Louis le Grand

Louis XIV, par Robert de Nanteuil, 1664, British Museum

Louis XIV, par Robert de Nanteuil, 1664, British Museum

Dans mes recherches et mes études, il fut partout présent en filigrane. Il était un temps en France où nous avions des rois très chrétiens. Celui là alla presque jusqu’à nationaliser le catholicisme dans une église gallicane.

Dans les lettres de son temps, que j’ai consultées, sa figure tutélaire inspirait le respect et la révérence. Il incarnait la puissance et la gloire, la justice aussi. Combien furent-ils bernés par ce roi qui sut si bien jouer de son pouvoir ? Roi rusé, oles Normands et leur charte mise aux oubliettes ; roi catholique, les Protestants furent  convertis… Les Nobles surtout furent séduits comme les papillons de nuit par la lumière. Aussi fut-il appelé le Roi-Soleil. Il les domestiqua et leur inculqua des manières. Il leur donna des os à ronger pour éviter les vaines querelles. Roi de guerre Il repoussa les frontières du Royaume en Flandres, en Comté, en Alsace, comme aucun autre auparavant, secondé par de brillants généraux. Il les fortifia aussi. Il fit cependant souffrir le paix par ces conflits. Roi de paix, il développa l’industrie du pays, mais ne put empêcher le pays de souffrir de disettes et des conséquences climatiques du petit age glaciaire…

Et pendant que crevaient à la tache vingt millions de français, il développa les arts comme nul autre. Versailles s’édifia, le Louvre s’embellit, Marly fut son refuge. On le louait en musique, en prose ou en vers, en estampes, en peinture, en inscriptions et en médailles.

Un long règne de soixante-douze ans qui marqua la France mais aussi l’Europe toute entière. Louis XIV était la France, il la gouverna selon ses intérêts mais n’oublia jamais non plus les devoirs qu’il devait à ses sujets… Je reste fasciné par le règne de ce roi qui fut un apogée pour la culture et l’histoire du pays, en dépit des zones d’ombre.

Roi d’ombre et de lumière, Pierre Goubert le cerna si bien dans Louis XIV et Vingt millions de français.

Le 1er septembre 2015 est le tricentenaire de la mort de Louis XIV.

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Un débat contradictoire au XVIIe siècle : l’évêque de Condom, Bossuet, contre Jean Claude, pasteur de Charenton

De nos jours, j’ai l’impression qu’on ne peut plus débatte ni polémiquer publiquement sans qu’il n’y ait une surenchère verbale (et physique) menant à des dérapages malheureux. Cette hystérie et cette excitation, souvent orchestrées à dessein par les médias, ne sert en vérité ni les uns ni les autres à faire avancer leur cause.

De controverse, il ne fut de plus religieuse que celle qui agita la France des Bourbons du XVIIe siècle entre catholiques et protestants. L’un des points d’orgue de cette lutte de tranchée entre partisans de la Tradition catholiques et bretteurs de la Réforme fut l’une des dernières conférence théologique entre catholiques et protestants, mettant face à face Bossuet, précepteur du Dauphin, évêque de Condom ,et Jean Claude, pasteur de Charenton le 1er mars 1678 autour de Mademoiselle de Duras.

Marie de Durfort, est née à Duras en 1648 dans une famille acquise à la Réforme depuis la XVIe siècle. Cette dame d’honneur de la duchesse d’Orléans, de la famille des Ducs de Durfort-Duras était la nièce de Turenne par sa mère. Mademoiselle de Duras avait été impressionnée par l’Exposition de la foi catholique de Bossuet. Elle souhaitait des éclaircissements sur plusieurs chapitres, et ne manqua pas d’en appeler à l’auteur pour avoir des explications. Deux entretiens eurent lieu avec Bossuet pour fixer les modalités d’une conférence, où son antagoniste serait le ministre Claude, l’un des chefs de file du Petit troupeau protestant qui fut plus long que Bossuet à accepter l’invitation de Mademoiselle de Duras à débattre. Il prétexta de l’état de la Religion réformée en France, et particulièrement à Paris qui demandait de nombreuses précautions1. D’autant plus que Claude savait la disposition de Mademoiselle de Duras a vouloir passer au catholicisme sous la direction de l’évêque de Condom…

Claude savait que cette conférence n’avait que l’illusion d’un débat contradictoire et que les jeux étaient faits. Il accepta cependant de débattre.

