Regard sur la scène artistique lyonnaise du XXe siècle : accrochage temporaire au Musée des Beaux-Arts

Le musée des Beaux-Arts est décidément à l’heure lyonnaise puisque en plus d’une formidable exposition sur l’art et l’humanisme lyonnais au XVIe siècle, l’institution propose un accrochage temporaire sur la scène artistique lyonnaise du XXe siècle ; la collection d’art moderne et contemporain du XXe siècle du Musée étant pour partie au Mexique jusqu’à l’été prochain.

L’accrochage présente des œuvres courant sur tout le siècle, de Pierre Combet-Descombes à Stéphane Braconnier (mort en 2015) , conservées au Musée et dans d’autres institutions et galeries de la région lyonnaise (musée Paul Dini, Institut d’Art contemporain, galerie Descours, etc.).

Pour tout amateur de peinture, la variété des styles, des parcours et le foisonnement de la création lyonnaise régalera les yeux. On parcourt ainsi différents courants de l’histoire des arts en général dans leur ancrage local. Et il est intéressant de voir les modes d’appropriation des grands courants artistiques par les peintres et dessinateurs lyonnais.

Des toiles de Adrien Bas, Philippe Pourchet, Émilie Charmy, Jean Couty, Pierre Jacquemon, Max Shoendorff, Maurice Adilon, André Cottavoz Stéphane Braconnier, Jacques Truphémus, Christian Lhopital, Patrice Giorda, Marc Desgrandchamps témoignent de cette vitalité artistique locale, et de son originalité.

J’ai eu un faible pour les paysages post-impressonnistes d’Adrien Bas desquels se dégage une forme de simplicité et de sérénité toute relative bien entendu…

L’exposition est accrochée jusqu’au 10 juillet 2016 dans les salles d’art moderne et contemporain, au 2e étage du musée.

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Lyon Renaissance. Arts et humanisme : une exposition recommandée

Entre 1450 et 1562, Lyon connut son second âge d’or, celui de la banque, de l’imprimerie et des foires qui avaient lieu quatre fois par an. Lyon, capitale de la République des Lettres et des arts, dont on a peine aujourd’hui à mesurer l’importance. Lyon, capitale officieuse du Royaume où les Valois passaient inévitablement pour mener leurs guerres d’Italie.

De l’humanisme, Lyon en est assurément une capitale. Les oeuvres des poètes lyonnais ont fait école : Maurice Scève, Louise Labbé, Pernette du Guillet. Rabelais exerça la médecine à l’Hôtel Dieu. Dolet imprima les ouvrages du médecin, mais aussi celles de Marot, Sébastien Gryphe un peu avant imprima Erasme, ou Budé…

Du point de vue des arts, Lyon fut aussi un centre important. C’est ce que montre l’exposition qui se tient actuellement au Musée des Beaux Arts…

L’exposition est dense : tableaux, vitraux, orfèvrerie, estampes, livres, mobilier imprimés se succèdent dans les différentes salles et montrent que la ville abritait en ce siècle, non seulement des hommes et des femmes de lettres talentueux, mais aussi des artistes dont on commence seulement à mesurer le travail accompli.

La première salle est d’importance : elle marque ce qui annonce le déclin de la ville, la présence protestante et le sac de la ville par les troupes du terrible baron des Adrets. Le tableau du temple de paradis est d’un grand intérêt pour les historiens du protestantisme, puisqu’il montre l’intérieur d’un temple au début de la Réforme. Sa forme circulaire est une des innovations des temples de ce temps. On peut y voir des détails amusants : les vitraux aux armes de la ville, un chien écoutant le prêche du pasteur, la présence d’enfants…

L’exposition est aussi l’occasion de montrer une belle série de portraits de Corneille de Lyon, dont le musée vient d’acquérir un portrait à l’aide du crowdfunding.

