette notion de sacré que l’on oublie dans une contemporanéité, où, rien n’est plus sacré. Il s’agit pourtant d’une valeur fondamentale et unificatrice comme l’a montré Alphonse Dupront. Je crois profondément que le sacré est une valeur fondamentalement et ontologiquement humaine. Il y a du sacré dans ce monde, matériel, immatériel, religieux ou non…

Une découverte archéologique majeure à Amphipolis ?

Pendant que la fureur médiatique nous démontre quotidiennement l’indigence de notre personnel politique, les archéologues, eux, fouillent chaque jour le sol pour découvrir, inventorier, interpréter et sauvegarder des témoignages du passé. Ce métier souvent ingrat se heurte au présentisme de notre société, qui semble ne plus rien comprendre que le désir et son assouvissement immédiat. On ne trouve pas tous les jours comme Indiana Jones (mon idole cinématographique) des artefacts ou autres trouvailles majeures ; comme le tombeau de Toutankhamon ou plus récemment le fantastique tumulus d’Amphipolis en Grèce. La ville fut fondée par Athènes au Ve siècle  avant J.-C. et est souvent mentionnée dans la Guerre du Péloponnèse de Thucydide en raison de son importance stratégique. Objet de convoitises pour l’hégémon en Grèce,  elle fut aussi une place commerciale importante et compta dans les échanges entre la Grèce, la Macédoine et la Thrace.

Les archéologues grecs ont entrepris des fouilles dans un tumulus à la sortie de la ville antique. En dégageant la colline artificielle, les archéologues ont découvert un escalier de marbre menant à un tombeau. Le luxe de la décoration et des matériaux utilisés laissent croire que l’on a découvert un monument hors du commun. Nicolas Constans en parle avec beaucoup de détails sur son blog. La dernière découverte concerne l’entrée d’une deuxième salle dont le seuil est gardé par deux cariatides.

Photo : Ministère de la culture de la République hellénique

Photo : Ministère de la culture de la République hellénique

Le tombeau est daté du dernier quart IVe siècle avant-Jésus-Christ, soit après la mort d’Alexandre le Grand à l’époque où les diadoques se taillaient des empires. D’après les médailles découvertes, la date retenue est 410 avant Jésus-Christ.

Les archéologues vont bientôt entrer dans la dernière salle du tombeau, cachée derrière un mur. On ne sait pas vraiment qui y était inhumé : Néarque, Olympias, Roxane et/ou son fils, Antipater…. ou personne (aurait-il été destiné à Alexandre ?). Quoiqu’il en soit il s’agirait d’un ou d’une dignitaire de l’entourage d’Alexandre. On ne peut parler qu’au conditionnel, mais rien qu’énumérer ces noms suscite en moi l’enthousiasme.  Quand on a lu comme moi Diodore de Sicile [1] ou Plutarque sur la vie d’Alexandre le Grand [2], la découverte du tombeau d’Amphipolis devient subitement le medium immédiat du lecteur que je suis avec ces personnages,  au-delà des siècles et des civilisations qui passent. Une concrétisation soudaine de l’Histoire. Ce sont les hommes et les femmes qui la font, mais ce sont les conquérants et les illustres qui ont droit à l’encre des écrivains.

Et ce qui est fantastique, c’est de savoir qu’il existe encore des trésors à découvrir, des endroits à fouiller. Les archéologues ont encore de quoi me faire rêver. On pourrait un jour découvrir à Alexandrie l’emplacement du tombeau du conquérant, dont les auteurs anciens nous disent qu’il était fait de pierre translucide.

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[1] – Je fais référence au livre XVII de la Bibliothèque historique.

[2] Vies parallèles – Alexandre-César. On peut aussi lire Quinte-Curce, Historiarum Alexandri Magni Libri,  l’Histoire d’Alexandre le Grand.

Les boucles d’oreilles d’Aphrodite

Voilà donc une nouvelle publication du Musée des Beaux-Arts de Lyon qui va changer le regard du grand public sur les collections du Musée, riches de trésors insoupçonnés, comme ce chef-d’oeuvre de Zurbaran en couverture…

Dans cette publication, on apprend sur un tout petit bout de page, page 34, une nouvelle qui détonne. On aurait retrouvé les boucles d’oreille de la Venus de Milo ! Et c’est le conservateur du médaillier qui l’écrit !

