Louis le Grand

Louis XIV, par Robert de Nanteuil, 1664, British Museum

Louis XIV, par Robert de Nanteuil, 1664, British Museum

Dans mes recherches et mes études, il fut partout présent en filigrane. Il était un temps en France où nous avions des rois très chrétiens. Celui là alla presque jusqu’à nationaliser le catholicisme dans une église gallicane.

Dans les lettres de son temps, que j’ai consultées, sa figure tutélaire inspirait le respect et la révérence. Il incarnait la puissance et la gloire, la justice aussi. Combien furent-ils bernés par ce roi qui sut si bien jouer de son pouvoir ? Roi rusé, oles Normands et leur charte mise aux oubliettes ; roi catholique, les Protestants furent  convertis… Les Nobles surtout furent séduits comme les papillons de nuit par la lumière. Aussi fut-il appelé le Roi-Soleil. Il les domestiqua et leur inculqua des manières. Il leur donna des os à ronger pour éviter les vaines querelles. Roi de guerre Il repoussa les frontières du Royaume en Flandres, en Comté, en Alsace, comme aucun autre auparavant, secondé par de brillants généraux. Il les fortifia aussi. Il fit cependant souffrir le paix par ces conflits. Roi de paix, il développa l’industrie du pays, mais ne put empêcher le pays de souffrir de disettes et des conséquences climatiques du petit age glaciaire…

Et pendant que crevaient à la tache vingt millions de français, il développa les arts comme nul autre. Versailles s’édifia, le Louvre s’embellit, Marly fut son refuge. On le louait en musique, en prose ou en vers, en estampes, en peinture, en inscriptions et en médailles.

Un long règne de soixante-douze ans qui marqua la France mais aussi l’Europe toute entière. Louis XIV était la France, il la gouverna selon ses intérêts mais n’oublia jamais non plus les devoirs qu’il devait à ses sujets… Je reste fasciné par le règne de ce roi qui fut un apogée pour la culture et l’histoire du pays, en dépit des zones d’ombre.

Roi d’ombre et de lumière, Pierre Goubert le cerna si bien dans Louis XIV et Vingt millions de français.

Le 1er septembre 2015 est le tricentenaire de la mort de Louis XIV.

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Exposition « L’invention du passé Histoire de coeur et d’épée (1802-1850) » au Musée des Beaux-Arts de Lyon

Le musée des Beaux-arts de Lyon propose au public une des meilleurs expositions du moment sur L’invention du passé Histoire de coeur et d’épée (1802-1850). L’exposition est consacrée à la représentation d’épisodes historiques du Moyen-Age, de la Renaissance ou du Grand Siècle, anecdotiques, avérés, ou totalement imaginaires ; vus par les peintres du XIXe siècle.

Le musée des Beaux-Arts de Lyon s’est associé au monastère de Brou près de Bourg-en-Bresse pour proposer cette exposition en deux parties. Brou présente une exposition sur le thème du Gothique.

L’essentiel des 200 toiles présentées est l’œuvre de peintres français connus ou moins connus du grand public mais qui furent célèbres en leur temps : Dominique Ingres, Paul Delaroche, Fleury Richard, Pierre Révoil, Jean-Léon Gérôme…

Les artistes et toiles exposées sont caractéristiques de ce qu’on appelle le Style troubadour. Après 250 ans d’idéalisation de l’antiquité dans les arts, la première moitié du XIXe siècle correspond à une redécouverte de l’héritage médiéval tant artistique que religieux.

Le premier tableau « troubadour » ( exposé dans la première salle) fut ainsi une œuvre du peintre lyonnais Fleury-Richard, Valentine de Milan pleurant la mort de son époux, exposé au Salon de 1802 et présent dans l’exposition du Musée des Beaux-arts.

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Le tableau connut beaucoup de succès et suscita des émules. Revoil, Fragonard, Ingres, s’essayèrent alors à dépeindre sur le modèle de Fleury-Richard des épisodes du passé médiéval européen.

Deux catégories sont ainsi représentées : les Puissants : dynasties royales et princières, et les artistes ou les Lettrés ( Vinci, Titien, Le Tasse…). L’histoire, comme « miroir des princes » constitue ainsi le vivier inépuisable semble-t-il, de l’inspiration des peintres du XIXe siècle. Elle est en cela fidèle chère à la hiérarchie des genres de peinture mise en place au XVIIe siècle, où la peinture historique, mettant en scène héros et épisodes antiques, scènes de batailles contemporaines constitue son sommet.  On ne trouvera cependant pas dans l’exposition de scènes de batailles ou d’épopée, mais des épisodes plus anecdotiques relevant souvent de la sphère intime des princes et princesses du Moyen Age et de la Renaissance : les histoires tragiques, amoureuses ou cocasses des rois et reines des Temps anciens : régicides en préparation, visites de monarques aux artistes, tournois et méditation sur la vanité du monde.