Bossuet avait l’habitude des joutes avec les protestants. Quelques années auparavant, en 1666-1667 il débattait avec le pasteur Paul Ferry à Metz sur l’union des Églises dans un style plus conciliant que celui qu’il adoptera pour converser avec Claude.

Un entretien préparatoire eut lieu entre Mademoiselle de Duras et Bossuet qui parla longuement de l’Église. Cette Instruction est exposée en tête de la Conférence avec M. Claude2.

La conférence elle même eut lieu le 1er mars 1678 dans l’après-midi chez la sœur de Mademoiselle de Duras, la comtesse de Roye, à Paris, et dura cinq heures. Le contenu de la discussion est connu par les relations des deux protagonistes.

L’Église fut le point abordé par Claude puis par Bossuet. Le pasteur exposa un à un les principaux points de doctrine de l’Église réformée, comme il fit jadis dans son ouvrage de la Défense de la Réformation3. Bossuet, de son coté, mit en lumière les contradictions de la doctrine. Le débat se poursuivit sur l’ecclésiologie : vérité et fausseté de l’Église, transmission de l’Écriture par l’Église (la tradition par l’entremise des Pères)… Le débat fut suivit « paisiblement », sans animosité selon Bossuet, chacun exposant ses arguments. L’évêque écrit :

« On parloit de part et d’autre assez serré et M. Claude alloit au fait et se présentoit à la difficulté sans reculer. Il est vray qu’il tendoit plûtost à m’envelopper dans les inconveniens où je l’engageois, qu’à montrer comme il en pouvoit sortir lui-même »4

Mais le débat n’est pas sans danger. Bossuet craignait l’astuce de Claude. L’évêque de Meaux poursuit :

« Pour moy je n’avais garde d’en sortir, puis que c’estoit celuy sur lequel Mademoiselle de Duras demandoit éclaricissement. Elle ma parut touchée : je me retiray toutefois en tremblant & craignant toûjours que ma foiblesse n’eust mis son âme en peril, & la verité en doute. »5

Les suites de la conférence sont connues : Marie de Duras revit Bossuet dès le lendemain pour le rassurer sur sa volonté d’abjurer le protestantisme, ce qu’elle fit le 22 mars 1678.

Chacun des antagonistes rédigea son compte-rendu qui fut diffusé d’abord par voie manuscrite. Le premier à publier fut Bossuet qui imprima assez tardivement sa Relation, de la conférence avec M. Claude, Ministre de Charenton, sur la matière de l’Eglise6. L’évêque détaille l’organisation de la conférence, et les thèmes abordés : les contradictions des Réformés, la question conciliaire, l’autorité des Ecritures et de l’Église, la séparation entre catholiques et protestants… Jean Claude suivit et publia en 1683 Réponse au livre de M. l’evesque de Meaux intitulé Conférence avec M. Claude7.

La conférence fit énormément de bruit chez les catholiques et les protestants. Les ouvrages de Claude et Bossuet furent imprimés plusieurs fois en français mais aussi en anglais. Claude fut ainsi plusieurs fois sollicité pour renouveler cet exercice de conférence théologique mais refusa toutes les offres.

Références :

Emile KAPPEL, Les conférences théologiques entre catholiques et protestants en France au XVIIe siècle, Paris, Honoré Champion, 2011.

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1 Jean Claude, Response au livre de M. l’evesque de Meaux intitulé Conference avec M. Claude, se vend à Charenton, par la Veuve d’Olivier de Varennes, 1683, p. 392.

2 Jacques Bénigne Bossuet, Conférence avec M. Claude Ministre de Charenton sur la matière de l’Église, Paris, chez Sébastien Mabre-Cramoisy, 1682, 504 p.

3 Jean Claude, La défense de la réformation contre le livre intitulé « Préjugez légitimes contre les calvinistes », Quevilly, Jean Lucas, 1673.

4 Bossuet, op. cit., p. 203.

5 Idem.

6 Op. cit.

7 Op. cit., note 1.

Une découverte archéologique majeure à Amphipolis ?

