L’affaire Preynat : j’ai échappé à un pédophile

J’aurais voulu commencer l’année par un billet dans la veine des derniers, ne pas m’éloigner de l’art, ni de l’histoire, mais c’est par un autre sujet, une histoire personnelle qui se mêle à l’actualité la plus sordide.

Si le lecteur de ces lignes est au courant de l’actualité, il n’aura pas échappé à l’affaire de pédophilie qui secoue une fois encore l’Église catholique. Cette fois, ce sont des scouts du groupe Saint-Luc à Sainte-Foy-lès-Lyon qui en ont été les victimes entre 1970 et 1991. Ils ont maintenant entre 50 et 35 ans, ce sont des hommes mariés, des pères de famille.  Il se trouve que j’ai été scout dans ce groupe entre 1989 et 1992 comme deux de mes frères. L’un deux à même été enfant de choeur. Je peux dire qu’on l’a échappé belle, même si le nombre de victimes n’est pas exactement connu.

Je me souviens des camps que nous faisions, notamment à Saint-Symphorien-sur-Coise, et dans la Drôme, du voyage en Irlande – j’avais dix ans – des messes interminables et des longues marches jusqu’à la nuit tombée, des samedis d’hiver sans fin dans les salles de l’église Saint-Luc. Des bons et des mauvais souvenirs, mais je ne regrettais pas ces années. Du moins jusqu’à ce mois de janvier.

Le pédophile en question est le père Bernard Preynat, actuellement en garde à vue à la suite de plaintes de victimes. Je me souviens bien de lui. Homme charismatique, encensé par les bonnes bourgeoises de l’Ouest lyonnais, il dirigeait avec poigne le groupe entouré de quelques autres adultes avec poigne. Il fallait encadrer près de 400 enfants et adolescents. Je me souviens de ses engueulades mémorables, de sa façon de dire la messe, des ordres aboyés dans le megaphone et de sa Citroën Visa où il m’avait raccompagné un jour de marche au camp parce que j’étais trop fatigué. A l’époque j’étais plutôt gringalet, et fragile. J’avais ressenti ce trajet comme un privilège. Si j’avais su !

Et pourtant, je n’ai rien vu, ni même rien soupçonné. Comment aurais-je pu savoir, à dix ans ? Je n’étais pas, heureusement, du cercles des élus aux faveurs du Père, qui incarnait l’autorité de l’adulte, et de l’homme de foi. Celui vers qui tous les regards convergeaient.

Alors, quand j’ai lu et su ce qui était arrivé par les articles des médias locaux puis nationaux, ce qui était arrivé, j’ai eu la nausée. Elle ne s’est qu’amplifiée quand j’ai lu les témoignages de l’association qui s’est montée : La Parole libérée. Combien de garçons furent victimes des agissements dégueulasses d’un lubrique en soutane ? Qui savait ? Qui a couvert le Père Preynat lorsque le cardinal Decourtray l’éloigne de Lyon en 1991 ? Pourquoi a-t-il joui d’une impunité totale depuis ce temps ?

Ce qui m’a fait sourire jaune ces derniers jours : le fait que le père Preynat ait été mis à la retraite chez les petite soeurs de Saint-Joseph de Montgay à Fontaines-sur-Saône, un internat d’enfants.

Les scouts de Saint-Luc ne semblent pas avoir été les seuls touchés. Le Père Preynat a aussi officié dans des établissements catholiques sous contrat avec l’Etat du 5e arrondissement de Lyon en tant qu’aumônier. Qui sait ce qui a pu avoir lieu ? Et que dire des affectations ultérieures à 1991 dans le Roannais et le Haut-Beaujolais ?

Au-delà de la sidération et de la nausée que me cause cette affaire, les actes du Père Preynat m’interpellent… L’enquête de la police amènera sans doute un nouvel éclairage sur le dossier. Ce que je crains : que le nombre de victimes soit assez élevé.

