Regard sur la scène artistique lyonnaise du XXe siècle : accrochage temporaire au Musée des Beaux-Arts

Le musée des Beaux-Arts est décidément à l’heure lyonnaise puisque en plus d’une formidable exposition sur l’art et l’humanisme lyonnais au XVIe siècle, l’institution propose un accrochage temporaire sur la scène artistique lyonnaise du XXe siècle ; la collection d’art moderne et contemporain du XXe siècle du Musée étant pour partie au Mexique jusqu’à l’été prochain.

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Georges Rouault, peintre de la souffrance

Le musée de Fourvière expose des oeuvres du peintre expressionniste Georges Rouault (1871-1958) que j’ai visité cet après-midi en compagnie d’un ami. La dernière exposition en date sur Rouault fut celle de la Pinacothèque de la ville de Paris en 2008.

Si le musée de Fourvière n’a ni le prestige ni l’envergure de la pinacothèque, il faut lui être gré d’avoir permis cette exposition sur un peintre quelque peu oublié mais qui eut l’honneur de funérailles nationales en 1958  et que certains critiques considèrent comme le plus grand peintre d’art sacré du XXe siècle. Une centaine d’oeuvres sont présentées au public : tableaux, aquarelles, eaux-fortes, pour la plupart réalisées dans les années 1920-40.

Rouault fut un élève de Gustave Moreau qu’il fréquentait avec Henri Matisse. A la mort de Moreau, et selon les voeux du Maître, il fut conservateur du musée Moreau. Au cours de sa vie, il fréquenta Huysmans, Picasso, Alfred Jarry, André Suarez, Jacques Maritain, Léon Bloy, dont l’oeuvre le marqua fortement.

Parmi ces oeuvres, deux cycles sont présentées : le Miserere et la Passion qui ont rarement été exposées dans leur totalité. Rouault est certes catholique, mais on ne peut le réduire à ses peintures religieuses. Ces deux ensembles se répondent pour montrer une souffrance, mais une souffrance universelle. La figure du Christ, très présente dans l’exposition est certes l’expression d’une foi sincère, mais elle se perçoit aussi comme l’allégorie d’une humanité souffrante, d’un Occident qui dans ce premier XXe siècle broie les hommes et les coeurs dans des conflits meurtriers et une industrialisation dévoreuse d’ouvriers.

L’oeuvre de Rouault  souvent tragique et sombre, se veut spirituelle, méditative sur un XXe siècle accablé par l’horreur des guerres, le misérabilisme ouvrier, la vanité des Puissants, les faux-semblants, la tristesse des banlieues, la mort. Mais c’est aussi l’amour d’une mère pour son enfant, le visage de Ludmilla, la figure rayonnante du Christ…

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Le plus intéressant dans cette exposition reste ses eaux-fortes. Le noir et blanc donne à son travail une extraordinaire force en accentuant le tragique des figures et des formes. Le style de Rouault se joue sur la représentation des corps. Souffrance du Christ, Corps souffrants, visages émasciés…

Les contours soulignés par des traits noirs écrasent les autres couleurs et donnent à ses oeuvres une profondeur qui ne verse jamais dans le dolorisme. Cet insistance sur les contours rappelle aussi les formes découpées des vitraux. Or Rouault fut restaurateur de vitraux dans sa jeunesse entre 1885 et 1890. Ses peintures, très travaillées suivent cette ligne stylistique, On retrouve dans leur texture, une variété tonale et un contraste souvent marqué pour mieux souligner l’éclairage des figures et des formes.La beauté des couleurs de ses (rares) tableaux et aquarelles rappelle parfois la diversité chromatique des paysages provençaux de Cézanne.

L’exposition s’achève le 5 janvier 2014.

La France en Face

« Je suis fier d’avoir été un ouvrier, un simple ouvrier.  Je ne me suis jamais incliné devant qui que ce soit. Jamais. »

Cette phrase est celle d’un ouvrier sidérurgiste lorrain à la retraite, interrogé dans un documentaire remarquable « La France en face » diffusé sur France 3 le 28 octobre. Ce film s’inspire largement d’un ouvrage de géographie très médiatisé, Fractures françaises de Christophe Guilluy  (1) d’ailleurs interrogé dans le film.