Pendant que la fureur médiatique nous démontre quotidiennement l’indigence de notre personnel politique, les archéologues, eux, fouillent chaque jour le sol pour découvrir, inventorier, interpréter et sauvegarder des témoignages du passé. Ce métier souvent ingrat se heurte au présentisme de notre société, qui semble ne plus rien comprendre que le désir et son assouvissement immédiat. On ne trouve pas tous les jours comme Indiana Jones (mon idole cinématographique) des artefacts ou autres trouvailles majeures ; comme le tombeau de Toutankhamon ou plus récemment le fantastique tumulus d’Amphipolis en Grèce. La ville fut fondée par Athènes au Ve siècle  avant J.-C. et est souvent mentionnée dans la Guerre du Péloponnèse de Thucydide en raison de son importance stratégique. Objet de convoitises pour l’hégémon en Grèce,  elle fut aussi une place commerciale importante et compta dans les échanges entre la Grèce, la Macédoine et la Thrace.

Les archéologues grecs ont entrepris des fouilles dans un tumulus à la sortie de la ville antique. En dégageant la colline artificielle, les archéologues ont découvert un escalier de marbre menant à un tombeau. Le luxe de la décoration et des matériaux utilisés laissent croire que l’on a découvert un monument hors du commun. Nicolas Constans en parle avec beaucoup de détails sur son blog. La dernière découverte concerne l’entrée d’une deuxième salle dont le seuil est gardé par deux cariatides.

Photo : Ministère de la culture de la République hellénique

Photo : Ministère de la culture de la République hellénique

Le tombeau est daté du dernier quart IVe siècle avant-Jésus-Christ, soit après la mort d’Alexandre le Grand à l’époque où les diadoques se taillaient des empires. D’après les médailles découvertes, la date retenue est 410 avant Jésus-Christ.

Les archéologues vont bientôt entrer dans la dernière salle du tombeau, cachée derrière un mur. On ne sait pas vraiment qui y était inhumé : Néarque, Olympias, Roxane et/ou son fils, Antipater…. ou personne (aurait-il été destiné à Alexandre ?). Quoiqu’il en soit il s’agirait d’un ou d’une dignitaire de l’entourage d’Alexandre. On ne peut parler qu’au conditionnel, mais rien qu’énumérer ces noms suscite en moi l’enthousiasme.  Quand on a lu comme moi Diodore de Sicile [1] ou Plutarque sur la vie d’Alexandre le Grand [2], la découverte du tombeau d’Amphipolis devient subitement le medium immédiat du lecteur que je suis avec ces personnages,  au-delà des siècles et des civilisations qui passent. Une concrétisation soudaine de l’Histoire. Ce sont les hommes et les femmes qui la font, mais ce sont les conquérants et les illustres qui ont droit à l’encre des écrivains.

Et ce qui est fantastique, c’est de savoir qu’il existe encore des trésors à découvrir, des endroits à fouiller. Les archéologues ont encore de quoi me faire rêver. On pourrait un jour découvrir à Alexandrie l’emplacement du tombeau du conquérant, dont les auteurs anciens nous disent qu’il était fait de pierre translucide.

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[1] – Je fais référence au livre XVII de la Bibliothèque historique.

[2] Vies parallèles – Alexandre-César. On peut aussi lire Quinte-Curce, Historiarum Alexandri Magni Libri,  l’Histoire d’Alexandre le Grand.

Jacques Le Goff (1924-2014)

Ma discipline qu’est l’Histoire a perdu aujourd’hui un de ses meilleurs historiens en la personne de Jacques Le Goff. Pour moi, le nom de Le Goff rime avec mes études de Licence, lorsque nous étudions le Moyen-Age en compagnie de la Sainte Trinité des médiévistes, Marc Bloch, Georges Duby et Le Goff qui vient de disparaître. Une des grandes figures de la troisième génération de l’École des Annales.

Le nom de Le Goff restera attaché à de brillants essais historiques, en particulier La Naissance du Purgatoire, qui me fut précieux pour ma thèse, mais on peut aussi citer le Saint Louis, belle biographie sur le pieux roi de France.

Je connais nombre de collègues médiévistes très émus par sa disparition. Ses ouvrages, toujours bien écrits et intelligibles du plus grand nombre. Jacques Le Goff était un passeur de savoirs, un intermédiaire entre le chercheur et le compilateur, presque un théoricien du Moyen-Age. Il le vivait et le faisait vivre en patriarche de sa spécialité, connu et reconnu.