Il est ainsi fascinant pour l’historien que je suis de voir ici représenté avec deux ou trois siècles de distance certains épisodes historiques vus par des artistes. Il se manifeste chez de nombreux peintres, Delaroche ou du lyonnais Revoil par exemple, un souci du détail montrant une bonne connaissance des mœurs vestimentaires et des styles architecturaux médiévaux.  Il semble même que ces tableaux soit prétexte pour l’artiste à déployer toute l’étendue de son savoir et son pouvoir « réaliste » de reconstitution. A moins que  ce savoir-faire minutieux ne se mette au service du sujet et de la composition, s’inspirant souvent de la peinture hollandaise du Grand siècle.

J’ai ainsi été frappé par la puissance dramatique, politique et méditative de la toile de Paul Delaroche représentant Cromwell contemplant le corps de Charles Ier d’Angleterre dans son cercueil, ou bien encore Les Enfants d’Edouard IV, autre toile maintes fois recopiée décrivant les derniers instants des jeunes princes de la maison York, qu’un sort funeste attend.

DelarocheKingEdward

La peinture troubadour connut son heure de gloire dans la première moitié du XIXe siècle, mais elle essaima en Europe et fit souche. Comment ne pas penser à l’œuvre foisonnante du peintre polonais Jan Majetko sur le passé de son pays ? Elle influença aussi les illustrations des manuels scolaires d’histoire jusqu’aux années 60-70. Je pense à cet épisode maintes fois reproduit d’Henri IV jouant avec ses enfants.

La deuxième moitié du XIXe siècle vit le lent déclin de cette peinture historique, mais un déclin parsemé de quelques œuvres marquantes. Je pense à la toile de Gérôme exposée dans la dernière salle, La réception du Grand Condé à Versailles par  Louis XIV, 1674, datant  1878. Si l’épisode n’a jamais eu lieu tel qu’il fut imaginé par Gérôme, la toile symbolise plus que toute autre le triomphe de l’absolutisme louis quatorzien. Toute la composition fait converger le regard vers le Roi, au centre du tableau.

Réception_du_Grand_Condé_à_Versailles_(Jean-Léon_Gérôme,_1878)

L’invitation à se plonger  par la peinture par cette exposition est donc particulièrement intéressante, elle invite à reconsidérer le leg, la richesse et l’intérêt du « style historique » au XIXe siècle. Beaucoup d’historiens de l’art tendent à mépriser, en tout cas à amoindrir par rapport aux siècles précédents où à d’autres styles de peinture, romantique notamment, de l’époque. Elle donne pourtant à réfléchir sur la réception et l’appropriation de l’Histoire par la société en général, et l’Art en particulier.

 L’exposition sera ouverte au public jusqu’au 21 juillet 2014.

 

 

Portrait peint d’une jeune femme mystérieuse

Sur la pochette de l’album consacré à Marin Marais La rêveuse et autres pièces de viole, (Alpha, 2002) interprété par l’excellente Sophie Watillon, figure en guise d’illustration une jeune femme au sourire énigmatique, au visage rond, à la perle blanche. Elle vous regarde, elle vous dévisage, elle vous trouble ; avec ce léger plissement de la bouche, plus énigmatique encore que le sourire de la Joconde.

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J’ai enfin pu mettre un nom aujourd’hui sur le peintre qui l’a représenté, et sur l’identité même de cette Vénus énigmatique. La toile est conservée au musée Magnin de Dijon. Des portraitistes et des peintres d’excellence, la Cour de France n’en manqua guère au Grand Siècle : Le Brun, Mignard… Mais l’auteur de cette toile est Claude Lefèbvre (1632-1675), portraitiste né à Fontainebleau,  son père était peintre. Il fut l’élève de Charles Le Brun qui l’orienta semble-t-il vers le portrait.  Il entre à l’Académie royale de Peinture et de Sculpture en 1663 et y enseigne son art. Mais il manque une biographie de référence pour ce peintre, mort assez « jeune », à l’age de quatre-deux ans. Sa carrière est indissociable de la Cour de France. Vraisemblablement protégé par Le Brun, Lefèbvre  peignit plusieurs membres illustres de la Cour : Madame de Sévigné, Jean-Baptiste Colbert, le Grand Condé et son fils, Louise de La Vallière, et le roi, Louis XIV lui même…

Lefèbvre peignit aussi sa famille. Le portrait de cette jeune femme serait celui de Catherine, fille aînée du peintre, coiffant son petit frère ( v. 1670-1675).