Regard sur la scène artistique lyonnaise du XXe siècle : accrochage temporaire au Musée des Beaux-Arts

Le musée des Beaux-Arts est décidément à l’heure lyonnaise puisque en plus d’une formidable exposition sur l’art et l’humanisme lyonnais au XVIe siècle, l’institution propose un accrochage temporaire sur la scène artistique lyonnaise du XXe siècle ; la collection d’art moderne et contemporain du XXe siècle du Musée étant pour partie au Mexique jusqu’à l’été prochain.

L’accrochage présente des œuvres courant sur tout le siècle, de Pierre Combet-Descombes à Stéphane Braconnier (mort en 2015) , conservées au Musée et dans d’autres institutions et galeries de la région lyonnaise (musée Paul Dini, Institut d’Art contemporain, galerie Descours, etc.).

Pour tout amateur de peinture, la variété des styles, des parcours et le foisonnement de la création lyonnaise régalera les yeux. On parcourt ainsi différents courants de l’histoire des arts en général dans leur ancrage local. Et il est intéressant de voir les modes d’appropriation des grands courants artistiques par les peintres et dessinateurs lyonnais.

Des toiles de Adrien Bas, Philippe Pourchet, Émilie Charmy, Jean Couty, Pierre Jacquemon, Max Shoendorff, Maurice Adilon, André Cottavoz Stéphane Braconnier, Jacques Truphémus, Christian Lhopital, Patrice Giorda, Marc Desgrandchamps témoignent de cette vitalité artistique locale, et de son originalité.

J’ai eu un faible pour les paysages post-impressonnistes d’Adrien Bas desquels se dégage une forme de simplicité et de sérénité toute relative bien entendu…

L’exposition est accrochée jusqu’au 10 juillet 2016 dans les salles d’art moderne et contemporain, au 2e étage du musée.

Patrimoines menacés, patrimoines vandalisés

Quel sort va réserver les candidats aux municipales au « patrimoine » ? Entendons nous : au patrimoine bâti, à l’urbanisme même de la ville qui fait d’une skyline, d’une place ou d’une perspective un paysage urbain.

Ce matin la candidate Hidalgo à la Mairie de Paris présentait un projet d’urbanisation de l’avenue Foch. Les griefs retenus sont quelque peu dérisoires : aucun commerce sur cette artère où vivent une bonne partie des riches du pays. On reproche aussi à l’avenue Foch son coté « autoroutier » : une avenue bordée de contre- et d’immenses espaces verts ressemble effectivement à l’Autoroute A1 à la Courneuve. Ce qui se cache derrière le projet Foch ? Une opération immobilière bien juteuse.

Pour les élus, le patrimoine c’est essentiellement un atout économique rentable que l’on vendra jusqu’à la corde pour divers motifs.

La Ville de Paris a inauguré une Place de la République restaurée, qui devrait être soi disant plus sympa, plus conviviale car piétonne. En réalité, cette requalification a été une bétonnisation. Une immense esplanade piétonne grise et minérale a remplacé arbres et tsquares qui donnaient son cachet au site et rappelait fortement le Paris ordonné de la IIIe République. On a supprimé les pièces d’eau aux dauphins pour les remplacer par une sorte de brumisateur géant…  les réverbères historiques n’ont pas été replacés à leur emplacement originel.

Cette minéralisation, cette requalification des places, cela existe partout en France.  A Lyon, on a abattu les platanes de la promenade Nord de la place Bellecour pour les remplacer par des sortes de chataigniers, des bancs, et des immenses reverbères , ce qui contraste avec le Sud de la Place plus fidèle au passé et aux tilleuls qui faisaient la renommée de Bellecour dans l’Ancien Régime. La Place des Jacobins a fait place elle aussi à une immense esplanade bétonnée au lieu d’un parking. Le bout du Boulevard de la Croix Rousse, a lui aussi changé de visage ces dernières années. Le jardin arboré de ma jeunesse est devenu aussi une esplanade avec une méchante pelouse. Il ne s’agit que de la dalle d’un parking souterrain. Le Gros Caillou au fond du boulevard, auparavant séparé du trottoir par une petite barrière est désormais un jeu d’enfant. Des bancs en pierre au milieu de maigre touffes d’herbe ont pris place là où auparavant un petit chemin descendait entre les marronniers et les platanes.