Le reportage part d’un constat : la France est coupée en deux par trente ans de « mondialisation ». D’un coté, les 25 premières métropoles françaises en compétition entre elles et avec le reste du monde, regroupant 40 % de la population, l’essentiel des forces vives du pays produisant 80 % du PIB du pays. De l’autre, dans la France rurale, la France des petites villes représentant 60 % de la population vivent des populations fragilisées par trente ans de mondialisation : retraités, ouvriers, employés…

Le film débute par le mouvement d’essorage des métropoles les plus puissantes. Il y a vingt-cinq ans, la géographe Saskia Sassen (2) démontrait que les villes globales connaissaient un phénomène de gentryfication expulsant les catégories les plus pauvres et les catégories moyennes des centre-villes. Ce phénomène perdure aujourd’hui mais en France, la spécificité vient que des très pauvres, immigrés, minoritaires vivant des aides sociales, côtoient les catégories les plus aisées. Les pauvres sont les serviteurs des riches. Les classes intermédiaires et populaires sont expulsées vers les marges.

Le reportage s’attarde sur le cas parisiens : expulsion des catégories moyennes et des ouvriers de Paris vers la périphérie.  Pire, le phénomène de gentryfication touche désormais les quartiers sensibles de Seine Saint-Denis, là où on parque les immigrés vivant d’emplois peu qualifiés ou précaires.  Les deux premières couronnes deviennent des extensions du Paris aisé intra muros, reléguant toujours plus loin les catégories intermédiaires et populaires. Ce mouvement inquiétant n’est pas isolé. A Lyon, le phénomène touche le quartier populaire de la Guillotière qui a toujours été un quartier populaire, où les immigrés trouvaient un point de chute. A Paris comme à Lyon, les nouveaux arrivants reprennent les codes et la culture de ces classes exclues mais en les accommodant à leur sauce.

Dans la France rurale, des petites villes, le documentaire insiste sur la désindustrialisation des régions qui ont contribué à faire la France des trente glorieuses : sidérurgie lorraine, industrie agro-alimentaire bretonne, qui nécessite une main d’oeuvre peu qualifiée. Un passage m’a interpellé : la vie d’une famille en Mayenne. Le père vit d’un petit boulot et distribue Ouest France dans les communes alentour après la faillite de la scierie où il travaillait. Sa femme est au chômage et ne trouve rien. Le couple possède une petite maison dont ils n’ont pas fini de payer leur crédit. A l’image, ils paraissent éteints, épuisés.

C’est une France oubliée, qui ne s’exprime pas ou si peu, et surtout pas par les nouveaux médias numériques. Cette France là, bien peu de politiciens s’en sont occupés depuis une trentaine d’années. Ils les ont relégué aux marges des villes, dans ces territoires à l’écart de la Mondialisation. Méprisés, renvoyés à leur beaufitude par une pseudo-élite aveuglée par ses certitudes, qui la perçoivent comme un anti-modèle, la tentation du vote FN leur est reprochée, leurs valeurs (famille et travail notamment) sont jugées rétrogrades.

Dans la lutte des classes, les ouvriers ont perdu. Abandonnés par la Gauche, ignorés par la Droite gaulliste, les classes populaires semblent à bout de nerf. Car là est le danger si les politiciens qui ont fait le jeu du libéralisme continuent à ignorer ce monde : celui du vote brun, et plus encore, d’une révolte dont le mouvement des bonnets rouge pourrait être un prélude.

Un autre ouvrier lorrain va dans ce sens

 » – Il faudrait vraiment une action de plus en plus dure par rapport aux patrons, aux fonds de pension… »

 –  Etre plus dur ça veut dire quoi ?

 – Ca veut dire aussi bien prendre un couteau, aussi bien prendre un fusil, aussi bien prendre un couteau pour les pendre… Car ils ne méritent que ça. »

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(1) Christophe Guilluy, Fractures françaises, Paris, éditions François Bourin, 2010.

(2) Saskia Sassen, The Global city : New York, London, Tokyo, Princeton university Press, 1991, réédité en 2001.