Un peu plus loin la table claudienne marque une salle où l’on montre que Lyon se souvient de son premier age d’or. Le XVIe siècle est en effet une période où les élites de la ville se réapproprient le glorieux passé romain de Lugdunum. Un peu partout, on cherche, on fouille… et on trouve. Cette table de bronze, reprenant un discours de l’empereur Claude au Sénat sur l’entrée de notables gaulois en son sein, est déterrée en 1528 sur les pentes de la colline de la Croix-Rousse. On publie aussi : Guillaume du Choul, Symphorien Champier impriment des livres sur l’histoire romaine de Lyon. Ces livres inspirent encore leurs successeurs au XVIIe siècle avec l’antiquaire Jacob Spon qui publie une Recherche des antiquités et curiosités de la ville de Lyon en 1673.

 A l’étage, l’exposition donne à voir des traditions artistiques moins connues : le mobilier et la céramique notamment, mais aussi plus ou moins connues comme l’architecture. Alors que Philibert Delorme s’essaie à fusionner les principes vitruviens et l’art gothique flamboyant, Sebastiano Serlio théorise l’architecture dans un traité de sept tomes qui influencera cet art jusqu’au XXe siècle.

Il serait quelque peu ennuyeux de poursuivre cet inventaire descriptif décousu. Je ne peux qu’inviter les lecteurs, et tous les amoureux de l’histoire de Lyon à visiter cette exposition riche en surprise et très étoffée, mais aucunement exhaustive. On peut compléter la visite par l’exploration d’autres musées lyonnais, en particulier le musée de l’Imprimerie et le musée Gadagne. Lyon recèle encore bien des trésors artistiques que le temps nous donne à découvrir.

Exposition « Jacqueline Delubac : le choix de la modernité »

Pour les Lyonnais familiers du musée des Beaux-Arts, il n’est pas besoin de souligner la richesse du legs Jacqueline Delubac, qui, faut-il le rappeler, naquit dans notre ville . Ceux ne l’étant pas (re)découvriront que sa donation fut d’une grande importance pour les collections du musée. Pour celles et ceux venant d’horizons plus lointains, ils découvriront ce petit trésor artistique par l’exposition qui lui est consacrée jusqu’au 16 février 2015.

Heureux celui qui perce les motivations secrètes du collectionneur ! Heureux celui qui réussit à trouver en un coup d’œil ce qui rend (ou peut rendre) cohérent une collection ! Dans le cas de la collection Jacqueline Delubac, on peut ainsi observer que derrière l’apparent éclectisme des œuvres, se cache une certaine continuité de la figure féminine, qu’elle soit sculptée par Rodin, peinte par Léger et Picasso et Manet…

Auguste Rodin - Iris, messagère des dieux (1890)

Auguste Rodin – Iris, messagère des dieux (1890)

La femme, figure aux multiples facettes : fatale chez Buffet et son modèle Jacqueline Delubac, ingénue et innocente comme la jeune fille nouant son chignon debout dans le Déjeuner sur l’herbe de Monet ou sage comme une ballerine de Degas attendant de passer son audition.

Comment ne pas être impressionné devant la collection – majeure et éclectique – qui échut au musée des Beaux-arts de Lyon en 1997 ? Les grands maîtres côtoient des noms moins connus, les impressionnistes se mêlent aux expressionnistes, les figuratifs aux abstraits…  Sa collection fut sans doute un temps d’avant garde, innovante et moderne, ce qui justifie le titre de l’exposition « le choix de la modernité ». Et le musée ajoute aux œuvres exposées venant de ses salles ou de celles de musées de France, une abondante quantité de photographies, de lettres, d’affiches illustrant la carrière d’actrice  et d’épouse de Sacha Guitry de notre héroïne. qu’on nous montre au gré des rôles tantôt femme-garçon, tantôt bourgeoise élégante… Jacqueline Delubac fut et incarne toujours un modèle d’élégance et de distinction à la française. Quelques robes viennent d’ailleurs souligner à la fin de l’exposition ses liens particuliers pour la haute couture. Sa collection démontre que ses talents ne se limitèrent pas au jeu de la comédienne. Sa fréquentation de la haute société parisienne des années 20 aux  années 50 mêlant artistes et écrivains bohème, sa fréquentation des galeristes de la Rive gauche et sa longue vie aux cotés d’un autre amateur d’art, son compagnon Miran Eknayan qui lui a légué sa collection, ont vraisemblablement beaucoup compté dans sa curiosité et ses acquisitions.