Ce fut aussi un de ceux qui initia et théorisa la Nouvelle Histoire en France, autrement dit une Histoire des mentalités vue comme un fait total, où le chercheur devient enquêteur.

J’ai encore des podcasts des Lundis de l’Histoire qu’il co-animait tous les mois sur France Culture. Cette voix posée, ronde, mais jamais irréfléchie me manquera. Le dernier podcast date d’hier, et s’intitulait « La Peur au Moyen Age » avec deux autres éminents médiévistes, Jean-Claude Schmitt, et Patrick Boucheron. Ce dernier venait présenter son ouvrage Conjurer la peur. Sienne, 1338, essai sur la force politique des images (Paris, Seuil, 2013). Je ne l’ai pas encore écouté. Il a du être enregistré la semaine dernière, dans son appartement parisien.

Mais je l’imaginerai toujours, la pipe à la bouche, au milieu du fatras de livres de son bureau.

 

 

Georges Guillet de Saint-Georges (1624-1705)

Cet homme mal connu mériterait de sortir de l’ombre.

Né à Thiers en 1624,  ses origines et son enfance nous sont inconnues. Vers 1661 on le retrouve toutefois à Paris comme souffleur et décorateur de la troupe de théâtre de l’Hôtel de Bourgogne. Mais c’est avec une plume dans la main que Guillet se fait connaître. Cette carrière d’écrivain est éclectique : traducteur de Machiavel avec l’Histoire de Catruccio Castracani, souverain de Lucques en 1671, sur le port d’armes avec l’Art de l’homme d’épée ou le dictionnaire du Gentilhomme en 1678, sur les ruines anciennes d’Athènes et de Lacédémone. en 1675 et 1676. Il reste lié à Claude Barbin, qui fut l’imprimeur attitré de Molière. Ces relation sur l’Athènes ancienne et nouvelle et Lacédémone Ancienne et nouvelle sont rédigées à partir de mémoires envoyés par des correspondants, pour la plupart des religieux missionnaires au Levant. Guillet ne fait que les remettre en forme avec son style en s’attribuant le pseudonyme de La Guilletière qu’il prétend être son frère.

Mais c’est surtout sa querelle avec le médecin-antiquaire lyonnais Jacob Spon qui le fait passer à la postérité.  Les récits d’Athènes et de Lacédémone sont truffées d’erreurs sur la localisation de vestiges antiques et leur description. Spon les dénonce publiquement dans la Relation de son Voyage d’Italie, de Dalmatie, de Grèce et du Levant (1678) qu’il effectua en 1675 et 1676 en Grèce et en Asie mineure. La critique de Spon déplaît à Guillet qui s’engage dans la polémique par la publication d’un ouvrage en 1679 Lettres écrites sur une dissertation d’un voyage de Grèce,  publié par M. Spon. L’écrivain y dénonce,  non sans ironie l’entreprise de Spon contre son ouvrage,  les vaines minuties de l’escadron volant des antiquaires ; il pointe les erreurs de Spon avant de conclure que le médecin lyonnais est un falsificateur lui même. Mais Jacob Spon ne se laisse pas démonter. Il répond calmement mais surement à chaque attaque de Guillet dans la Réponse à la critique de M. Guillet en 1679. Spon se montre précis dans l’attaque et sur de sa légitimité puisqu’il s’est rendu à Athènes même et en Grèce. Il ne fait pas grand cas des écrits de Guillet. Mais comme le montre David Chataignier,  Spon a voulu donner un aspect politique à la querelle. Il dédicace son ouvrage au Dauphin comme Guillet,  mais Spon peut compter sur l’appui de Bossuet, précepteur du Dauphin et du duc de Montausier par la force de ses réseaux de correspondants. <1>

Deux conceptions de l’érudition s’affrontent : l’érudition galante et mondaine,  de cabinet, où l’écrivain cherche à émouvoir à défaut d’être authentique ; et l’érudition de terrain, réalisée sur le terrain par un savant où les vestiges antiques font l’objet d’études minutieuses. Dans la République des Lettres, c’est la deuxième conception, celle de Spon, qui l’emporte. Mais Guillet et l’érudition mondaine n’en est pas pour autant discréditée chez un public déjà friand d’épique et de romans d’aventure.