Exposition « Joseph Cornell et les surréalistes à New York »

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Des boîtes ! Plein de boîtes !  Et pas que… Des collages, des photographies….  Obsession du rangement et des travaux manuels ? Pas du tout !

Cornell, Museum

Cornell, Museum

Le musée des Beaux-Arts de Lyon consacre une exposition à l’artiste américain Joseph Cornell (1903-1972).

Cela faisait trente ans qu’une institution française n’avait dédié une exposition à cet artiste.  Le public n’a pas toujours conscience du travail effectué en amont pour permettre de telles expositions. Celle-ci a demandé pas moins de six années pour qu’elle se concrétise. Beaucoup d’oeuvres présentées au public viennent de collections privées. D’autres sont issues des collections d’institutions culturelles françaises ou américaines. Deux cent oeuvres de Cornell et des surréalistes sont ainsi présentées dans les salles d’expositions temporaires.

Bien qu’il se revendiquât indépendant, Joseph Cornell fut marqué par le surréalisme qu’il découvrit à New York en 1931 en fréquentant le galeriste Julien Levy . C’est précisément ce lien que le Musée entend (re)visiter en exposant à coté des oeuvres de Cornell, des toiles, photographies et artefacts d’artistes tels que Yves Tanguy, René Magritte, Salvador Dali, Max Ernst, Chirico, Pierre Roy…

L’essentiel des pièces de Cornell présentées ici se compose de collages et d’assemblages d’images (gravures, coupures de journaux, etc.) réalisées entre 1931 et les années 1950.

Les boites ont fait la réputation de Joeph Cornell, et sont associées à son oeuvre. Ces boîtes en bois, vitrées ou non rassemblent photographies, papiers ou objets divers en des assemblages signifiants.. Elles paraissent partir d’un principe : l’art à emporter partout. Contrairement à d’autres supports, les boîtes se prêtent bien à ce jeu, et leur contenu sont autant de prétextes pour introduire poésie et onirisme pour Cornell. Certaines boites sont assez cocasses. Cornell invente donc sa propre « boîte à meuh » avec Bel Echo Gruyère. D’autres boîtes évoquent des paysages imaginaires ou d’autres illustrations. Autant d’invitations au voyage pour leurs propriétaires.

Les collages étaient des oeuvres appréciées des surréalistes.  Elles manifestent chez Cornell l’influence d’un autre maître de cet art, Max Ernst.  L’exposition témoigne ainsi d’une certaine forme de complémentarité, entre ces artistes.

Cela dit, aucun collage ou assemblage n’était anodin. Ils étaient constitués de documents rassemblés par Cornell sur des sujets qui l’intéressaient.

Le cinéma  n’échappa pas à l’intérêt de Cornell. L’exposition projette le film Rose Hobart, un film-collage réalisé en 1936 à partir de rushes du film East of Borneo (1931). Rose Hobart jouait dans ce film. Les dadaïstes avaient déjà éprouvé les possibilités du cinéma à travers des expériences visuelles ( effets d’optique) et de collages (jeu sur les formes), mais sans nécessairement éprouver la technique. Cornell joue sur la vitesse et les teintes de projection, ainsi que la musique. Le montage ainsi crée détourne radicalement le film de l’intrigue initiale, et lui donne une nouvelle vie, un mème expérimental en devenant un film marqué par le mystère.

La sociabilité artistique fait que Cornell fréquenta à New York les grands acteurs du mouvement surréaliste. Il ne fait guère que de doute que comme eux, l’artiste cherchait à détourner la fonctionnalité première des objets pour en changer la nature et mettre en lumière d’autres fonctions.L’oeuvre surréaliste questionne précisément notre perception du réel, par la juxtaposition  la distorsion ou le travestissement des formes, des identités et des représentations Le surréalisme est ainsi une exploration des possibilités des mediums anciens ou nouveaux : peinture, photographie, cinéma…L’artiste se veut « expérimentateur » du réel par l’association, la fragmentation, la dislocation, le détournement d’objets. Ce jeu de dupes avec la réalité donne aux pièces de Cornell et des surréalistes une extraordinaire liberté créative.