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Mais l’un des aspects les plus intéressantes de la collection réside sans doute moins dans l’accumulation des pièces exposées au public que dans la façon de les montrer : c’est un essai de reconstitution – réussie – de leur place et de leur disposition dans l’appartement de Jacqueline Delubac, quai d’Orsay. Car une collection n’est pas qu’une accumulation d’objets d’art, elle manifeste le goût de son propriétaire, ses préférences stylistiques aussi. C’est un choix qui répond toujours à des motivations venant du cœur ou de la raison… En retour, le prestige d’une collection rejaillit sur son propriétaire qui gagne ainsi les galons d’un amateur éclairé, réputé et courtisé au goût sûr. L’accès à la collection devient ainsi un privilège qu’on accorde ou pas aux solliciteurs. D’où l’importance d’une scénographie réfléchie dans l’exposition des œuvres. Le dernier appartement de Madame Delubac fut ainsi en quelque sorte un lieu que beaucoup d’amateurs auraient aimé visiter.  La muséographie a donc le mérite de replacer de manière sommaire mais assez explicite la place des œuvres exposées quai d’Orsay : le corridor, la chambre à coucher…

Francis Bacon : Carcasse de viande et oiseau de proie (1980) Ruth Franken : Paire de sièges sculptures homme (1970)

Francis Bacon : Carcasse de viande et oiseau de proie (1980)
Ruth Franken : Paire de sièges sculptures homme (1970)

On passe ainsi de la salle à manger au salon vert en se faisant une idée de la mise en scène des toiles et des sculptures dans les pièces de l’appartement parisien. La femme assise sur la plage de Picasso figurait au-dessus du sofa, et Francis Bacon dominait la table de la salle à manger…

Pour revenir à des considérations moins intellectuelles, j’ai été agréablement surpris de l’excellent éclairage des peintures que l’on peut trouver habituellement dans les salle du musée. J’ai redécouvert les couleurs deux toiles de Francis Bacon, en particulier de son Étude pour corrida n° 2 et la belle polychromie de la Jeune fille au ruban bleu d’Auguste Renoir. On ne dira jamais assez combien un bon éclairage est indispensable à la juste appréciation d’un tableau ou d’une sculpture. Et puis il y a Le déjeuner sur l’herbe de Monet, qui appartint à Miran Eknayan, qui me subjugua : j’ai peu de goût pour l’impressionnisme, mais les dimensions du tableau la composition m’ont sidéré ; et quand on sait que la rivalité avec Manet se cache derrière l’exécution du tableau, on a de quoi être admiratif.

L’exposition consacrée à Jacqueline Delubac est d’importance. Elle mérite vraiment une visite par la richesse des œuvres montrées au public et retrace, pièces à l’appui, le parcours atypique d’une actrice qui devint une collectionneuse avisée et au soir d’une vie bien remplie, une généreuse donatrice du musée des Beaux-Arts de Lyon.

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Des photographies de l’exposition sont disponibles sur mon compte Flickr, accessible par le menu de droite.

Exposition « L’invention du passé Histoire de coeur et d’épée (1802-1850) » au Musée des Beaux-Arts de Lyon

Le musée des Beaux-arts de Lyon propose au public une des meilleurs expositions du moment sur L’invention du passé Histoire de coeur et d’épée (1802-1850). L’exposition est consacrée à la représentation d’épisodes historiques du Moyen-Age, de la Renaissance ou du Grand Siècle, anecdotiques, avérés, ou totalement imaginaires ; vus par les peintres du XIXe siècle.

Le musée des Beaux-Arts de Lyon s’est associé au monastère de Brou près de Bourg-en-Bresse pour proposer cette exposition en deux parties. Brou présente une exposition sur le thème du Gothique.

