Musées Gadagne

Cela fait sept ou huit ans que les Musées Gadagne ont ouvert, et je n’y avais jamais mis les pieds, à l’exception du jardin au sommet du bâtiment. C’est chose faite désormais puisque j’y suis allé avec un ami, dimanche dernier.

Le bâtiment est à plus d’un titre très intéressant et caractéristique de l’architecture « Renaissance » de la ville, un mélange de gothique flamboyant et d’ornementation antiquisante. Mais quel foutoir pour visiter ce musée !

D’abord, les salles d’exposition temporaire sont au sous-sol, il ne faut donc pas être claustrophobe. En ce moment, ça parle de roses puisque Lyon a accueilli le congrès mondial des sociétés de roses au mois de mai. C’est l’occasion de faire un point sur l’histoire de la rose dans la région. Je n’ai pas tellement aimé la muséographie. Je n’en ai pas perçu la logique. Elle aborde autant à la culture de la rose qu’aux grandes familles cultivant ces fleurs comme les Meillerand. Les commissaires nous donnent à voir les généalogies de ces dynasties dont on se fiche un peu. A l’inverse, la partie historique et médicale de la culture de la rose aurait gagné à s’étoffer de quelques exemples en pots, mais comment le faire dans cet endroit exigu et souterrain ?  Bref, le musée n’était pas le lieu idéal pour accueillir ce genre d’exposition.

Quant au musée d’Histoire de Lyon, j’en ai davantage perçu l’intérêt et de jolies pièces sont exposées. En revanche, la signalétique devrait être repensée car on se perd facilement entre les étages, on doit rebrousser chemin pour sortir, etc.

Mon ami parle de « musée Carnavalet du pauvre » en évoquant le musée. Ce n’est pas mon sentiment. D’abord, parce que le passé de la ville, provinciale, rappelons le, n’est pas aussi riche que celui de la capitale qui a le privilège d’abriter les organes de l’État français depuis le Haut Moyen-Age.

Le musée est complémentaire d’autres institutions lyonnaises : le musée Gallo-romain de Fourvière pour la partie antique, le musée de l’imprimerie pour tout ce qui touche au livre depuis le XVe siècle, et la maison des canuts pour la Fabrique de la soie.

Le musée donne à voir cependant quelques pièces superbes dans ses salles XVIIe-XIXe siècles : les portraits des Villeroy notamment, mais aussi un beau portrait de Coustou attribué à Legros, une lettre manuscrite de Louis XIII ordonnant l’emprisonnement de Thou à la forteresse de Pierre Scize en 1642 ; des plans gravés ou peints de la ville encore enserrée entre Fourvière et le Rhône…

Je note cependant de grosses lacunes : une misérable inscription romaine et quelques plans de fouilles archéologiques du XIXe siècle servent à illustrer le passé antique de la ville, les salles Moyen-Age montrent quelques pierres issues pour la plupart de l’abbaye de l’île-Barbe. Si certaines sont assez jolies, on attend plus à voir de cette période de l’histoire de Lyon, connue pour voir s’affronter les bourgeois de la ville, l’archevêque, les chanoines comtes, le duc de Savoie et le roi de France pour le contrôle de la ville…

Bref, la visite est conseillée, libre à chacun de se faire son idée sur les collections du Musée, le cadre vaut le détour…

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Qu’est ce que le Trip hop ?

C’était en  avril 1997 et j’avais dix-sept ans. Il pleuvait alors que nous traversions Bristol en autocar, je me doutais bien que nous étions au cœur d’un mouvement musical qui est né dans cette ville d’Angleterre. Bristol, ville propre et triste se prêtait fort bien à cette musique. Ce mouvement, c’était le Trip hop et j’écoutais déjà quelques artistes du crû…

Le trip hop n’a jamais été un courant musical, mais une sensibilité. « Trip Hop ». Cette expression vient sans doute d’un journaliste en quête de catégorisation musicale comme on en trouve dans NME ou les Inrocks. Parmi les artistes de proue on peut citer Portishead et Massive Attack, mais on a aussi Alpha, Tricky, Archive plus loin les DJ : DJ Cam, DJ Krush, DJ Shadow…