Voilà pourquoi l’exposition est passionnante, Oeuvre originale autant que détournée par les collages, les assemblages et les films. Elle nourrit ma proche approche de l’art et des cultures numériques. J’y vois aussi une bonne illustration d’une de mes dernières lectures. L’oeuvre d’art à l’époque de sa réproductibilité technique. par Walter Benjamin, un contemporain de Cornell.

L’exposition se tient au Musée des Beaux-Arts de Lyon jusqu’au 10 février 2014.

Un colloque aura lieu en marge de l’événement au Musée et à l’Institut National d’Histoire de l’Art à Paris (rue des Petits Champs) et dans les murs du Musée. L’exposition sera ensuite exposée aux Etats-Unis au printemps.

Une application et un audioguide sont également téléchargeables sur Google Play et Apple store.

Le Louvre-Lens : bonne et mauvaise idée

L’idée d’une antenne délocalisée du Louvre n’est pas mauvaise. Elle répond à la même logique que le centre Pompidou de Metz, déconcentrer l’Art de Paris. Après tout, ces collections sont le bien commun des Français, et pour le Louvre, de l’Humanité. Mais l’art contemporain n’est pas aussi prisé et prescripteur que les arts plus anciens : peinture, sculpture, artefacts et regalia. Mais Lens n’est pas une destination à laquelle on pense immédiatement lorsqu’on évoque la France avec un Américain ou un Indien. J’imagine assez bien leur mine interloquée lorsqu’on leur dit que le Louvre est (aussi) installé à Lens. Lens ? connais pas.

Les collections du Louvre, d’une richesse incroyable et d’une renommée universelle constituent un des pôles culturels les plus attractifs de la Capitale, et de notre pays. Des visiteurs du monde entier viennent voir de leurs yeux les oeuvres exposées dans les salles du Palais. Ce que soit un Delacroix ou un Titien, aussi bien que la Vénus de Milo ou la Victoire de Samothrace.

Il faudrait mesurer le degré de frustration des amateurs de peinture devant l’emplacement vide de la Liberté guidant le peuple de Delacroix, exposé au Louvre 2 de Lens jusqu’à la fin de l’année 2013. Sera-t-il prêt à débourser un billet TGV pour se rendre à Lens et visiter la « galerie du temps » ? La question se pose aussi pour les Français de province, comme moi… Si je vais au Louvre, je paie aussi pour voir ses chefs d’oeuvre même si à titre personnel, je ne m’y rends pas pour les pièces les plus prisées des touristes mais pour d’autres oeuvres, moins connues.

Contre le Louvre 2, des critiques que Didier Rykner énumère pointent l’absence de collections permanentes, l’incohérence des pièces exposées, hors de tout contexte, sinon d’une suite chronologique dans le sein d’une collection ou d’une pièce dédiée à une période précise. Le musée met sur le même plan peintures, sculptures et objets, dans un travail muséographique incompréhensible pour le novice comme pour l’initié.  Quel lien peut être mis en avant entre un vase chinois et le Castiglione de Raphaël ? On rapproche le Louvre de la mégalopole européenne (l’arc Londres-Bologne par les Pays-Bas, la Ruhr et la Bavière en Allemagne) mais le  Louvre de Paris est, lui, dépouillé d’oeuvres importantes, et constitue un appauvrissement des collections permanentes du Musée. L’idée d’exposer les collections du Louvre à l’extérieur de Paris n’est pas mauvaise, mais dans un contexte de compétition entre villes globales (lire The global city de Saskia Sassen, 1991), il n’est pas judicieux d’éloigner les collections trop loin de Paris. A l’extérieur de la capitale, il aurait été judicieux de choisir une ville d’art ou d’histoire pas trop éloignée : pourquoi pas Compiègne et son château ? Pourquoi ne pas construire un musée du coté de Fontainebleau ou de Versailles ?

En conséquence, si on prive la maison-mère et Paris de ses bijoux de famille au profit de Lens, le Louvre pourrait être perdant sur ses deux sites par perte d’attractivité ; les touristes à Paris ne trouvant que partiellement ce pour quoi ils sont venus, et Lens n’attirant pas suffisamment de visiteurs.