Georges Guillet ne répond pas à la contre-critique de Spon. Il publie en 1681 une Histoire de Mahomet II empereur des Turcs sans faire allusion à son contradicteur. Son activité éditoriale semble s’arrêter après cet ouvrage. Le 31 janvier 1682, Georges Guillet est élu historiographe de l’Académie de Peinture et de Sculpture, ce qui consacre son érudition et son talent de plume. Il est le premier à occuper cette charge qui le met en contact avec les artistes les plus talentueux du Royaume.

Son oeuvre est considérable et est restée partiellement conservée. Elle fut publiée par Jacqueline Lichtenstein en 2008 <2>. Guillet y fait office d’historiographe officiel des membres de l’Académie à la suite de Félibien,  de nécrologue,  d’annotateur et de commentateur d’oeuvres et leur réception… A défaut  d’être brillant, Guillet semble avoir compris l’ampleur de la tache de l’Académie : participer à l’embellissement du royaume de France et concourir à la gloire du Roi.

Il décède à Paris le 6 avril 1705.

___________________

<1>  Sur la querelle Guillet- Spon, voir la « Base des querelles » du Projet ANR Agon (Paris IV Sorbonne). Notice par David Chataignier :  http://theatre-classique.net/index.php/listes-des-querelles/513-querelle-guillet-spon

<2> Jacqueline Lichtenstein et Christian Michel (dir.),  Conférences de l’Académie royale de peinture et de sculpture, t. II, Les conférences au temps de Guillet de Saint-Georges, 1682-1699, édition critique intégrale , Paris, ENSBA, 2008, 2 vol.

Réévaluer l’apport artistique italien à Lyon au XVIe siècle

Lyon l’italienne…

La ville ne cesse de revendiquer l’héritage italien, toscan essentiellement, de son centre historique, le Vieux-Lyon. L’héritage n’est en vérité pas si évident. Le patrimoine « Renaissance » lyonnais est architecturalement et artistiquement français.

Rue Saint-Jean, artère principale du Vieux-Lyon, octobre 2007.

Rue Saint-Jean, artère principale du Vieux-Lyon, octobre 2007.

Les travaux actuellement menés en histoire de l’art sur la peinture et l’architecture tendent à minorer cet héritage.

Lyon fut une place bancaire et commerciale de premier ordre au XVIe siècle. Ses foires, sa position géographique de ville « frontière » avec la Savoie attira les capitaux et les banquiers d’Italie et d’Allemagne. Des agents de grandes familles de négociants s’installèrent donc entre Saône et Rhône et sur la rive droite de la Saône.

Ces commerçants étaient essentiellement installés dans le quartier de Saint-Jean mais se regroupaient par « nations » (villes italiennes) lors de l’office divin . L’église des Jacobins, église des Florentins abritait ainsi des chapelles pour les plus illustres familles marchandes venant des rives de l’Arno. Les Lucquois avaient préféré l’église du couvent de l’Observance sur la rive droite de la Saône du coté du fort de Pierre-Scize.

D’un point de vue architectural, l’italianisme du Vieux-Lyon n’en est pas un. L’influence est essentiellement française, « gothique » flamboyant, avec voûtes à ogive, fenêtres à meneaux, et murs gutturaux. Seuls les avant-pentes des immeubles, trahissent une ressemblance avec le modèle florentin.  On retrouve le même style architectural dans les villes de la région : Villefranche, Saint-Etienne, Le Puy, Anse… Mais ces bâtiments sont loins d’être floretins : ils n’ont ni bossage, ni fenêtres au rez de chaussée, ni même la grandeur des maisons. L’ornementation des immeubles lyonnais est sobre, peu élaborée à l’exception de la galerie Bullioud élaborée par Philibert Delorme, rue juiverie, premier essai français d’architecture antiquisante.

Les Italiens sont arrivés dans des maisons déjà construites qu’il n’ont fait qu’embellir ou adapter à leur goût. Quant aux traboules, elles relient deux corps de bâtiment organisées autour d’une cour centrale sur une même parcelle. Mais ces bâtiments se sont construits à l’emplacement des jardins urbains et lient ainsi l’ancienne bâtisse à un nouveau corps par ces galeries à ogives.