Ce monument de la statuaire grecque, sculptée à la fin de la période hellénistique suscite davantage les passions des chercheurs pour ses bras (jamais retrouvés) que pour ses bijoux. Car en digne déesse, celle que l’on pensait être en 1820 Venus Victrix portait les attributs dorées dignes de son rang de déesse. Je passe sur les qualités esthétiques de cette statue : précision du chignon, rendu du drapé, contrapposto prononcé…

Retrouvé car les boucles reposaient dans les fonds du Médaillier depuis plus de 170 ans. Elles ne furent jamais montrées au public. Elles ont pourtant été recensées par Marie-Ambroise de Comarmond, dans la Description des antiquités et objets contenus dans les salles du Palais-des Arts de la Ville de Lyon, Lyon, Imprimerie de F. Dumoulin, 1855-1857, chapitre dédiée à l’Or – Argent – Pierres Précieuses, p. 483-484.

Il est vrai que le grand public n’est pas informé que la plupart des statues grecques de l’Antiquité se montraient fardées, maquillées et vêtues à celles et ceux qui venaient l’adorer.  Ces statues étaient animées d’un souffle (pneuma), d’une vie. Paul Veyne nous apprend que les rapports entre les hommes et les dieux n’étaient pas des relations pacifiques, bien au contraire. Si les hommes craignaient les dieux, ils attendaient aussi que leurs prières soient exaucées. Il y avait donc une valeur « performative » à rendre culte et sacrifice à une divinité, qui dans l’économie du vivant chez les Grecs occupait le haut de la hiérarchie des êtres vivants, immortels et raisonnables. En vérité, nous dit Veyne, la mythologie grecque montre que les dieux se préoccupaient avant tout d’eux-mêmes…

Mais comment ces boucles d’oreilles sont-elles arrivées à Lyon ?

La fut mis au jour le 8 avril 1820 sur l’ile de Milo, en plein mer Egée par un paysan qui cherchait des pierres pour clore son champ. Un jeune officier de marine français, se trouve fortuitement sur les lieux. Ce curieux d’archéologie, Olivier Voutier, alerte alors le vice-consul de France à Milo. L’île est alors une possession ottomane. Voutier désire plus que tout que la France achète la statue. L’ambassadeur de France à Constantinople, le marquis de Rivière dépêche alors un secrétaire à Milo pour acheter cette statue. Elle est offerte au roi de France, Louis XVIII par le marquis, de retour en France, le 1er mars 1821. Le Roi décide de la donner au musée du Louvre…

La pose de la statue, laisse penser que la Venus portait un diadème, un bracelet au bras droit et des boucles d’oreille. Les boucles furent découvertes avec la statue.  Mais rien n’est dit de la destinée de ces bijoux.

C’est Comarmond qui nous donne la réponse dans sa description des boucles : le marquis de Rivière en fit dont au premier conservateur du musée des Beaux-Arts de 1806 à 1830, jadis le Palais des Arts, François Artaud. Peut-être les donna-t-il lorsqu’il rallia Paris depuis le Sud de la France au début de l’année 1821.

Voici la description des Boucles par Comarmond dans l’ouvrage cité précédemment.

N 36

Boucle d’oreille formant, avec celle qui porte le numero suivant, la paire parfaitement complète ; elle est d’une belle conservation ; le travail en est fin et des plus soignés ; Artaud faisait le plus grand cas de cette parure et la portait à un prix très-elevé. Ce bijou représente un anneau ovale élastique non soudé ; la grosse extrémité offre une tête de chimère à mufle de lyon ; deux cornes flexueuses partant du milieu du front et se dirigent en arrière, en formant l’S. Cette tête porte un collie à dents de loup, d’où sort une queue, formée de traits en spirale qui font ressort et se terminent par une pointe lisse et aiguë ; celle-i arrive dans la gueule du lion, dont les yeux sont figurés en pierre ou mastic noir décomposé, et non point en diamant, comme le dit Artaud, à moins qu’il n’ait employé le mot diamant comme expression générique d’une pierre fine. Voici, mot à mot, ce que dit ce dernier, à l’égard de ce bijou : « Deux boucles d’oreille torses en or, à tête de chimère ayant des yeux de diamant ; ces pendants grecs de fort bon goût et d’un travail très-soigné, ont été trouvés avec la Vénus de Milo ; c’est feu M. le duc de Rivière qui me les a donnés ». Cette note est intéressante en ce qu’elle indique leur origine. Par la construction de cette boucle, le peu de jeu de son ressort, on juge qu’elle était destinée à être suspendus à un autre anneau qui passait dans l’oreille. La conservation, le style et l’élégante délicatesse de ce bijou, peuvent encore exciter l’envie d’une femme et plus d’une beauté s’en parerait avec plaisir. (cabinet Artaud).Diamètre 1 cent. 5 mill. Poids. 2 gram.