Lefebvre

Serait-elle, « Catherine » Lefèbvre ? Son père avait déjà représenté dans une toile avec l’organiste de l’église Saint Gervais de Paris Charles II Couperin (1638-1679), le père de François Couperin. La toile est conservé au musée de Versailles et du Trianon. Or, comme l’indique l’un des commentateurs de ce billet, l’identité serait loin d’être aussi assurée que ce que laissent entendre les notices comme celle d’Emmanuel Coquery <1>.

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Charles Couperin et la fille du peintre (av. 1670).

Le style de Lefèbvre me plait. Il sait donner de la vie de ses  tendres modèles :  les joues roses et les regards, de ses enfants sont mis en valeur par la lumière venant de face. Le miroir donne à la fois de la profondeur et permet de détailler le profil de Catherine. Les drapés, sans être nets savent aussi donner de l’ampleur aux personnages. Les rubans de la robe de Catherine, mettent en valeur sa taille, sa couleur bleu nuit contraste avec la blancheur de son bras gauche qui tient avec douceur l’épaule de son frère…

Grâce et noblesse accompagnent  Catherine, Ses habits et les bijoux donnent quelques indices sur son rang. Elle grandit au contact des artistes de Cour. Elle fréquenta peut-être quelques salons mondains ; aidait-elle son père dans ses préparations ? Que de questions pour une beauté immortelle…  Oui je crois que l’on peut tomber amoureux d’une toile, on peut l’admirer des heures sans se lasser rêvassant à un passé idéalisé, courtois, aristocrate comme fut celui du Grand siècle…

(Billet mis à jour le 15 janvier 2015.)

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<1> Emmanuel Coquery « Les derniers jours de Claude Lefebvre », in Curiosité : études d’histoire de l’art en l’honneur d’Antoine Schnapper, Paris, Flammarion, 1998.

Enième réinterprétation de l’Histoire : cette fois par les pros ou antis mariage pour tous

L’Histoire a l’avantage d’être une matière morte, sans odeur, facilement manipulable par qui veut se donner une légitimité, ré-interprétable à l’infini et de concert avec ses fantasmes ; car après tout, à chaque homme sa conception de l’Histoire, même la plus nauséabonde comme dans le cas des négationnistes….

Ces dernières années, les politiciens ont manifesté un regain d’intérêt pour l’Histoire, j’entends, la Grande Histoire, celle d’un Napoléon ou d’un Mazarin, pas celui du pouilleux du Quercy. Dominique de Villepin s’y est frotté comme auteur avec les Cent Jours, Nicolas Sarkozy a voulu remettre au goût du jour le « roman national » chers aux réacs Patrick Buisson et Eric Zemmour, avec tout ce qu’il comporte de désuet. Bien sur, le camp des historiens en quête de médiatisation se sont rapidement emparés du sujet. Nicolas Offenstadt a ainsi écrit L’Histoire bling bling contre l’Histoire de France vue par Sarkozy. Mais le politique est désormais dépassé. L’Histoire de France s’est ainsi vue travestie, déformée par Lorant Deutsch, qui se défend d’avoir voulu faire un livre d’Histoire avec le Metronome. Alors que cherchait-il à faire ? Cet acteur s’improvisant historien s’est rapidement vu collé aux basques les Goliards, et désormais les « historiens de garde ».

On n’entend les historiens que pour dénoncer la radicalisation des antis mariages pour tous rappelant des manifestations d’Extrême-Droite de 1934. Honnêtement, les illuminées comme Frigide Barjot et Christine Boutin sont risibles, et je dirais même inoffensives. Aucun historien, ni intellectuel n’a d’ailleurs souligné que la médiatisation de ces icônes s’est faite assez opportunément, ces femmes cherchant les lumières des cameras et la notoriété, et les médias des « têtes de gondoles » pour leur flux d’actualité. Il existait pourtant d’autres personnes, plus raisonnables à écouter parmi ces manifestants…  C’est pratique de forger ses propres pantins pour assurer le spectacle. Quant aux Gudards, identitaires et aux cathos intégristes, j’ai l’impression qu’ils étaient minoritaires dans les cortèges parisiens de janvier et mars et qu’on exagère leur influence, car il n’y avait pas que du col romain et de la jupe plissée en regardant les images.

Dernier fait en date d’une prise en otage de l’Histoire, le Mariage pour tous. La sexualité devient le prisme par lequel on juge les personnages qui ont fait l’Histoire de France. Je me suis rendu compte de cet accaparement par une photo de la statue de Louis XIV sise place Bellecour à Lyon. Des petits malins « antis » ont affublé le Roi d’une banderole « Louis XIV fils d’heteros ».  Certains pro mariages se sont vite emparé de cet phrase pour répondre aux antis et  pour spéculer sur la sexualité des personnalités d’Ancien Régime.