L’essentiel des 200 toiles présentées est l’œuvre de peintres français connus ou moins connus du grand public mais qui furent célèbres en leur temps : Dominique Ingres, Paul Delaroche, Fleury Richard, Pierre Révoil, Jean-Léon Gérôme…

Les artistes et toiles exposées sont caractéristiques de ce qu’on appelle le Style troubadour. Après 250 ans d’idéalisation de l’antiquité dans les arts, la première moitié du XIXe siècle correspond à une redécouverte de l’héritage médiéval tant artistique que religieux.

Le premier tableau « troubadour » ( exposé dans la première salle) fut ainsi une œuvre du peintre lyonnais Fleury-Richard, Valentine de Milan pleurant la mort de son époux, exposé au Salon de 1802 et présent dans l’exposition du Musée des Beaux-arts.

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Le tableau connut beaucoup de succès et suscita des émules. Revoil, Fragonard, Ingres, s’essayèrent alors à dépeindre sur le modèle de Fleury-Richard des épisodes du passé médiéval européen.

Deux catégories sont ainsi représentées : les Puissants : dynasties royales et princières, et les artistes ou les Lettrés ( Vinci, Titien, Le Tasse…). L’histoire, comme « miroir des princes » constitue ainsi le vivier inépuisable semble-t-il, de l’inspiration des peintres du XIXe siècle. Elle est en cela fidèle chère à la hiérarchie des genres de peinture mise en place au XVIIe siècle, où la peinture historique, mettant en scène héros et épisodes antiques, scènes de batailles contemporaines constitue son sommet.  On ne trouvera cependant pas dans l’exposition de scènes de batailles ou d’épopée, mais des épisodes plus anecdotiques relevant souvent de la sphère intime des princes et princesses du Moyen Age et de la Renaissance : les histoires tragiques, amoureuses ou cocasses des rois et reines des Temps anciens : régicides en préparation, visites de monarques aux artistes, tournois et méditation sur la vanité du monde.

Il est ainsi fascinant pour l’historien que je suis de voir ici représenté avec deux ou trois siècles de distance certains épisodes historiques vus par des artistes. Il se manifeste chez de nombreux peintres, Delaroche ou du lyonnais Revoil par exemple, un souci du détail montrant une bonne connaissance des mœurs vestimentaires et des styles architecturaux médiévaux.  Il semble même que ces tableaux soit prétexte pour l’artiste à déployer toute l’étendue de son savoir et son pouvoir « réaliste » de reconstitution. A moins que  ce savoir-faire minutieux ne se mette au service du sujet et de la composition, s’inspirant souvent de la peinture hollandaise du Grand siècle.

J’ai ainsi été frappé par la puissance dramatique, politique et méditative de la toile de Paul Delaroche représentant Cromwell contemplant le corps de Charles Ier d’Angleterre dans son cercueil, ou bien encore Les Enfants d’Edouard IV, autre toile maintes fois recopiée décrivant les derniers instants des jeunes princes de la maison York, qu’un sort funeste attend.

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La peinture troubadour connut son heure de gloire dans la première moitié du XIXe siècle, mais elle essaima en Europe et fit souche. Comment ne pas penser à l’œuvre foisonnante du peintre polonais Jan Majetko sur le passé de son pays ? Elle influença aussi les illustrations des manuels scolaires d’histoire jusqu’aux années 60-70. Je pense à cet épisode maintes fois reproduit d’Henri IV jouant avec ses enfants.

La deuxième moitié du XIXe siècle vit le lent déclin de cette peinture historique, mais un déclin parsemé de quelques œuvres marquantes. Je pense à la toile de Gérôme exposée dans la dernière salle, La réception du Grand Condé à Versailles par  Louis XIV, 1674, datant  1878. Si l’épisode n’a jamais eu lieu tel qu’il fut imaginé par Gérôme, la toile symbolise plus que toute autre le triomphe de l’absolutisme louis quatorzien. Toute la composition fait converger le regard vers le Roi, au centre du tableau.