L’influence italienne s’est davantage fait sentir dans la peinture. Selon Patrice Beghain (1), les marchands italiens ont joué le rôle de mécène que ne pouvaient avoir les archevêques lyonnais, absents de la ville ni le Consulat, ruiné par le rythme des entrées royales. D’autre part, Lyon n’a jamais été une ville parlementaire comme Aix, Bordeaux, Grenoble.  Les riches marchands italiens se sont substitués à une noblesse de robe quasiment absente de la ville. Ainsi, les Gadagne ou les Buonvisi, marchands-banquiers ont embelli les églises lyonnaises par la construction de chapelles où s’inséraient des toiles réalisés par des peintres italiens, essentiellement maniéristes. Thomas Guadagni commanda ainsi une incrédulité de Saint Thomas à Salviati en 1544 pour leur chapelle de l’église des Jacobins. Cette oeuvre est désormais visible au Louvre, mais on conserve les archives de sa commande et de son installation.

 Ce goût maniériste s’est perpétué au XVIIe siècle en France, Laurence Lépine avait mis en évidence dans un mémoire de DEA en 1987 (2)  la prédominance des peintres maniéristes, Guerchin, les frères Carrache.  En architecture religieuse, l’influence italienne sera plus forte au XVIIe siècle. Elle correspond aussi aux effets de la Contre-Réforme catholique et à l’installation de congrégations religieuses dans la ville. MArtellange édifie le collège des jésuite, et surtout sa chapelle dans un style italianisant. Royer de la Valfenière dessine le Palais Saint-Pierre pour les bénédictines en s’inspirant de la monumentalité palatiale romaine….  Construite entre 1590 et 1690, l’église des Chartreux à la Croix-Rousse fut et demeure la seule église baroque de Lyon. Le florentin Servandoni l’orne d’un baldaquin au XVIIIe siècle…

Mais l’installation des Italiens à Lyon et la vitalité commerciale en matière d’imprimerie coïncide aussi avec une redécouverte du passé antique de la ville. En 1528, on découvre la Table claudienne dans un jardin des Pentes de la Croix-Rousse. Des curieux comme Du Choul, Champier, Paradin, publient des histoires de la ville. Parallèlement Sebastiano Serlio publie un traité d’architecture à Lyon tandis que Philibert Delorme, natif de Lyon conçoit  à son retour de Rome la galerie Bullioud et fait carrière à la Cour. Il répand ainsi les principes architecturaux vitruviens : respect des ordres, ornementation géométrique des frises et corniches…

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(1) Communication au Forum jeune chercheurs du 16 octobre 2013 à l’Hôtel de ville de Lyon. On se reportera pour ce paragraphe aux pages consacrées à la Renaissance dans son ouvrage, Une histoire de la peinture à Lyon, Lyon, Stéphane Bachès, 2011.

(2) Laurence Lépine : Recherche sur certains curieux lyonnais d’après la liste de Spon, Lyon, mémoire de DEA d’Histoire, Université Lyon 2, 1986-1987.

Les Murs Blancs, un phalanstère d’intellectuels

« Phalanstère, nom masculin, littéraire.  Groupe de personnes vivant en communauté et ayant des activités et un but communs ; lieu où vit ce groupe. » Définition du petit Larousse.

Il a existé à Châtenay-Malabry, dans la banlieue parisienne, un phalanstère d’intellectuels chrétiens qui perdura jusqu’en 2005. Emmanuel Mounier (1905-1950), le philosophe et créateur de la revue « personnaliste » et chrétienne Esprit en 1932, acheta en juin 1939 une propriété avec quelques amis et l’aide d’un généreux mécène dans la banlieue de Paris, à Châtenay-Malabry dans les Hauts-de-Seine. Le projet initial de Mounier était de faire des Murs Blancs – tel est le nom de cette propriété entre le village de Châtenay et le parc de Sceaux – un centre d’études psycho-pédagogique pour la jeunesse. La Guerre en décida autrement et le projet péricilita. Le cénacle des amis d’Esprit s’y installa à la fin de la guerre, et le projet éducatif laissa place à une communauté régie par un règlement rédigé par Mounier [1].

Cette propriété, les Murs Blancs, accueillit en premier l’historien de l’Antiquité Henri-Irénée Marrou (1904-1977) et sa famille en 1945, puis l’écrivain lyonnais Jean-Marie Domenach (1922-1997) en 1946 et  le psychologue Paul Fraisse (1911-1996) ; le philosophe Paul Ricoeur (1913-2005) sa femme et ses cinq enfants après 1956. Par la suite l’historien Michel Winock et le professeur de Lettres Albert Béguin (1901-1957) y séjournèrent également.