Tweet d'un journaliste

Oui Philippe de France était bien homosexuel, et adorait se travestir en femme. Son frère l’a d’ailleurs aidé dans l’épanchement de sa nature qui l’éloignait du pouvoir. Le Soleil ne pouvait être contredit même par son frère. Mais Philippe fut aussi marié, deux fois, à Henriette d’Angleterre puis Elizabeth Charlotte du Palatin. Il accomplissait avec sérieux les devoirs du mariage et donna à la princesse palatine le futur Régent, et cela ne l’empêcha pas de donner son coeur au redouté chevalier de Lorraine, honni par Liselotte, et mal vu du Roi.

Ainsi, les rois de France ont été passé en revue : Louis XIII, pédé ou pas ? Bisexuel ? La sexualité du Roi divise les historiens (Chevallier pense que oui). Henri III : homosexuel ? Non (Selon Jacqueline Boucher). Dans les deux cas on se rapprocherait des formes d’hétairie grecques, compagnonnages de jeunes aristocrates vivant ensemble…  Mais je ne crois pas que les Mignons de Louis XIII ont pu influencerdurablement une politique plus portée aux intérêts du Royaume et de la dynastie qu’à ses désirs sexuels, assouvis ou non… D’autant plus que Richelieu et Anne d’Autriche veillaient au grain.

Et sur Facebook...

Et sur Facebook…

Ainsi, l’Histoire se trouve révisée à la lumière de la sexualité de ses acteurs, elle valide et invalide les arguments des pros et des antis comme si tout pouvait être et devait être expliquée par l’hétérosexualité ou l’homosexualité, le mariage ou le célibat. Comme si l’Histoire, immobile n’avait pas connu d’autre signification du mariage, d’autre fonction ni d’autre symbole qu’une union contractualisée au service de la descendance comme on l’entend chez les antis. Même Luther est mis à contribution comme le précurseur du mariage pour tous… C’est oublier un peu vite la dimension sociale du mariage, le complexe jeux des alliances familiales pour la préservation et l’augmentation des patrimoines, du plus petit lopin de terre aux royaumes d’Europe. C’est enfin oublier que l’Histoire n’est ni blanche ni noire, ni grise même, elle est plus qu’une somme d’interprétations, de supputations, d’identité, elle étudie les sociétés humaines et leurs rapports de force en s’efforçant d’en chercher la substantifique moelle. L’Histoire est une science, et son but est de comprendre les sociétés passées.  Céder à la mode, et à des concepts préfabriqués et mal ajustés au service d’une cause n’est pas sa mission.

L’inimitié assassine : l’abbé de Saint-Firmin

Par un matin de la fin du mois de mai 1681, au séminaire de Paris, un homme à la santé chancelante se décide à sortir de son lit. Il fait quelques pas dans sa chambre, soutenu par son valet. Soudain, frappé d’un mal de poitrine, il s’appuie sur le dossier d’une chaise , et s’écroule mort dans le creux du fauteuil. Il n’avait pas cinquante ans.  C’est homme fut  Alphonse de Simiane, abbé de Saint-Firmin, et de Saint-Chignan, établissements bénédictins de l’Oisans et du Dauphiné duquel il tirait, avec d’autres prébendes, des rentes qui lui assuraient un train de vie confortable.

Alphonse de Simiane est le fils puiné de Claude de Simiane de la Coste , président du Parlement de Grenoble. Son frère, François Simiane de la Coste était à cette date le président du Parlement de Grenoble.  La famille de Simiane est une vieille famille de la noblesse provençale,  et une branche cadette de la maison d’Agoult. Les Simiane de la Coste, d’où sont issus les Simiane dont nous parlons étaient installés dans la région de Grenoble depuis le XVIe siècle. En tant que frère cadet, comme il était d’usage à l’époque Alphonse de Simiane fut destiné dès sa naissance à une carrière ecclésiastique, son parrain était  l’archevêque de Lyon, Alphonse de Richelieu, qui le baptisa en 1629.

L’abbé de Saint-Firmin se montra cependant plus doué pour la plume et l’éloquence que pour les célébrations de Dieu. Esprit érudit et littéraire, il fréquentait les cercles lettrés de Grenoble et les milieux libertins. Il est un de ces abbés mondains qui maniaient à merveille le madrigal aussi bien que la théologie. Il rédigea plusieurs ouvrages de controverse et avait de belles capacités en grec, hébreu et latin. Il était protégé par le vieux duc de Lesdiguières qui appréciait en lui son aptitude à manier les Belles-Lettres et les concepts religieux. Il se montre aussi actif dans la réfection des abbayes de son commandement avec l’appui financier de la congrégation bénédictine de Saint-Maur. Il pose les fondations de l’église de l’abbaye de Saint Chignan en 1647. Vingt ans plus tard, l’église est achevée et consacrée.