Réception_du_Grand_Condé_à_Versailles_(Jean-Léon_Gérôme,_1878)

L’invitation à se plonger  par la peinture par cette exposition est donc particulièrement intéressante, elle invite à reconsidérer le leg, la richesse et l’intérêt du « style historique » au XIXe siècle. Beaucoup d’historiens de l’art tendent à mépriser, en tout cas à amoindrir par rapport aux siècles précédents où à d’autres styles de peinture, romantique notamment, de l’époque. Elle donne pourtant à réfléchir sur la réception et l’appropriation de l’Histoire par la société en général, et l’Art en particulier.

 L’exposition sera ouverte au public jusqu’au 21 juillet 2014.

 

 

Georges Guillet de Saint-Georges (1624-1705)

Cet homme mal connu mériterait de sortir de l’ombre.

Né à Thiers en 1624,  ses origines et son enfance nous sont inconnues. Vers 1661 on le retrouve toutefois à Paris comme souffleur et décorateur de la troupe de théâtre de l’Hôtel de Bourgogne. Mais c’est avec une plume dans la main que Guillet se fait connaître. Cette carrière d’écrivain est éclectique : traducteur de Machiavel avec l’Histoire de Catruccio Castracani, souverain de Lucques en 1671, sur le port d’armes avec l’Art de l’homme d’épée ou le dictionnaire du Gentilhomme en 1678, sur les ruines anciennes d’Athènes et de Lacédémone. en 1675 et 1676. Il reste lié à Claude Barbin, qui fut l’imprimeur attitré de Molière. Ces relation sur l’Athènes ancienne et nouvelle et Lacédémone Ancienne et nouvelle sont rédigées à partir de mémoires envoyés par des correspondants, pour la plupart des religieux missionnaires au Levant. Guillet ne fait que les remettre en forme avec son style en s’attribuant le pseudonyme de La Guilletière qu’il prétend être son frère.

Mais c’est surtout sa querelle avec le médecin-antiquaire lyonnais Jacob Spon qui le fait passer à la postérité.  Les récits d’Athènes et de Lacédémone sont truffées d’erreurs sur la localisation de vestiges antiques et leur description. Spon les dénonce publiquement dans la Relation de son Voyage d’Italie, de Dalmatie, de Grèce et du Levant (1678) qu’il effectua en 1675 et 1676 en Grèce et en Asie mineure. La critique de Spon déplaît à Guillet qui s’engage dans la polémique par la publication d’un ouvrage en 1679 Lettres écrites sur une dissertation d’un voyage de Grèce,  publié par M. Spon. L’écrivain y dénonce,  non sans ironie l’entreprise de Spon contre son ouvrage,  les vaines minuties de l’escadron volant des antiquaires ; il pointe les erreurs de Spon avant de conclure que le médecin lyonnais est un falsificateur lui même. Mais Jacob Spon ne se laisse pas démonter. Il répond calmement mais surement à chaque attaque de Guillet dans la Réponse à la critique de M. Guillet en 1679. Spon se montre précis dans l’attaque et sur de sa légitimité puisqu’il s’est rendu à Athènes même et en Grèce. Il ne fait pas grand cas des écrits de Guillet. Mais comme le montre David Chataignier,  Spon a voulu donner un aspect politique à la querelle. Il dédicace son ouvrage au Dauphin comme Guillet,  mais Spon peut compter sur l’appui de Bossuet, précepteur du Dauphin et du duc de Montausier par la force de ses réseaux de correspondants. <1>

Deux conceptions de l’érudition s’affrontent : l’érudition galante et mondaine,  de cabinet, où l’écrivain cherche à émouvoir à défaut d’être authentique ; et l’érudition de terrain, réalisée sur le terrain par un savant où les vestiges antiques font l’objet d’études minutieuses. Dans la République des Lettres, c’est la deuxième conception, celle de Spon, qui l’emporte. Mais Guillet et l’érudition mondaine n’en est pas pour autant discréditée chez un public déjà friand d’épique et de romans d’aventure.