N 37

Boucle d’oreille conforme à la précédente sous tous les rapports (Cabinet Artaud)

Diamètre : 1 cent. 5Mil. Poids : 2 gram.

Je n’ai jamais vu la Vénus de Milo. Je n’ai jamais mis un pied au Louvre. La file des touristes, le peu de ressources et le gigantisme des lieux m’a découragé à chaque fois. Mais en s’intéressant aux photos, on peut s’interroger sur les écrits de Comarmond.

Si ces boucles sont celles de la Venus de Milo, une photo détaillée des divines oreilles laissent supposer que les bijoux ont été arrachés sinon endommagés par un évènement qui nous est inconnu : renversement et enterrement de la statue à la suite d’un épisode violent ? Pourquoi les bras de la statue n’ont jamais été retrouvées alors que ses boucles le furent aux cotés du buste ?

Ces boucles avivent les questionnements autour de la Venus de Milo. Une étude pour éclaircir les conditions de cette découverte à Milo serait la bienvenue.

Nuit romaine

Revivre la douceur estivale des nuits romaines ? Peut-être plus vite que je l’espérais…

« La nuit qui précédait le jour fixé pour son départ, comme elle ne pouvait dormir, elle entendit passer sous ses fenêtres une troupe de Romains et de Romaines, qui se promenaient au clair de la lune en chantant. Elle ne put résister au désir de les suivre, et de parcourir ainsi, encore une fois, sa ville chérie ; elle s’habilla, se fit suivre de loin par sa voiture et ses gens, et se couvrant d’un voile pour n’être pas reconnue, rejoignit, à quelque pas de distance cette troupe qui s’était arrêtée sur le point Saint-Ange, en face du mausolée d’Adrien. On eût dit qu’en cet endroit la musique exprimait la vanité des splendeurs de ce monde. On croyait voir dans les airs la grande ombre d’Adrien, étonnée de ne plus trouver d’autres traces de sa puissance qu’un tombeau. La troupe continua sa marche, toujours en chantant, pendant le silence de la nuit, à cette heure où les heureux dorment. Cette musique, si douce et si pure, semblait se faire entendre pour consoler ceux qui souffraient. Corinne la suivait, toujours entraînée par cet irrésistible charme de la mélodie qui ne permet de sentir aucune fatigue, et fait marcher sur la terre avec des ailes.

Les musiciens s’arrêtèrent devant la colonne Antonine et devant la colonne Trajane ; ils saluèrent ensuite l’obélisque de Saint-Jean-de-Latran, et chantèrent en présence de chacun de ces édifices : le langage idéal de la musique s’accordait dignement avec l’expression idéale des monuments ; l’enthousiasme régnait seul dans la ville pendant le sommeil de tous les intérêts vulgaires. Enfin, la troupe des chanteurs s’éloigna, et laissa Corinne seule auprès du Colisée. Elle voulut entrer dans son enceinte, pour y dire adieu à Rome antique. Ce n’est pas connaître l’impression du Colisée, que de ne l’avoir vu que le jour : il y a, dans le soleil d’Italie, un éclat qui donne à tout un air de fête : mais la lune est l’astre des ruines. Quelquefois à travers les ouvertures de l’amphithéâtre, qui semble s’élever jusqu’aux nues, une partie de la voûte du ciel paraît comme un rideau d’un bleu sombre placé derrière l’édifice. Les plantes qui s’attachent aux murs dégradés, et croissent dans les lieux solitaires, se revêtent des couleurs de la nuit; l’âme frisonne et s’attendrit tout à la fois en se trouvant seule avec la nature. »

Madame de Staël, Corinne ou l’Italie, XV, chap. 4.

Camillo Massimo (1620-1677) le cardinal-mécène des arts

Parmi les grands mécènes de la Rome du XVIIe siècle, figure le cardinal Camillo Massimo (1620-1677).