La mort du Duc le 1er janvier 1677 change cependant la donne. La licence de l’abbé de Saint-Firmin ne plaisait guère à l’évêque de Grenoble, l’intraitable Etienne Le Camus, en place depuis 1671 et qui prit l’ascendant à Grenoble à partir de cette date.  L’Évêque prenait exemple sur l’action de Charles Borromée. Il réformait son diocèse avec zèle et rétablissait la discipline du Clergé qu’il souhaitait exemplaire. La personnalité  savante et mondaine, pour ainsi dire insaisissable, de l’abbé de Saint-Firmin, contrecarrait la mise au pas d’un clergé grenoblois se plaisant à des mondanités contraires au sacerdoce. L’Abbé bénéficiait de soutiens : son frère, président au Parlement, l’appuyait mollement mais surement, mais ce sont surtout les savants de la ville, pour la plupart avocats au Parlement, qui  furent plus sûrement des amis acquis à sa cause.

La colère de Le Camus trouva un allié efficace dans la personne de l’intendant du Dauphiné, Henry Lambert d’Herbigny, qui sut rapidement qui était le maître à Grenoble. Il arriva à Grenoble en 1679, pour remplacer l’intendant Dugué de Bagnols, un ami et protecteur de l’avocat-historien Nicolas Chorier et de Saint-Firmin. Selon les Mémoires de Nicolas Chorier, Le Camus saisissait toutes les occasions qui se présentaient de nuire à Saint-Firmin et monta d’Herbigny contre l’Abbé. La véhémence de l’Evêque alla jusqu’à créer de fausses preuves contre Saint-Firmin. L’Abbé fut accusé d’avoir participé à des fêtes où l’on donnait des chansons impies,et écrit de libelles licencieux. Poussé par sa colère, Le Camus envoyait ces preuves à Paris au chancelier Le Tellier qui prit rapidement le parti de l’évêque de Grenoble. Saint-Firmin est d’abord emprisonné à l’arsenal de Grenoble. Ses amis savants, dont Allard et Chorier, tentèrent vainement d’obtenir sa libération auprès d’Herbigny. Pour Chorier, L’abbé de Saint-Firmin faisait clairement l’objet d’une haine personnelle de l’évêque de Grenoble, malgré les preuves de l’innocence de l’accusé. <1>

La situation devient rapidement intenable pour Le Camus et d’Herbigny. L’abbé de Saint-Firmin plaida par écrit sa cause au roi Louis XIV, qui admit la justesse de la défense de l’abbé, mais ne permit pas sa libération. L’Evêque dut arrêter de financer des libelles contre Saint-Firmin et fit bonne figure malgré le fait que l’Abbé fut en faveur auprès du Roi, mais son ressentiment n’en était pas moins ardent. Le Camus s’accorda avec Le Tellier pour transférer Saint-Firmin à Paris au séminaire Saint-Magloire dans le quartier du faubourg Saint-Jacques en 1680. ce transfert coupait Saint-Firmin de ses appuis Grenoblois et affaiblissait sa position.

C’est au séminaire de Paris que l’abbé de Saint-Firmin expira dans les conditions expliquées. Cette mort subite surprit les curieux et savants de France. Le médecin protestant François de Monginot pratiqua l’autopsie sur le corps de l’Abbé et trouva le poumon et la vésicules remplis de sang coagulé. <2> Sa mort fut regrettée par les savants grenoblois comme Guy Allard et Nicolas chorier qui firent sont éloge dans leurs ouvrages <3>.  Saint-Firmin laissa quelques vers et poèmes, mais nous ne trouvons aucun ouvrage écrit à son nom dans les catalogues de la Bibliothèque nationale. On sait néanmoins que l’Abbé De Saint-Firmin signait ses libelles de ses initiales L. D. S. F.

La mort de l’Abbé débarrassait l’évêque de Grenoble d’un anti-modèle et d’un homme rétif à son pouvoir et renforçait sa réputation d’homme impitoyable. Qui sait si la santé déclinante de l’Abbé n’a pas été causée par les foudre de Le Camus ?  Chorier écrivait que l’Evêque tint « pour criminels tous ceux qu’il n’amène pas facilement à son avis ; il les poursuit de sa haine : il juge vraiment bons et saints ceux qui flattent et qui se font valets. » Je trouve en cette phrase un curieux écho à l’actualité nationale de ce début d’année.

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<1> Voir les Mémoires de Nicolas Chorier de Vienne, Grenoble, Prudhomme, 1868. Les lignes qui suivent sont inédites et sont basées sur mon travail de thèse.

<2> Lettre de François Monginot à un ami lyonnais, 2 juin 1681.