Georges Guillet ne répond pas à la contre-critique de Spon. Il publie en 1681 une Histoire de Mahomet II empereur des Turcs sans faire allusion à son contradicteur. Son activité éditoriale semble s’arrêter après cet ouvrage. Le 31 janvier 1682, Georges Guillet est élu historiographe de l’Académie de Peinture et de Sculpture, ce qui consacre son érudition et son talent de plume. Il est le premier à occuper cette charge qui le met en contact avec les artistes les plus talentueux du Royaume.

Son oeuvre est considérable et est restée partiellement conservée. Elle fut publiée par Jacqueline Lichtenstein en 2008 <2>. Guillet y fait office d’historiographe officiel des membres de l’Académie à la suite de Félibien,  de nécrologue,  d’annotateur et de commentateur d’oeuvres et leur réception… A défaut  d’être brillant, Guillet semble avoir compris l’ampleur de la tache de l’Académie : participer à l’embellissement du royaume de France et concourir à la gloire du Roi.

Il décède à Paris le 6 avril 1705.

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<1>  Sur la querelle Guillet- Spon, voir la « Base des querelles » du Projet ANR Agon (Paris IV Sorbonne). Notice par David Chataignier :  http://theatre-classique.net/index.php/listes-des-querelles/513-querelle-guillet-spon

<2> Jacqueline Lichtenstein et Christian Michel (dir.),  Conférences de l’Académie royale de peinture et de sculpture, t. II, Les conférences au temps de Guillet de Saint-Georges, 1682-1699, édition critique intégrale , Paris, ENSBA, 2008, 2 vol.

Réévaluer l’apport artistique italien à Lyon au XVIe siècle

Lyon l’italienne…

La ville ne cesse de revendiquer l’héritage italien, toscan essentiellement, de son centre historique, le Vieux-Lyon. L’héritage n’est en vérité pas si évident. Le patrimoine « Renaissance » lyonnais est architecturalement et artistiquement français.

Rue Saint-Jean, artère principale du Vieux-Lyon, octobre 2007.

Rue Saint-Jean, artère principale du Vieux-Lyon, octobre 2007.

Les travaux actuellement menés en histoire de l’art sur la peinture et l’architecture tendent à minorer cet héritage.

Lyon fut une place bancaire et commerciale de premier ordre au XVIe siècle. Ses foires, sa position géographique de ville « frontière » avec la Savoie attira les capitaux et les banquiers d’Italie et d’Allemagne. Des agents de grandes familles de négociants s’installèrent donc entre Saône et Rhône et sur la rive droite de la Saône.

Ces commerçants étaient essentiellement installés dans le quartier de Saint-Jean mais se regroupaient par « nations » (villes italiennes) lors de l’office divin . L’église des Jacobins, église des Florentins abritait ainsi des chapelles pour les plus illustres familles marchandes venant des rives de l’Arno. Les Lucquois avaient préféré l’église du couvent de l’Observance sur la rive droite de la Saône du coté du fort de Pierre-Scize.

D’un point de vue architectural, l’italianisme du Vieux-Lyon n’en est pas un. L’influence est essentiellement française, « gothique » flamboyant, avec voûtes à ogive, fenêtres à meneaux, et murs gutturaux. Seuls les avant-pentes des immeubles, trahissent une ressemblance avec le modèle florentin.  On retrouve le même style architectural dans les villes de la région : Villefranche, Saint-Etienne, Le Puy, Anse… Mais ces bâtiments sont loins d’être floretins : ils n’ont ni bossage, ni fenêtres au rez de chaussée, ni même la grandeur des maisons. L’ornementation des immeubles lyonnais est sobre, peu élaborée à l’exception de la galerie Bullioud élaborée par Philibert Delorme, rue juiverie, premier essai français d’architecture antiquisante.

Les Italiens sont arrivés dans des maisons déjà construites qu’il n’ont fait qu’embellir ou adapter à leur goût. Quant aux traboules, elles relient deux corps de bâtiment organisées autour d’une cour centrale sur une même parcelle. Mais ces bâtiments se sont construits à l’emplacement des jardins urbains et lient ainsi l’ancienne bâtisse à un nouveau corps par ces galeries à ogives.