Camillo Massimo par Diego Velazquez.

Camillo Massimo par Diego Velazquez.

Né dans une vieille famille de l’aristocratie romaine en 1620, Camillo Massimo ou Massimi se montra assez tôt intéressé par l’Antiquité. Il fut initié à l’antiquarisme par le cardinal Francesco Angeloni, protonotaire apostolique et grand collectionneur d’antiquités. Ce curieux avait aussi élevé Gian Pietro Bellori, antiquaire, bibliothécaire et théoricien des arts. Dans la Rome du Seicento, Massimo ne fut pas une exception. De nombreux cardinaux dépensaient leurs fortunes dans la décoration de leurs somptueux palais et l’acquisition des oeuvres des meilleurs artistes de l’époque.

Camillo Massimo fit ses études à l’université de la Sapienza à Rome, dont il sortit diplômé de théologie en 1640. Son oncle, évêque fit de lui son héritier et le dota d’une immense fortune qu’il mit au service de sa passion pour les arts. A l’âge de 10 ans, il prenait des ours de dessin chez Poussin, En 1646, sous le pontificat d’Innocent X, Massimo devient Camérier du pape (Camerlingue), une des premières fonctions de la Curie puisque le  camérier, était placé à la tête des ressources financières et temporelles des Etats pontificaux et en gérait l’administration. Il est élu patriarche de Jérusalem en 1652. En 1653, on le trouve nonce apostolique en Espagne, où il essaie d’accommoder la France et l’Espagne, alors en guerre.  De retour à Rome en 1658, il est acteur et victime d’intrigues mêlant la cour d’Espagne et la Curie. Il tombe en disgrâce et se consacre alors à la numismatique et aux antiquités en augmentant ses collections. Ce n’est que sous le pontificat de Clément X qu’il est créé cardinal à la fin de l’année 1670. Camillo Massimo décède en septembre 1677. Ses collections sont dispersées par son frère, héritier de ses bien entre 1678 et 1679.

Camillo Massimo est surtout connu pour son action de mécène érudit et de collectionneur. En peinture et en gravure, il fut proche des peintres de passage ou installés à Rome dont il possédait les œuvres  : Nicolas Poussin, Diego Velazquez, Claude Gellée dit le Lorrain, Carlo Maratti, Pietro Sancti Bartoli. Il acquit les collections de cardinaux romains : celles de Ludovisi notamment.

Ses collections attiraient les savants et curieux qui passaient par ses palais. L’abbé Claude Nicaise, André Félibien, nouèrent une amitié avec le Cardinal Massimo et s’ensuivit une correspondance régulière. La cardinal nourrissait une correspondance régulière avec les savants d’Europe autour de ces sujets. A Paris, un de ses interlocuteurs était le collectionneur Pierre Séguin, aumonier de la reine-mère Anne d’Autriche et grand collectionneur de médailles.

Des médailles, parlons en. La grande aristocratie romaine possédait des monnaies de grande qualité dans leurs collections. Certains s’adjoignaient les services de bibliothécaires et d’antiquaires pour augmenter leur prestige et celui de leurs collections. La reine Christine de Suède installée en son palais du Riario eut plusieurs antiquaires, Francesco Camelli puis Gian Pietro Bellori.

Bellori est une belle figure à étudier. Théoricien de l’art, il fut aussi l’ antiquaire et l’ami de Massimo. Il s’occupait des collections numismatiques installés au Palazzo Massimo alle Quatre Colonne déposées, sur l’actuelle place de la gare de Termini à Rome. Le Museo Nazionale romano, installé dans ces murs possède ainsi de nombreux écrits de Massimo et de Bellori autour des antiquités.

Massimo expira le 12 septembre 1677 dans son palais des Quatre Fontaines à Rome. Il fut inhumé dans la chapelle familiale de Saint-Jean de Latran. Ses collections passèrent aux mains de son frère qui en vendit un bon nombre. On possède encore l’inventaire fait à la mort du Cardinal et reproduit dans l’ouvrage de référence (fort cher) sur Massimo rédigé par Marco Buonocore et Massimo Pomponi, Camillo Massimo collezionista di antichità. Fonti e materiali, Roma, L’Erma di Bretschneider, 1996. Une notice biographique est aussi consultable dans le Dizionario biografico degli Italiani, vol. 72, Roma, Treccani, 2008.