Selon ses promoteurs, le Louvre-Lens serait un « lieu d’expérimentation » tout autant que le paradigme de l’Art comme produit de consommation. On a pas d’autres oeuvres cote-à-cote pour apprécier les qualités d’une toile ou d’un marbre. L’oeuvre d’art détachée de tout contexte me fait penser à une forme de commercialisation du ressenti dans un cadre épuré, sans cohérence, sans explication dans l’exposition. Cette mise en valeur de l’oeuvre qui doit s’autonomiser de tout cadre est à rapprocher des méthodes d’appréhension de l’art contemporain : le spectateur est invité à d’abord « ressentir » l’oeuvre plutôt qu’à l’intellectualiser. Or, la peinture ou la sculpture dites « classiques », n’est en rien un Art du ressenti mais de la re(-)présentation symbolique ou réelle ; bref, un oeuvres discursive.

L’oeuvre est présentée comme un « produit » <1> où le visiteur « consomme » tout autant qu’il « expérimente » une palette de ressentis en voyant un Pérugin, ou un Raphaël… C’est du moins ce que montrent les photographies de cette interminable Galerie du Temps, épurée où les pièces sont exposées individuellement.

Le musée du Louvre-Lens fait partie de cette stratégie de commercialisation de la « marque » Louvre en Europe et dans le Monde. On vend ainsi l’Art comme un produit de consommation. Ce n’est absolument pas ma conception, ni de l’Art, ni des missions d’un Musée, si prestigieux soit-il pour la France.

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<1> Si l’oeuvre d’art a toujours été un objet de transaction entre un acheteur/commanditaire et un artiste, parfois par des intermédiaires (galeristes, etc.), sa transformation comme objet de consommation date des années 70-80 se basant sur des « produits » (oeuvres) réalisés par des artistes (« marques »)  ; mais  l’économie de marché a aussi fait de l’art un placement sur et rentable pour les nantis.

Nouvel album pour Godspeed You ! Black Emperor

La sono mondiale est d’une richesse incommensurable, mais sa quintessence ne passa jamais par les radios de la bande FM, ni même aux heures de grande écoute de radios alternatives. Il faut se risquer sur le sentier périlleux des milieux et des émissions alternatives pour trouver de véritables bijoux. Gilles Peterson, Laurent Garnier, Yves Blanc ont ainsi à leur niveau permis de découvrir au grand public des artistes des quatres coins du monde vivant bien loin du Star system, des artisans en somme.

Parmi les styles musicaux bien loin de la soupe commerciale, on trouve le Post Rock, étiquette commode pour la musique qui ne se range pas dans le tiroir « rock alternatif » que  le collectif Godspeed You ! Black Emperor a fortement influencé. Créé en 1994, ce groupe est basé à Montréal. Un hiatus de 2003 à 2010 a permis l’épanouissement d’autres projets avec une musique plus abordable comme le groupe A Silver Mt Zion créé en 1999 ou Fly Pan Am.

J’ai découvert ce groupe grâce aux Inrockuptibles, lors ce que cet hebdomadaire ne servait pas la soupe à Audrey Pulvar et ne se mêlait pas de politique, au début des années 2000. Un article fait le point cette semaine sur la sortie.

Définir le style de Godspeed You ! Black Emperor est assez ardu un mélange du folk, du rock, et de quelques apports de musique électronique. Pas de paroles, quelques samples tirés de documentaires… La longueur des morceaux est elle aussi atypique : de 5 à 30 minutes selon les albums, en tout cas assez long pour partir ailleurs.

Ecouter un morceau des GYBE est une expérience sonore. On y trouvera une merveilleuse bande son aux vastes étendues nord américaines. Leur musique prend des airs tantôt symphoniques tantôt intimistes rappelle dans cette constante expérimentation sonore les meilleures heures du Krautrock . La mélodie prime sur les instruments, l’orchestration inclut aussi bien des passes que des instruments à cordes plus classiques comme le violon ou le violoncelle, et le piano. Le mélange des genres est bien entendu réussi.