L’influence italienne s’est davantage fait sentir dans la peinture. Selon Patrice Beghain (1), les marchands italiens ont joué le rôle de mécène que ne pouvaient avoir les archevêques lyonnais, absents de la ville ni le Consulat, ruiné par le rythme des entrées royales. D’autre part, Lyon n’a jamais été une ville parlementaire comme Aix, Bordeaux, Grenoble.  Les riches marchands italiens se sont substitués à une noblesse de robe quasiment absente de la ville. Ainsi, les Gadagne ou les Buonvisi, marchands-banquiers ont embelli les églises lyonnaises par la construction de chapelles où s’inséraient des toiles réalisés par des peintres italiens, essentiellement maniéristes. Thomas Guadagni commanda ainsi une incrédulité de Saint Thomas à Salviati en 1544 pour leur chapelle de l’église des Jacobins. Cette oeuvre est désormais visible au Louvre, mais on conserve les archives de sa commande et de son installation.

 Ce goût maniériste s’est perpétué au XVIIe siècle en France, Laurence Lépine avait mis en évidence dans un mémoire de DEA en 1987 (2)  la prédominance des peintres maniéristes, Guerchin, les frères Carrache.  En architecture religieuse, l’influence italienne sera plus forte au XVIIe siècle. Elle correspond aussi aux effets de la Contre-Réforme catholique et à l’installation de congrégations religieuses dans la ville. MArtellange édifie le collège des jésuite, et surtout sa chapelle dans un style italianisant. Royer de la Valfenière dessine le Palais Saint-Pierre pour les bénédictines en s’inspirant de la monumentalité palatiale romaine….  Construite entre 1590 et 1690, l’église des Chartreux à la Croix-Rousse fut et demeure la seule église baroque de Lyon. Le florentin Servandoni l’orne d’un baldaquin au XVIIIe siècle…

Mais l’installation des Italiens à Lyon et la vitalité commerciale en matière d’imprimerie coïncide aussi avec une redécouverte du passé antique de la ville. En 1528, on découvre la Table claudienne dans un jardin des Pentes de la Croix-Rousse. Des curieux comme Du Choul, Champier, Paradin, publient des histoires de la ville. Parallèlement Sebastiano Serlio publie un traité d’architecture à Lyon tandis que Philibert Delorme, natif de Lyon conçoit  à son retour de Rome la galerie Bullioud et fait carrière à la Cour. Il répand ainsi les principes architecturaux vitruviens : respect des ordres, ornementation géométrique des frises et corniches…

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(1) Communication au Forum jeune chercheurs du 16 octobre 2013 à l’Hôtel de ville de Lyon. On se reportera pour ce paragraphe aux pages consacrées à la Renaissance dans son ouvrage, Une histoire de la peinture à Lyon, Lyon, Stéphane Bachès, 2011.

(2) Laurence Lépine : Recherche sur certains curieux lyonnais d’après la liste de Spon, Lyon, mémoire de DEA d’Histoire, Université Lyon 2, 1986-1987.

Exposition « Joseph Cornell et les surréalistes à New York »

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Des boîtes ! Plein de boîtes !  Et pas que… Des collages, des photographies….  Obsession du rangement et des travaux manuels ? Pas du tout !

Cornell, Museum

Cornell, Museum

Le musée des Beaux-Arts de Lyon consacre une exposition à l’artiste américain Joseph Cornell (1903-1972).

Cela faisait trente ans qu’une institution française n’avait dédié une exposition à cet artiste.  Le public n’a pas toujours conscience du travail effectué en amont pour permettre de telles expositions. Celle-ci a demandé pas moins de six années pour qu’elle se concrétise. Beaucoup d’oeuvres présentées au public viennent de collections privées. D’autres sont issues des collections d’institutions culturelles françaises ou américaines. Deux cent oeuvres de Cornell et des surréalistes sont ainsi présentées dans les salles d’expositions temporaires.