Le bouclier de Scipion

Cliché : Wikimedia France.

Cliché : Wikimedia France.

Parmi les splendides pièces exposées au musée du Département des Médailles, monnaies et antiques de la Bibliothèque nationale de France, rue Richelieu, figure le « bouclier » de Scipion »

Ce bouclier a une histoire bien singulière. Trouvé dans le Rhône par des pêcheurs entre Arles et Avignon en 1656, il fut acheté par le riche marchand soyer lyonnais Octavio Mey qui l’exposa dans ses collections de curiosités pendant des années. Il fut une curiosité qu’on s’empressait d’aller admirer à Lyon, dans la maison de Mey qui demeurait montée des Capucins, l’actuelle montée des Carmes déchaussés. La maison semble toujours debout et intégré à l’ensemble scolaire des Maristes. Elle était richement décorée. On y comptait notamment des peintures murales de Gaspard Dughet, le fils adoptif de Nicolas Poussin avec qui on confond souvent ses toiles. Louis XIV s’y rendit en 1658, Mabillon alla le voir au mois d’avril 1685, Jacob Spon fit pas moins de cinq dissertations sur le sujet, les héritiers de Mey n’ayant pas le gout de l’Antique, le bouclier fut offert au roi Louis XIV par le gendre du marchand, Guillaume Pylata, en 1697. Depuis, il est conservé au Cabinet des médailles.

L’objet en lui même est une pièce peu commune. Il s’agit d’une des plus grandes pièces d’argenterie de l’Antiquité qui nous est parvenue. D’un poids de 10 kilogrammes et d’un diamètre de 71 centimètres, le disque s’impose comme une pièce d’exception à la scénographie complexe et aux détails fins et précis. Pourtant, le plat est daté de la fin du IVe siècle, à l’époque où l’art romain semble renoncer au réalisme des proportions du corps, pour aller vers une esthétique allégorique et symbolique.

Détail : Briséis, cliché pris en mai 2010.

Détail : Briséis, cliché pris en mai 2010.

L’esthétique du bouclier est nettement orientale, La chevelure bouclée des personnages, et les drapés indiquent une influence de l’art hellénique, en particulier les monnaies; La composition en fait cependant une oeuvre de l’Antiquité tardive , avec Scipion représenté au centre du bouclier assis, tel le dominus et deus, le corps de 3/4 face mais la tête de profil, dispensant ses libéralités Le manque de profondeur de la pièce est lui aussi typique de l’art du temps. L’ornementation à l’extérieur du disque comme le décor architectural à l’arrière-plan laissent penser que le bouclier a été fabriqué à Constantinople ou dans un atelier de l’Empire romain d’Orient. Le bouclier est fabriqué à une époque charnière, où s’affirme le premier art byzantin.  Cependant, la représentation des corps reste fidèle à un certain réalisme des proportion, il ne cède pas à une simplification iconographique propre aux styles de l’art romain?

Au XVIIe siècle, on ne s’imaginait pas que ce bouclier fut ciselé à une époque si proche du « gothique », cet art si décrié puisqu’éloigné des préceptes architecturaux greco-romains tels qu’édictés par Vitruve. On pensait que le bouclier avait été fabriqué à l’époque « consulaire » c’est-à-dire dans les dernières siècles de la République romaine, ou au début de l’époque impériale. Mais les boucles de cheveux, la forme du visage et les postures importaient moins que la « facture » générale de l’objet, que l’on ne pouvait penser de l’Empire tardif. D’ailleurs, le sujet n’est-il pas tiré de l’époque glorieuse de la seconde guerre punique ?

Spon et plusieurs de ses contemporains proposaient de voir la représentation la « continence de Scipion » : Scipion l’Africain restituant une captive Ibère à Allucius lors de son proconsulat en Espagne vers 210 avant Jésus-Christ, après le siège de Carthagène. Winckelmann vit plus juste : le bouclier représente la restitution de Briséis à Achille par Agammenon. Le classicisme du thème peut étonner alors que le christianisme triomphe dans l’Empire. Il révèle un attachement à la culture greco-romaine de la part des artisans l’ayant confectionné, un signe de filiation à l’esthétique naturaliste d’antan.

Le Bouclier est toujours exposé au musée du Cabinet des Médailles de la Bibliothèque nationale de France.