Ébauchons malgré tout une définition :  le Trip hop est une fusion de musique savante faîte de jazz, d’un peu de funk, de hip hop (du vrai, pas du Rap des banlieues françaises sauf exception), de scratching,  de rock, de musique électro de bossa nova… Le tout sur les paroles désabusées d’une jeunesse déjà perdue. Le Trip hop ne se caractérise donc pas par un son uniforme, mais par un style nourri de nombreux apports…

Les paroles, justement, ressassent les occasions ratées et la saudade qui laboure consciencieusement votre poitrine comme un pelleteuse creuse son sillon, le vide des villes européennes un après-midi pluvieux… et l’espoir d’une éclaircie dans les interminables cieux pluvieux d’Angleterre.

Avec le temps, je pense que le Trip hop correspond le mieux à mon acédie. Une mélancolie indatable, que j’ai au fond de moi depuis l’enfance et qui a surgi tel un monstre dans ma vie en 2013. Ce monstre que j’essaie de dompter et qui parfois mord la main de son propre créateur…  Mais assez parlé, voici une playlist qui reflète assez bien ce qu’est le Trip hop.

Sit down and relax !

Pierres romaines

Piazza della Repubblica

Piazza della Repubblica

Rome est une ville minérale du sol aux toits. Travertin et marbres polychromes, statues et pavés… La pierre et la brique s’élancent depuis l’Antiquité à l’assaut des cieux. Elles défient la gravité : la coupole du panthéon est mère du dôme du Gesù. Elles défient aussi le temps : les colonnes du temple des Dioscures ou les restes monumentaux de la basilique de Maxence impressionnent encore le visiteur.

La Rome du XIXe siècle n’a pas à rougir, celle des quartiers de Prati par exemple Les immeubles ont des dimensions palatiales et s’étalent en longueur et en hauteur le long des rues qui se coupent à angle droit. A l’époque, Rome voulait en imposer en tant que capitale. Les cages d’escalier de ces immeubles sont larges et gardent la fraicheur lors des jours de chaleur. Et puis il y a le Vittoriano, sa blancheur et ses volées d’escaliers interminables que mon père appelait « calculette » au lieu de « machine à écrire » et que nous avons visité. Un endroit sacré pour la République italienne. Sa masse écrase le Capitole et les ruines alentours. Ici, la Pierre étouffe le visiteur plus qu’elle ne joue avec lui. Je préfère et de loin la subtilité des volumes du baroque entre espaces pleins et espaces vides, et l’artifice du trompe-l’œil au mur aveugle.

Du baroque, parlons-en. La magnificence de la basilique Saint-Pierre a époustouflé mes parents. Ma mère a subi un véritable choc esthétique. Et moi je ne peux m’empêcher à chaque fois que j’y entre d’y être ému pour des tas de raisons combinées. L’agencement de la basilique ne peut que provoquer l’admiration par ses dimensions et sa charge symbolique. Mais si l’esprit s’envole, l’œil, lui, suis les lignes directrices qui mènent vers le baldaquin puis du baldaquin à la chaire de Saint-Pierre. Le tout se trouve encore magnifié par l’ornementation et la lumière. Les ors des voûtes contrastent avec le bronze du baldaquin.

Et puis dans ses musées, Rome donne témoignage de l’artifice de la pierre par la sculpture. Bas ou haut-relief, ronde bosse… Portraits d’hommes, d’animaux et de dieux, les anciens ont voulu figer les manifestations vivantes de la vie pour l’éternité.

La pierre est un témoignage du génie humain, et Rome en donne une remarquable continuité par la superposition des styles architecturaux, des époques et des matériaux utilisés.

Eaux romaines

L’un des premiers sujets d’étonnement de mes parents à Rome fut l’eau.

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De manière générale, les fontaines d’eau potable ont tendance à disparaître à Lyon. A Rome elles sont présentes de partout, et sous les fortes chaleurs de ce mois de mai, nous en avons apprécié la fraîcheur.