Bien qu’il se revendiquât indépendant, Joseph Cornell fut marqué par le surréalisme qu’il découvrit à New York en 1931 en fréquentant le galeriste Julien Levy . C’est précisément ce lien que le Musée entend (re)visiter en exposant à coté des oeuvres de Cornell, des toiles, photographies et artefacts d’artistes tels que Yves Tanguy, René Magritte, Salvador Dali, Max Ernst, Chirico, Pierre Roy…

L’essentiel des pièces de Cornell présentées ici se compose de collages et d’assemblages d’images (gravures, coupures de journaux, etc.) réalisées entre 1931 et les années 1950.

Les boites ont fait la réputation de Joeph Cornell, et sont associées à son oeuvre. Ces boîtes en bois, vitrées ou non rassemblent photographies, papiers ou objets divers en des assemblages signifiants.. Elles paraissent partir d’un principe : l’art à emporter partout. Contrairement à d’autres supports, les boîtes se prêtent bien à ce jeu, et leur contenu sont autant de prétextes pour introduire poésie et onirisme pour Cornell. Certaines boites sont assez cocasses. Cornell invente donc sa propre « boîte à meuh » avec Bel Echo Gruyère. D’autres boîtes évoquent des paysages imaginaires ou d’autres illustrations. Autant d’invitations au voyage pour leurs propriétaires.

Les collages étaient des oeuvres appréciées des surréalistes.  Elles manifestent chez Cornell l’influence d’un autre maître de cet art, Max Ernst.  L’exposition témoigne ainsi d’une certaine forme de complémentarité, entre ces artistes.

Cela dit, aucun collage ou assemblage n’était anodin. Ils étaient constitués de documents rassemblés par Cornell sur des sujets qui l’intéressaient.

Le cinéma  n’échappa pas à l’intérêt de Cornell. L’exposition projette le film Rose Hobart, un film-collage réalisé en 1936 à partir de rushes du film East of Borneo (1931). Rose Hobart jouait dans ce film. Les dadaïstes avaient déjà éprouvé les possibilités du cinéma à travers des expériences visuelles ( effets d’optique) et de collages (jeu sur les formes), mais sans nécessairement éprouver la technique. Cornell joue sur la vitesse et les teintes de projection, ainsi que la musique. Le montage ainsi crée détourne radicalement le film de l’intrigue initiale, et lui donne une nouvelle vie, un mème expérimental en devenant un film marqué par le mystère.

La sociabilité artistique fait que Cornell fréquenta à New York les grands acteurs du mouvement surréaliste. Il ne fait guère que de doute que comme eux, l’artiste cherchait à détourner la fonctionnalité première des objets pour en changer la nature et mettre en lumière d’autres fonctions.L’oeuvre surréaliste questionne précisément notre perception du réel, par la juxtaposition  la distorsion ou le travestissement des formes, des identités et des représentations Le surréalisme est ainsi une exploration des possibilités des mediums anciens ou nouveaux : peinture, photographie, cinéma…L’artiste se veut « expérimentateur » du réel par l’association, la fragmentation, la dislocation, le détournement d’objets. Ce jeu de dupes avec la réalité donne aux pièces de Cornell et des surréalistes une extraordinaire liberté créative.

Voilà pourquoi l’exposition est passionnante, Oeuvre originale autant que détournée par les collages, les assemblages et les films. Elle nourrit ma proche approche de l’art et des cultures numériques. J’y vois aussi une bonne illustration d’une de mes dernières lectures. L’oeuvre d’art à l’époque de sa réproductibilité technique. par Walter Benjamin, un contemporain de Cornell.

L’exposition se tient au Musée des Beaux-Arts de Lyon jusqu’au 10 février 2014.

Un colloque aura lieu en marge de l’événement au Musée et à l’Institut National d’Histoire de l’Art à Paris (rue des Petits Champs) et dans les murs du Musée. L’exposition sera ensuite exposée aux Etats-Unis au printemps.

Une application et un audioguide sont également téléchargeables sur Google Play et Apple store.