Un nouvel album sort dans le courant de ce mois  : Allelujah ! Don’t Bend! Ascend ! . Le dernier album Yanqui U.X.O était sorti en 2002. En attendant…

GODSPEED YOU! BLACK EMPEROR – motherfucker=rede… par intimepop

Double exposition au Musée des Beaux-Arts : Etienne-Martin et Marcel Michaud

Vendredi soir, le Musée des Beaux-Arts de Lyon inaugurait une double exposition  : l’atelier d’Etienne-Martin (1913-1995) et le poids du monde , hommage à Marcel Michaud (1898-1958). Le premier fut un talentueux sculpteur, le second un galeriste avant-gardiste et hyperactif du milieu artistique lyonnais.

Etienne Martin est né en 1913 à Livron dans la Drôme. Il suivit entre 1929 et 1933 les cours de l’Ecole des Beaux Arts de Lyon alors installée dans le couvent des Dames de Saint-Pierre. Il y fait la connaissance de Marcel Michaud. Il monte à Paris en 1924 où il férequente peintres et sculpteurs, comme Jean le Moal, François Stahly… Il fonde avec ses relations le groupe Témoignage, actifi entre 1936 et la Guerre, animé par Marcel Michaud.  Ce groupe expose à Paris et tente de lutter artistiquement contre la morosité de l’époque, entre la crise économique des années 30 et l’arrivée inéluctable de la guerre. La Guerre le mobilise. Il est fait prisonnier par les Allemands mais il est libéré en 1942. Après la guerre, il s’installe définitvement à Paris où il sculpte ses pièces les plus célèbres. La Biennal de Venise l’honnore en 1966, avec le grand prix de sculpture. Il enseigne la sculpture  de 1968 à 1983 à l’Ecole nationale supérieur desz beaux-arts. Il est élu en 1971 à l’Académie des Beaux-arts.

Marcel Michaud  est caladois de naissance. Né en 1898, il fait est d’abord ouvrier à partir de 1908. Il s’installe à Lyon et suit des cours du soir d’études secondaires. Ses convictions politiques d’Extrême-gauche le font collaborer à plusieurs journaux de la mouvance. Il crée en 1921 l’université populaire de Lyon. Entre 1929 et 1934, il publie l’hebdomadaire ouvrier l’Effort, où il rédige des critiques littéraires et artistiques.  Il ouvre en 1934 un magasin de mobilier moderne à Lyon, où se vendent les meubles du Corbusier, de Perriand, ou d’artisanat.  En 1936, il participe à la création du groupe Témoignagne et de sa revue Le Poids du monde (quelques exemplaires sont exposés). De multiples voyages à Paris lui font devenir ami avec des galeristes, des écrivains, des artistes. La revue Folklore ouvrage en 1938. Il y expose ses amis de Témoignage. Après la guerre il expose des artistes de Témoignage, de jeunes artistes, et des oeuvres de sa collection personnelle. Il ouvrez à Paris une galerie, MAI, qui fonctionne de 1946 à 1951, mais Folklore à Lyon reste sa vitrine principale.

Les oeuvres exposées alternent sculptures d’Etienne-Martin et oeuvres de la collection de Marcel Michaud. Beaucoup d’oeuvres exposées viennent de collections de la région : du musée certes, mais aussi du fameux Musée d’Art Moderne de Saint-Etienne, le musée de Valence ; et plus loin du centre Pompidou, ou de collections particulières.

Pour Etienne-Martin, les pièces exposées sont saisissantes et imposantes. On qualifie volontiers Etienne-Martin de sculpteur non figuratif. Ce serait oublier ses oeuvres de jeunesse où il immortalisa par le plâtre amis et famille, dont Marcel Michaud.

Le père d'Etienne-Martin

Figuratif et non figuratif se répondent sans s’opposer. Ils traduisent simplement une évolution, comme l’étudiant devenant professeur. Les matériaux utilisés peuvent surprendre : le plâtre, le bronze, les tissus et la passementerie ( Le manteau notamment, exposé) ; mais surtout le bois de chêne ou de tilleul conférant une certaine noblesse et une distinction à ce qui aurait pu paraître banal en bronze. Le travail sur le surface est particulièrement intéressant. Il dépend du matériaux employé, mais aussi du modelage qu’en fait l’artiste. Les vides, les espaces lisses ou striés sont utilisés d’une manière subtile. L’évolution du sculpteur s’impose autant que la monumentalité, qui a fait son succès. Beaucoup de ses oeuvres en bronze ornent jardins et parcs publics en France et à l’étranger : Valence, etc… Quant aux thèmes évoqués, la religion ( notamment la Passion du Christ, la Pietà, le fantastique Ecce homo) montre une quête spirituelle qui a pu éclore au contact du peintre Alfred Manessier. Les enchevêtrements indistincts de corps montrent un goût pour l’anatomie humaine.