Balustrade du dôme de l'Hotel-Dieu de Lyon, transformé en hôtel de luxe...

Balustrade du dôme de l’Hotel-Dieu de Lyon, transformé en hôtel de luxe…

C’est à se demander si l’espace public ne devient pas le prolongement naturel des délires de l’homo festivus si cher à Muray : festivals, manifestations de tout ordre, souvent coûteuses pour le contribuable trouvent sur ces espaces  désormais neutres et sans harmonie avec le cadre urbain, un terrain de jeu.

Les pires ennemis du patrimoine, architectural ou paysager c’est bien l’Etat  et les collectivités locales, quand ce n’est pas des touristes stupides ( les cadenas d’amour, polluant les ponts et rivières, les graffitis sur les pierres du château de Saumur ). Que ce soit pour des opérations d’urbanisme, d’aménagement du territoire, de requalification, il existe un élan destructeur. Les éoliennes bouffent les collines et gachent les immenses espaces de Beauce. A Abbeville, on a détruit une église au prétexte de sa vétusté. Une des cloches de l’église datant de 1645, a été dérobée en douce par un antiquaire lors de la destruction de l’édifice. Elle fut mise aux enchères à l’hôtel Drouot en Juin mais fut retirée de la vente le jour même. On y a même vendu même le patrimoine religieux des Indiens Hopis  avec la bénédiction du Tribunal administratif sous prétexte que c’est de « l’art ».

Dans l’Aude, on prévoit de raser un château dont les plus anciennes parties datent du Moyen-Age parce que la toiture est trop coûteuse à rénover. A coté de cela, on n’hésite pas à transformer d’anciens monastères ou hôpitaux publics en résidences et  hôtels de luxe sans considération pour la dépense.

A Lyon, le patrimoine commun des Lyonnais, l’Hôtel-Dieu est en cours de transformation. Naguère, on vivait et mourait dans ce « palais de la fièvre »[1].  Bientôt viendront y dormir hommes d’affaires et clientèle aisée à l’hôtel Continental. Le reste sera transformé en centre commercial, de luxe naturellement.  Quelle médiocrité !

En France, on arase, et on reconstruit en moche. Et mal. Des bâtiments de bureaux, de logements, en béton vont remplacer l’hôtel Collombet de Nîmes… Le tout avec l’assentiment des architectes des Bâtiments de France qui « jugent » de l’opportunité de conserver ou non un bâtiment, au grand dam des associations de défense du Patrimoine.

La stratégie de la mairie de Paris pour requalifier la place de la République fut semble-t-il insidieux  : laisser l’endroit se dégrader pour en justifier le réaménagement.

Je ne sais pas si c’est l’esprit lyonnais destructeur du Pradélisme ( et antérieurement du XIXe siècle bourgeois) qui a gagné la France, mais les autorités prennent toujours prétexte de l’obsolence des aménagements, de la vetusté des immeubles, des réparations coûteuses à opérer pour des églises ou des châteaux. De manière générale, les autorités publiques se défaussent de leurs responsabilités de propriétaire lorsqu’ils le sont, et de manière plus calculer, pour promouvoir leur bilan d’élu et assurer leur propagande électorale.

L’autre ennemi, c’est la marchandisation du patrimoine. Au nom de la dynamique économique, et donc de l’emploi, on surexploite le patrimoine existant, on valorise celui qui peut encore l’être. On transforme, on aménage, on modifie… dénaturant la fonction initiale de ce « patirmoine » pour le profit. On vendu aussi. Le patrimoine est comme toute chose : monétisable.

Comme l’ a écrit Paul Veyne à propos du christianisme, le patrimoine est ce qui nous lie au passé, qui nous rappelle au bon souvenir des Morts et des temps révolus. Son étymologie nous en dit quelque chose. Il n’est pas une matière morte, on peut le transformer ou l’aménager, mais en étant respectueux de ce qu’il fut, de ce qu’il nous transmet. Le patrimoine est un repère qui donne du sens au présent, et pas seulement géographique. Il est la mémoire de nos ancêtres. Le vandaliser, le détruire sans considération pour sa valeur symbolique et  sentimentale, c’est s’assurer de devenir amnésique et d’oublier qui nous sommes, d’où nous venons.