Tous ces intellectuels ont participé de près ou de loin à l’actualité de la revue Esprit et adhéraient de près ou de loin au Personnalisme de Mounier. Ils, vivaient en communauté avec femmes, enfants et bibliothèques dans et chacun possédait un étage d’un des deux bâtiments de la propriété. Les enfants qui gambadaient ensemble dans le parc de la propriété connurent des destins différents. Parmi les enfants de Ricoeur, un de ses fils, homosexuel est mort du SIDA. Un autre est éducateur de rue à Marseille, ce qui déplut à son père qui souhaitait que ses enfants eussent une carrière intellectuelle. La fille de Paul Fraisse, Geneviève Fraisse, née aux Murs Blancs, est philosophe, Jean-Luc Domenach, fils de Jean-Marie Domenach, est un sinologue réputé, Nicolas Domenach est journaliste à Marianne. En dépit de la mort précoce de Mounier, la communauté se maintient autour des activités de la revue Esprit. Albert Béguin à la mort du Philosophe puis Jean-Marie Domenach à partir de 1957 assurèrent la direction de la parution, Ricoeur y écrivait régulièrement.

La communauté des Murs Blancs n’échappa aux tensions entre ses membres et à quelques menaces pendant la guerre d’Algérie, en raison des opinions de ses locataires. Ricoeur notamment, s’éleva contre la politique du gouvernement français en Algérie. En 1961, la propriété est menacée par l’OAS, et la police embarque le philosophe au poste.

En 2005, deux locataires habitaient les Murs Blancs. Paul Ricoeur, qui y décéda la même année, et Nicole Domenach, l’épouse de Jean-Marie.

Mais certains de ces intellectuels gravitant autour de la revue Esprit ont aussi Lyon pour point commun. le Lyonnais Domenach, catholique et résistant, fit sa scolarité à Saint-Marc puis au Lycée du Parc. Pendant l’Occupation, il fut marquisard dans le Vercors puis directeur de rédaction de la revue des FFI Aux Armes ! Sa collaboration avec Esprit ne date que de la fin de la guerre. Marrou, catholique, enseigne à la Faculté des Lettres de Lyon entre 1941 et 1945 tout en s’engageant dans la Résistance. Il siège même au Comité de Libération de la Ville en 1944 pendant quelques semaines [2]. Emmanuel Mounier enseigna un temps au lycée du Parc durant l’Occupation.

Je soupçonne certains écrivains d’avoir repris ce phalanstère intellectuel dans leurs romans. J’ai en tête Fred Vargas, ( Frédérique Audouin-Rouzeau à l’état civil, archéologue, chercheuse au CNRS ) qui s’en est inspirée dans Debout les morts, roman paru en 1995, où trois d’historiens vivent dans un bâtiment. Chacun occupent un étage et vaque à ses occupations jusqu’au jour où leur voisine cantatrice décède. Les historiens mènent alors l’enquête…

L’idée du phalanstère intellectuel peut paraître farfelue à l’ère de l’ultra-individualisme. Un cénacle où le Savoir animerait les discussions, scanderait les jours et les nuits, inspirerait ses animateurs… C’est une sorte de phantasme pour moi. Mais très sérieusement, il y a quelques années avec mes amis, nous nous étions promis, sur un ton demi-blagueur que si nous n’avions aucune situation ni aucune famille au couchant de notre vie, l’idée de vivre ensemble et de mettre en commun nos ressources serait un bon remède face à la solitude.

Emmanuel devait avoir beaucoup de charisme pour réussir à attirer et installer tant de figures illustres des lettres et des sciences. Historiens, philosophes, psychologues, juristes, écrivains se réunirent autour du personnalisme, mais aussi pour partager leur foi et  mettre en commun leurs compétences à travers et pour la revue Esprit.

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[1] Pierre Riché, Henri-Irénée Marrou, historien engagé, Paris, Cerf, collection histoire, 2003, p. 87-88.

[2] [URL :]  http://henrimarrou.org/vie-oeuvre/biographie.htm consulté le 2 septembre 2013.