"Ecce Homo"

La sculpture d’Etienne-Martin se nourrit de plusieurs inspirations : le travail polychromatique rappelle celui de Jean Bertholle et plus loin encore Miro,  mais au-delà on sent l’influence de ces sculptures africaines ou polynésiennes qui ornent si souvent les musées de nos jours. On trouve, à mon sens aussi quelques rémanences d’une sculpture populaire européenne : les vierges noires médiévales, de Rocamadour ou d’ailleurs permettent une médiation entre l’homme le ciel et la terre, figurines allégoriques de la fertilité préhistoriques, divinités « chtoniennes » comme l’écrivait Dupront. On en revient à cette spiritualité que cherchèrent beaucoup d’artistes (mais pas seulement) contemporains d’Etienne-Martin tels Manessier, ou Albert Gleizes, exposés par ailleurs.

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une salle d’exposition expose l’escalier, une des oeuvres les plus éclectiques d’Etienne Martin. On pourrait y voir l’idée d’un parcours scandé par des lettres rappelant à l’artiste ou à l’impétrant les étapes d’une vie. En face de cette oeuvre, des schémas, ou plutôt des cartes mentales. J’ai été fasciné par ces dessins heuristiques, des cartes sans véritable sens, mais rappelant le concept guattaro-deleuzien de rhizome sur lequel je travaille.

Marcel Michaud a été le premier exposant d’Etienne-Martin. Le galeriste s’était constitué une importante collection composée de sculpture et de peintures. Parmi les peintres représentatifs de la collection Michaud, et des contemporains d’Etienne-Martin, de nombreuses toiles d’artistes de Témoignage sont accrochées : Bertholle, Le Moal ; d’autres peintres plus « surréalistes » tels  Verbanesco, Pernin, Le Normand, etc ;  mais on trouve aussi des tableaux de Couty ou Charbonnier…

Quelques pièces de mobilier et de céramique du Corbusier, de Picasso, rappellent que  la galerie Folklore et Michaud s’intéressait aussi à ces objets du quotidien , et à l’artisanat. Le design faisait son entrée dans les intérieurs, et le galeriste avait pressenti cette évolution du mobilier conjuguant fonctionnalité et esthétisme.

Le rapport Etienne-Martin/Michaud évoque les rapports que peuvent entretenir un artiste avec un galeriste. L’art contemporain ne peut s’affranchir de médiateurs pour lier le peintre ou le sculpteur, et le collectionneur. Marcel Michaud a servi à la fois de pépinière de talents leur assurant une visibilité et mettant à disposition ses réseaux ; et de passeur d’art entre artistes et acheteurs. Les contacts de Marcel Michaud ont indéniablement servi Etienne-Martin pour vendre ses oeuvres, et accroître sa réputation.

Cette double exposition s’avère passionnante pour deux raisons : d’abord, souligner le travail d’un sculpteur, Etienne-Martin dans une rétrospective jamais montée à Lyon, où le sculpteur se forma et fit ses premières armes. Ensuite, celle encore plus inédite car trop méconnue, de souligner l’importance de la vie artistique lyonnaise des années 30 et 50 interrompue par la douloureuse parenthèse de la guerre, mais portée avec passion par des individus emblématiques tels Marcel Michaud. L’exposition révèle ce superbe panorama d’artistes et d’oeuvres entrant en résonnance avec l’oeuvre d’Etienne-Martin.

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L’art contemporain étant à l’honneur au Musée, n’oubliez pas l’exposition consacrée à la collection Antoine de Galbert dans les salles d’art contemporain au 1er étage !

Exposition l’Atelier d’Etienne-Martin ,

Musée des Beaux-Arts de Lyon ,

du 22 octobre 2011 au 23 janvier 2012.