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[1] « Il est impossible d’élever un plus beau palais à la fièvre » aurait dit Joseph II, admiratif  (ou ironique), lors de sa visite du bâtiment en 1777.

Bronca contre les MOOC

Le quotidien Libération a publié le 26 décembre une tribune contre les MOOC (Massive Online Open Courses). Depuis le lancement de la plateforme France Université Numérique le 2 octobre, le Ministère de l’Enseignement supérieur insiste fortement pour que les établissements universitaires lancent leurs MOOC. Quelques institutions s’y sont mises, comme l’Ecole normale supérieure, Sciences Po Paris ou le Conservatoire National des Arts et Métiers.

Dans les universités, les MOOC suscitent légitimement intérêt, inquiétudes et incertitudes. Intérêt pour un nouveau mode d’enseignement, une révolution pédagogique. Les MOOC, c’est du e-learning, et le e-learning est désormais bien implanté en France. Ce qui est nouveau, c’est les a priori pédagogiques que cela induit : le connectivisme, que certains nomment constructivisme social. Je ne vais pas refaire le débat entre « pédagogues » et « républicains » qui agita et agite toujours le milieu académique. Disons que le connectivisme propose un modèle constructiviste où l’enseignant n’est plus seulement un passeur de savoirs, mais un « animateur » de communautés : le savoir s’élabore collectivement. Inquiétude car pour beaucoup d’enseignants mal informés, les MOOC signifient la fin des cours en présentiel, ce qui est injustifié étant donné la configuration actuelle de l’université française, loin des Colleges américains. La Ministre Fioraso reste attachée aux cours en présentiel. On s’acheminerait davantage vers des modèles hybrides présentiels/cours à distance. Incertitudes car les MOOC, en dépit de leur coût faible demande un investissement de l’établissement en moyens matériels, et humains, sans compter la question de l’appartenance des cours à distance ( à l’enseignant ? à l’établissement ?).

La tribune anti-MOOC détonne dans le milieu techno-pédagogique car il s’agit du premier collectif anti-MOOC clairement identifié. Il se compose de « syndicats étudiants » de l’ENS, l’UNEF, mais aussi Solidaires, et de la CGT, jamais en retard d’un combat, si rétrograde soit-il. Elle contient plusieurs points inexacts ou approximatifs réfutés par Cyril Bedel, et Matthieu Cisel.

Les signataires des MOOC sont d’autant plus surprenants qu’une majorité d’étudiants ne savent pas encore ce qu’est un MOOC. Telle la prose de Monsieur Jourdain si les MOOC ne sont pas encore rentrés dans les moeurs, les universités en produisent déjà pour leurs formations à distance sans le savoir, soit par le biais de dispositifs mixtes : vidéos/plateforme pédagogiques/ avec ou sans présentiels ou même par le biais des mondes virtuels . On peut parler de SOOC (Small Online Open courses).

Enfin, aucune mention n’est faite des enjeux des MOOC : l’ouverture et l’accessibilité du plus grand nombre à des cours de qualité : l’open education, la question de la diplomation, le changement de paradigme de l’apprentissage. On reste sur des considérations plan-plan sur les moyens, la « privatisation » des cours, et une bête opposition parce que ce modèle d’enseignement vient d’Amérique. Malgré cela, la tribune est révélatrice des inquiétudes que les MOOC peuvent et pourront causer pour une partie des personnels de l’Enseignement supérieur et de l’Education nationale.

Georges Rouault, peintre de la souffrance

Le musée de Fourvière expose des oeuvres du peintre expressionniste Georges Rouault (1871-1958) que j’ai visité cet après-midi en compagnie d’un ami. La dernière exposition en date sur Rouault fut celle de la Pinacothèque de la ville de Paris en 2008.