<3> Nicolas Chorier, De Petri Boessatii, equitis et comitis palatini, viri clarissimi, vita amicisque litteratis libri duo Nicolai Chorerii, Gratianopoli, apud F. Provensal, 1680 ; Guy Allard, Bibliothèque du Dauphiné,contenant les noms de ceux qui se sont distingués par leur savoir dans cette province, et le dénombrement de leurs ouvrages, depuis XII siècles, Grenoble, L. Gilibert, 1680.

Ascension et déchéance de Louis-Henri de Loménie de Brienne

Louis-Henri de Loménie de Brienne, gravure de Rousselet d'après un dessin de Charles Le Brun, parue dans Itinerarium (1662).

Au détour d’une lettre, d’un feuillet, d’une page, l’on rencontre parfois des parcours atypiques, des figures aux destins étonnants, contrariés, malmenés, comme celui de Louis-Henri de Loménie de Brienne.

Les Loménie sont une de ces familles de grands commis de l’Etat royal, comme le furent bien d’autres : les Colbert, les Le Tellier, etc. Henri Loménie de Brienne est l’aîné d’uns sept enfants d’Henri-Auguste de Loménie (1594-1666), secrétaire d’Etat aux affaires étrangères, et de Louise de Béon, comtesse de Brienne, apparentée à la maison de Luxembourg.

Né le 16 janvier 1635, il est un compagnon de jeu de Louis XIV, alors que son père sert fidèlement la reine Anne d’Autriche. Il accède, à la majorité du roi, en 1651 à la charge de son père comme secrétaire d’Etat aux affaires étrangères.  Son père l’envoie en 1652 visiter l’Europe septentrionale. Il visite, en compagnie de son précepteur l’architecte François Blondel, la Hollande, les Etats allemands, le Danemark  la Suède et la Laponie, la Finlande, la Pologne, l’Autriche et l’Italie. Ce voyage dure près de trois ans, et Louis-Henri de Loménie consigne soigneusement dans un journal de voyage ses péripéties et les endroits visités. Son retour lui vaut une considération mondaine et curieuse. Il publie en 1662 avec son protégé, le médecin numismate Charles Patin, une relation imprimée en latin sous le titre L. H. Lomenii comitis Briennae itinerarius. Editio altera, auctior et emendatior, curante Car. Patin.

En 1656, Louis-Henri s’unit à Henriette Bouthillier de Chavigny, fille de Léon Bouthillier, secrétaire d’Etat aux affaires étrangères du roi Louis XIII entre 1632 et 1643. A l’âge de vingt-trois ans, en 1658 Louis-Henri de Loménie est nommé Conseiller d’Etat pour remplacer occasionnellement son père. Le jeune diplomate est alors au sommet de sa gloire : son érudition qu’il cultive en compagnie des meilleurs savants parisiens, ses talents de diplomates, et son expérience de voyageur lui valent l’estime générale. Cependant, cette considération est de courte durée. En mars1661, le Conseiller est présent lorsque Louis XIV, après la mort de Mazarin décide de gouverner seul. Dans le courant de l’année 1662, Henri-Auguste de Loménie est écarté de sa charge de secrétaire d’Etat. Cette décision le prive des charges que le Roi destine à des familles de grands commis dont les Loménie ne font pas partie : Colbert, Fouquet, Le Tellier sont ainsi nommés à des postes clés par les recommandations expresses que fit le cardinal Mazarin au jeune roi sur son lit de mort. Les conseillers de l’entourage de la Reine-Mère son écartés. Louis-Henri échappe pour un temps à cette disgrâce pour l’amitié personnelle que le roi lui porte. Il participe aux conseils, mais sa personnalité, cultivée et affable, tranchait avec les exigences de secret et d’apparent désinteressement qu’on attendait d’un commis. Louis-Henri de Loménie de Brienne, au contraire, à la personnalité spirituelle et joueuse aimait à s’entourer d’oeuvres d’art dans un faste peu compatibles avec les exigences du roi. Sa disgrâce se fit progressivement. En avril 1663, sa charge fut rachetée par Hugues de Lionne pour 900 000 livres, alors que des rumeurs de triche au jeu achevèrent de ruiner son crédit, et privé de son emploi, le dégoût du monde le gagna. La mort subite de sa femme en janvier 1664 l’amène à s’interroger sur sa conduite.

Privé d’un avenir à la Cour, il entre le 24 janvier 1664, à la congrégation de l’Oratoire, un des bastions de l’Eglise gallicane. Il se défait de nombreuses oeuvres d’art, en particulier de ses tableaux. Il possédait de nombreux Poussin, des toiles du Dominiquin, de Van Dyck, des Carrache, des Bassano, Raphaël et Titien. En 1668, sa collection de médailles de bronze est achetée par Charles Patin, qui la revend immédiatement à Pierre de Carcavi, gardien de la bibliothèque et du cabinet des médailles du roi. A l’Oratoire Il se fit sous-diacre et se destinait à rester à l’Oratoire. Cependant, sa conduite fut jugée indigne de la congrégation. Au-delà des voeux pieux, le comte de Brienne s’adonnait à la poésie et à des écarts « amoureux »  jugés scandaleux. Le général de l’Oratoire le pria donc de quitter l’habit au cours de l’année 1671.