Si le musée de Fourvière n’a ni le prestige ni l’envergure de la pinacothèque, il faut lui être gré d’avoir permis cette exposition sur un peintre quelque peu oublié mais qui eut l’honneur de funérailles nationales en 1958  et que certains critiques considèrent comme le plus grand peintre d’art sacré du XXe siècle. Une centaine d’oeuvres sont présentées au public : tableaux, aquarelles, eaux-fortes, pour la plupart réalisées dans les années 1920-40.

Rouault fut un élève de Gustave Moreau qu’il fréquentait avec Henri Matisse. A la mort de Moreau, et selon les voeux du Maître, il fut conservateur du musée Moreau. Au cours de sa vie, il fréquenta Huysmans, Picasso, Alfred Jarry, André Suarez, Jacques Maritain, Léon Bloy, dont l’oeuvre le marqua fortement.

Parmi ces oeuvres, deux cycles sont présentées : le Miserere et la Passion qui ont rarement été exposées dans leur totalité. Rouault est certes catholique, mais on ne peut le réduire à ses peintures religieuses. Ces deux ensembles se répondent pour montrer une souffrance, mais une souffrance universelle. La figure du Christ, très présente dans l’exposition est certes l’expression d’une foi sincère, mais elle se perçoit aussi comme l’allégorie d’une humanité souffrante, d’un Occident qui dans ce premier XXe siècle broie les hommes et les coeurs dans des conflits meurtriers et une industrialisation dévoreuse d’ouvriers.

L’oeuvre de Rouault  souvent tragique et sombre, se veut spirituelle, méditative sur un XXe siècle accablé par l’horreur des guerres, le misérabilisme ouvrier, la vanité des Puissants, les faux-semblants, la tristesse des banlieues, la mort. Mais c’est aussi l’amour d’une mère pour son enfant, le visage de Ludmilla, la figure rayonnante du Christ…

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Le plus intéressant dans cette exposition reste ses eaux-fortes. Le noir et blanc donne à son travail une extraordinaire force en accentuant le tragique des figures et des formes. Le style de Rouault se joue sur la représentation des corps. Souffrance du Christ, Corps souffrants, visages émasciés…

Les contours soulignés par des traits noirs écrasent les autres couleurs et donnent à ses oeuvres une profondeur qui ne verse jamais dans le dolorisme. Cet insistance sur les contours rappelle aussi les formes découpées des vitraux. Or Rouault fut restaurateur de vitraux dans sa jeunesse entre 1885 et 1890. Ses peintures, très travaillées suivent cette ligne stylistique, On retrouve dans leur texture, une variété tonale et un contraste souvent marqué pour mieux souligner l’éclairage des figures et des formes.La beauté des couleurs de ses (rares) tableaux et aquarelles rappelle parfois la diversité chromatique des paysages provençaux de Cézanne.

L’exposition s’achève le 5 janvier 2014.

La France en Face

« Je suis fier d’avoir été un ouvrier, un simple ouvrier.  Je ne me suis jamais incliné devant qui que ce soit. Jamais. »

Cette phrase est celle d’un ouvrier sidérurgiste lorrain à la retraite, interrogé dans un documentaire remarquable « La France en face » diffusé sur France 3 le 28 octobre. Ce film s’inspire largement d’un ouvrage de géographie très médiatisé, Fractures françaises de Christophe Guilluy  (1) d’ailleurs interrogé dans le film.

Le reportage part d’un constat : la France est coupée en deux par trente ans de « mondialisation ». D’un coté, les 25 premières métropoles françaises en compétition entre elles et avec le reste du monde, regroupant 40 % de la population, l’essentiel des forces vives du pays produisant 80 % du PIB du pays. De l’autre, dans la France rurale, la France des petites villes représentant 60 % de la population vivent des populations fragilisées par trente ans de mondialisation : retraités, ouvriers, employés…

Le film débute par le mouvement d’essorage des métropoles les plus puissantes. Il y a vingt-cinq ans, la géographe Saskia Sassen (2) démontrait que les villes globales connaissaient un phénomène de gentryfication expulsant les catégories les plus pauvres et les catégories moyennes des centre-villes. Ce phénomène perdure aujourd’hui mais en France, la spécificité vient que des très pauvres, immigrés, minoritaires vivant des aides sociales, côtoient les catégories les plus aisées. Les pauvres sont les serviteurs des riches. Les classes intermédiaires et populaires sont expulsées vers les marges.

Le reportage s’attarde sur le cas parisiens : expulsion des catégories moyennes et des ouvriers de Paris vers la périphérie.  Pire, le phénomène de gentryfication touche désormais les quartiers sensibles de Seine Saint-Denis, là où on parque les immigrés vivant d’emplois peu qualifiés ou précaires.  Les deux premières couronnes deviennent des extensions du Paris aisé intra muros, reléguant toujours plus loin les catégories intermédiaires et populaires. Ce mouvement inquiétant n’est pas isolé. A Lyon, le phénomène touche le quartier populaire de la Guillotière qui a toujours été un quartier populaire, où les immigrés trouvaient un point de chute. A Paris comme à Lyon, les nouveaux arrivants reprennent les codes et la culture de ces classes exclues mais en les accommodant à leur sauce.

Dans la France rurale, des petites villes, le documentaire insiste sur la désindustrialisation des régions qui ont contribué à faire la France des trente glorieuses : sidérurgie lorraine, industrie agro-alimentaire bretonne, qui nécessite une main d’oeuvre peu qualifiée. Un passage m’a interpellé : la vie d’une famille en Mayenne. Le père vit d’un petit boulot et distribue Ouest France dans les communes alentour après la faillite de la scierie où il travaillait. Sa femme est au chômage et ne trouve rien. Le couple possède une petite maison dont ils n’ont pas fini de payer leur crédit. A l’image, ils paraissent éteints, épuisés.

C’est une France oubliée, qui ne s’exprime pas ou si peu, et surtout pas par les nouveaux médias numériques. Cette France là, bien peu de politiciens s’en sont occupés depuis une trentaine d’années. Ils les ont relégué aux marges des villes, dans ces territoires à l’écart de la Mondialisation. Méprisés, renvoyés à leur beaufitude par une pseudo-élite aveuglée par ses certitudes, qui la perçoivent comme un anti-modèle, la tentation du vote FN leur est reprochée, leurs valeurs (famille et travail notamment) sont jugées rétrogrades.

Dans la lutte des classes, les ouvriers ont perdu. Abandonnés par la Gauche, ignorés par la Droite gaulliste, les classes populaires semblent à bout de nerf. Car là est le danger si les politiciens qui ont fait le jeu du libéralisme continuent à ignorer ce monde : celui du vote brun, et plus encore, d’une révolte dont le mouvement des bonnets rouge pourrait être un prélude.

Un autre ouvrier lorrain va dans ce sens

 » – Il faudrait vraiment une action de plus en plus dure par rapport aux patrons, aux fonds de pension… »

 –  Etre plus dur ça veut dire quoi ?

 – Ca veut dire aussi bien prendre un couteau, aussi bien prendre un fusil, aussi bien prendre un couteau pour les pendre… Car ils ne méritent que ça. »

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(1) Christophe Guilluy, Fractures françaises, Paris, éditions François Bourin, 2010.

(2) Saskia Sassen, The Global city : New York, London, Tokyo, Princeton university Press, 1991, réédité en 2001.

Exposition « Joseph Cornell et les surréalistes à New York »

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Des boîtes ! Plein de boîtes !  Et pas que… Des collages, des photographies….  Obsession du rangement et des travaux manuels ? Pas du tout !

Cornell, Museum

Cornell, Museum

Le musée des Beaux-Arts de Lyon consacre une exposition à l’artiste américain Joseph Cornell (1903-1972).

Cela faisait trente ans qu’une institution française n’avait dédié une exposition à cet artiste.  Le public n’a pas toujours conscience du travail effectué en amont pour permettre de telles expositions. Celle-ci a demandé pas moins de six années pour qu’elle se concrétise. Beaucoup d’oeuvres présentées au public viennent de collections privées. D’autres sont issues des collections d’institutions culturelles françaises ou américaines. Deux cent oeuvres de Cornell et des surréalistes sont ainsi présentées dans les salles d’expositions temporaires.