Louis-Henri de Loménie de Brienne s’abandonna alors aux plaisirs de la chair, du jeu et de la boisson, vivement condamnées. Sa famille s’inquiéta de ses excès qui en avertit l’entourage du Roi. Craignant une arrestation et un enfermement, Louis Henri s’enfuit pour le duché de Mecklembourg, Le duc Frédéric lui donna asile, et se prit d’amitié pour lui, comme sa femme. Mais les ragots rattrapèrent l’ancien secrétaire d’Etat. On prétendait en France que Loménie était l’amant de la Duchesse. En vérité, le Duc soupçonnait sa femme d’adultère, et celle-ci en représailles trouva dans Loménie un bouc-émissaire commode en l’accusant d’avoir conseillé le Duc. La duchesse obtint de Louis XIV un ordre de retour du comte de Brienne en France. Il fut immédiatement interné, par lettre de cachet dans plusieurs abbayes avant d’échouer à la maison de Saint-Lazare en 1674. Il y restera dix-huit ans.

Cette ancienne léproserie était gérée par la congrégation de la Mission, fondée par Vincent de Paul. Michel Foucault évoque dans l’Histoire de la folie à l’âge classique, « une Maison de Force (…) où se côtoient en régime correctionnaire des insensés, des déséquilibrés, et des prodigues. » <2>. Les raisons de l’internement du comte de Brienne sont multiples : divulgation de secrets d’Etat, indiscretion, graphomanie etc. Louis-Henri de Loménie a le défaut de ne pas tenir sa langue, ni son rang. Sa famille ne pouvait pas souffrir davantage de ces écarts impardonnables dans une société si ordonnée et maîtrisée que celle de l’Ancien régime. Son frère cadet, Charles-François de Loménie de Brienne  (1637-1720) évêque de Coutances, a vraisemblablement été pour beaucoup dans cet internement à Saint-Lazare. Le Roi de son coté, s’en accommoda, puisque son ancien conseiller était au courant de nombreuses informations relevant du secret d’Etat.

En avril 1692, après une visite du lieutenant Civil Le Camus qui le trouva « raisonnable », le roi l’autorise à s’installer à la maison des Missions étrangères, toute proche, puis, au bout de quelques mois, on lui rendit sa liberté. Il porta plainte immédiatement contre sa famille et les procédés qui conduisirent à son enfermement. Il ne reprit cependant jamais son rang à la Cour, et vécut à l’écart des mondanités.  Il tenta de récupérer une partie de ses oeuvres d’art, sa bilbiothèque, qu’il avait donné à son fils avant son internement et ses médailles d’or et de bronze. En 1696, il se retira à l’abbayé de Château-Landon et y finit ses jours. Il expira le 17 avril 1698.

La famille de Loménie perdura. De son union avec Henriette Bouthillier naquirent trois enfants. Un de ses arrière-petit fils est l’archevêque de Sens Etienne-Charles Loménie de Brienne (1727-1794), membre de l’Académie française en 1770, contrôleur général des finances entre 1787 à 1788.

Les séjours de Louis-Henri de Loménie de Brienne à l’Oratoire puis à Saint-Lazare ne furent pas vain. Sa disgrâce une Histoire secrète du jansénisme, contre lequel il nourrit des sentiments contradictoires. Opposé comme secrétaire d’Etat à Port-Royal, il s’en rapprocha lorsqu’il fut à l’Oratoire et le défendit ensuite <3>. Il rédigea aussi plusieurs commentaires sur l’Ancien et le Nouveau Testament lors de son séjour chez les oratoriens, et plusieurs recueils de poèmes. Il fut aussi l’auteur de mémoires imprimés sur les affaires du Royaume entre 1643 et 1682, et d’un discours des asseurez moyens d’aneantir & ruiner la monarchie des princes ottomans publié avec d’autres relations d’auteurs tels que Pierre Daniel Huet dans un Recueuil publié à Cologne en 1666. Il rédigea également des mémoires manuscrits, publiés en 1719 et en 1828.

Le comte de Brienne doit probablement sa disgrâce à son attitude frivole et fanfaronne alors que Louis XIV réclamait un dévouement total et discret aux charges qu’il octroyait à ses ministres. Mais ses « écarts de conduite » quoique répandus, ne furent pas appréciés de la société de son temps et on ne sait pas vraiment si l’ancien secrétaire d’Etat souffrit d’un désordre mental.

Le parcours atypique de Louis Henri de Loménie a étonné beaucoup de ses contemporains et d’écrivains postérieurs : Voltaire et Saint-Simon ont écrit sur lui. Les historiens de l’art, comme Antoine Schnapper ont détaillé ses importantes collections d’oeuvres d’art, Quant aux historiens, ils (re)découvrent les écrits du comte de Brienne qui constituent une véritable mine d’informations sur les premières années du règne personnel de Louis XIV, mais aussi sur un esprit polymorphe, tour à tour théologien, mémorialiste, poète… L’historien belge, Philippe Dieudonné a même écrit un roman historique sur ce personnage sous le titre Icare au Grand Siècle, paru aux éditions namuroises en 2010.

Quelle belle image qu’Icare pour personnifier l’ascension et la chute d’une homme à la personnalité complexe mais passionnante !

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<1> Antoine Schnapper, Curieux du Grand Siècle. Collections et collectionneurs dans la France du XVIIe siècle, Paris, Champs- Flammarion 2005 (1ere éd. 1994), p. 243-246.

<2> Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, 1972, p. 136.

<3> Sur les relations ambivalentes du comte de Brienne avec le jansénisme voir, Philippe Dieudonné, La paix clémentine : défaite et victoire du premier jansénisme français (1667-1669), Presses universitaires de Louvain, coll. Bibliotheca Ephemeridum theologicarum Lovaniensium n° 167, 2003, p. 81 et alii.

Pierre Goubert (1915-2012)

Les politiques ont un Panthéon, les historiens eux ont un Olympe où siègent Marc Bloch, Fernand Braudel, François Furet, Victor Duruy, et bien d’autres. Pierre Goubert les a rejoints, puisqu’il décéda le 16 janvier 2012.

Pierre Goubert eut une carrière d’historien exemplaire. Né à Saumur le 25 janvier 1912 dans un milieu modeste, son père est jardinier, il intègre en 1935 l’Ecole normale supérieur de Saint Cloud. Auparavant, il avait intégré en 1931 l’Ecole normal des instituteurs d’Angers. A l’ENS, il suit les cours de Marc Bloch, ce qui l’oriente décisivement vers l’Histoire. En 1937, il enseigne la discipline à l’Ecole normale de Périgueux. Mobilisé pendant la guerre, il enseigne pendant l’occupation à Pithiviers et à Beauvais. A la Libération, il reprend ses études : baccalauréat, licence, agrégation puis soutient avec succès sa thèse sur Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730 en 1960, qui met en valeur l’enseignement de l’Ecole des Annales de Bloch et Febvre appliqué aux études régiokanes,  mais aussi une prédilection pour la démographie historique. Parallèlement, en 1951, il intègre le CNRS puis l’Ecole Pratique des Hautes Etudes en 1956. Il enseigne ensuite à Paris X Nanterre puis à la Sorbonne. Il enseigna aussi à l’étranger, aux Etats-Unis,  à Madagascar dans les années 70, dont il garda un souvenir ému.

Après sa thèse-phare sur Beauvais, Pierre Goubert publia des ouvrages de références sur l’Ancien régime, plus particulièrement sur le Grand Siècle et la royaume de France. Louis XIV et vingt millions de Français en 1966 fut l’ouvrage qui dépoussiéra les études dix-septièmistes sur la France en montrant ce siècle comme le « siècle de fer’ marqué par les maladies, les guerres et les épisodes climatiques calamiteux. Il entreprend une vaste étude démographique à partir des registres paroissiaux, des inventaires après décès, des archives hospitalières. Goubert porta un jugement sans complaisance sur le Roi-Soleil, qui fit souffrir son peuple par ses guerres incessantes.  Il essaya toutefois d’atténuer ce portrait accablant par Le siècle de Louis XIV en 1996.  Il publia aussi un ouvrage de synthèse publié en 2 tomes entre 1969 et 1973, L’Ancien régime sur la France du XVIe au XVIIIe siècle. Il rendit aussi hommage au milieu modeste d’où il vint avec La Vie quotidienne dans les campagnes françaises au XVIIe siècle en 1962.  Enfin, en 1990, il publia une biographie de référence sur le Cardinal Mazarin. Il prit sa retraite au cours des années 90.

Pour l’étudiant que je fus, et que je suis encore un peu, Pierre Goubert fut pour moi un modèle : un historien honnête et modeste, mais qui sut renouveler tout un pan des études historiques, et modifier la vision de notre discipline sur plusieurs points. J’ai passé de nombreuses heures à préparer des concours en lisant ses oeuvres phares. J’ai surtout lu les écrits d’un historien qui dé-monumentalisa tout un siècle, et contribua a faire de l’histoire une science s’intéressant à la longue durée et aux structures mentales et sociales. Goubert me donna le goût du Grand Siècle, une période aussi éclatante intellectuellement que misérable pour l’écrasante majorité de ses contemporains.