Bien qu’il se revendiquât indépendant, Joseph Cornell fut marqué par le surréalisme qu’il découvrit à New York en 1931 en fréquentant le galeriste Julien Levy . C’est précisément ce lien que le Musée entend (re)visiter en exposant à coté des oeuvres de Cornell, des toiles, photographies et artefacts d’artistes tels que Yves Tanguy, René Magritte, Salvador Dali, Max Ernst, Chirico, Pierre Roy…

L’essentiel des pièces de Cornell présentées ici se compose de collages et d’assemblages d’images (gravures, coupures de journaux, etc.) réalisées entre 1931 et les années 1950.

Les boites ont fait la réputation de Joeph Cornell, et sont associées à son oeuvre. Ces boîtes en bois, vitrées ou non rassemblent photographies, papiers ou objets divers en des assemblages signifiants.. Elles paraissent partir d’un principe : l’art à emporter partout. Contrairement à d’autres supports, les boîtes se prêtent bien à ce jeu, et leur contenu sont autant de prétextes pour introduire poésie et onirisme pour Cornell. Certaines boites sont assez cocasses. Cornell invente donc sa propre « boîte à meuh » avec Bel Echo Gruyère. D’autres boîtes évoquent des paysages imaginaires ou d’autres illustrations. Autant d’invitations au voyage pour leurs propriétaires.

Les collages étaient des oeuvres appréciées des surréalistes.  Elles manifestent chez Cornell l’influence d’un autre maître de cet art, Max Ernst.  L’exposition témoigne ainsi d’une certaine forme de complémentarité, entre ces artistes.

Cela dit, aucun collage ou assemblage n’était anodin. Ils étaient constitués de documents rassemblés par Cornell sur des sujets qui l’intéressaient.

Le cinéma  n’échappa pas à l’intérêt de Cornell. L’exposition projette le film Rose Hobart, un film-collage réalisé en 1936 à partir de rushes du film East of Borneo (1931). Rose Hobart jouait dans ce film. Les dadaïstes avaient déjà éprouvé les possibilités du cinéma à travers des expériences visuelles ( effets d’optique) et de collages (jeu sur les formes), mais sans nécessairement éprouver la technique. Cornell joue sur la vitesse et les teintes de projection, ainsi que la musique. Le montage ainsi crée détourne radicalement le film de l’intrigue initiale, et lui donne une nouvelle vie, un mème expérimental en devenant un film marqué par le mystère.

La sociabilité artistique fait que Cornell fréquenta à New York les grands acteurs du mouvement surréaliste. Il ne fait guère que de doute que comme eux, l’artiste cherchait à détourner la fonctionnalité première des objets pour en changer la nature et mettre en lumière d’autres fonctions.L’oeuvre surréaliste questionne précisément notre perception du réel, par la juxtaposition  la distorsion ou le travestissement des formes, des identités et des représentations Le surréalisme est ainsi une exploration des possibilités des mediums anciens ou nouveaux : peinture, photographie, cinéma…L’artiste se veut « expérimentateur » du réel par l’association, la fragmentation, la dislocation, le détournement d’objets. Ce jeu de dupes avec la réalité donne aux pièces de Cornell et des surréalistes une extraordinaire liberté créative.

Voilà pourquoi l’exposition est passionnante, Oeuvre originale autant que détournée par les collages, les assemblages et les films. Elle nourrit ma proche approche de l’art et des cultures numériques. J’y vois aussi une bonne illustration d’une de mes dernières lectures. L’oeuvre d’art à l’époque de sa réproductibilité technique. par Walter Benjamin, un contemporain de Cornell.

L’exposition se tient au Musée des Beaux-Arts de Lyon jusqu’au 10 février 2014.

Un colloque aura lieu en marge de l’événement au Musée et à l’Institut National d’Histoire de l’Art à Paris (rue des Petits Champs) et dans les murs du Musée. L’exposition sera ensuite exposée aux Etats-Unis au printemps.

Une application et un audioguide sont également téléchargeables sur Google Play et Apple store.