Nous avons bu en quantité une eau qui m’étonnera toujours par sa douceur et sa fraîcheur. Que l’on soit sur la place Saint Pierre, où les fontaines jumelles rafraichissent par la vue une écrin minéral baigné de soleil, à la petite fontaine de la via della Scrofa à deux pas du Mausolée d’Auguste, ou même au sommet de la basilique Saint-Pierre au pied du dôme, ou bien au coeur des Musei vaticani, l’eau se signale par son discret écoulement.

L’eau claire des nymphées, à Trevi, ou près de Santa Maria della Vittoria, vaut bien plus que le flot incertain du Tibre qui coule, verdâtre, au fond de son sillon de pierre entre les monuments antiques et baroques. Pourtant, ce fleuve si peu rassurant a ému mon père qui se rappelait là ses « livres d’école ». Jadis, ce fut la limite entre l’Étrurie et les villes du Latium. Son importance pour les échanges commerciaux entre le Janicule et les Sept collines de l’Urbs a été oublié. le pont Sublicius a longtemps été le seul point de passage entre les deux rives. Mais peu importe, ce qui compte c’est sa présence symbolique hic et nunc. Ce fleuve si peu honoré des Romains d’aujourd’hui ! Il n’y a qu’une piste cyclable et piétonne sur la rive gauche, alors qu’il pourrait devenir une coulée verte, un peu à la manière des berges du Rhône à Lyon. Il gêne davantage la circulation automobile, infernale, qu’il ne la facilite. Les voies sur les quais sont des autoroutes urbaines, les ponts sont congestionnés aux heures de pointe.

Et pour autant, Rome reste une ville d’eau, abondante, claire et fraîche. J’ai peine à imaginer que l’eau des fontaines à Rome soit celle que buvaient les Romains de l’Antiquité. Pourtant, l’eau de l’Aqua Marcia coule encore au sommet de la colline du Capitole sur la ruelle reliant la prison Mamertine à la place du Capitole. Boire l’eau de Rome est un acte sacré, à la fois purificateur et mémoriel. Un acte revendicatif aussi : c’est remonter à la source de la civilisation occidentale, c’est absoudre notre péché de contemporanéité, sans cesse mouvante pour retourner à l’inaltérable fixité d’un passé encore présent, à la fois matériel par ses vestiges et immatériel par son legs intellectuel. C’est rappeler là un jalon essentiel de notre identité latine.

Quatrième séjour à Rome

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Mon quatrième voyage dans la Ville éternelle s’est achevé mercredi, et j’en suis comme toujours très satisfait. Quelques nuages ne sont même pas venu assombrir le voyage. Le premier d’entre eux est ma mère qui a perdu sa carte d’identité et qui nous a forcé à nous rendre chez les Carabinieri près du Palais Farnèse. Je n’aurai jamais cru qu’un jour je traduirais à ma mère les propos d’un officier carabinier mélangeant l’italien et l’argot romain ! Quelle situation improbable ! L’autre nuage, c’est la compagnie aérienne low cost qui a très mal géré l’incendie du terminal 3 de Rome Fiumicino la semaine dernière. Pour le retour, nous nous sommes présentés à Fiumicino mais le vol a été déplacé à Ciampino ce qui nous a contraint à prendre le taxi entre les deux aéroports. Heureusement le chauffeur était sympa et rapide, mais pas mal de monde a semble-t-il loupé le vol puisque l’avion n’était plein qu’aux deux tiers.

Je reviendrai donc par quelques billets sur ce séjour, ce qui m’a particulièrement marqué fut la visite des Musées Vatican, qui fut un véritable choc et une belle surprise. Pour le reste, je me suis attendri à voir mes parents découvrir la grandeur de cette ville et de son passé par la visite de ses monuments.

J’exposerai ces points dans des billets sur ce carnet prochainement.

« Sur l’idée d’une communauté de solitaires » de Pascal Quignard

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Lorsque je dois me rendre à Paris, j’essaie toujours de passer par quelques églises que j’aime. L’église Saint-Gervais Saint-Protais compte parmi celles-là.

Pas de bancs mais de petits tabourets de bois sombre posés sur un immense tapis. L’église est desservie par la fraternités monastiques de Jérusalem. Nous sommes dans une église où la foi se vit. Dans le silence. J’ai vu ces frères et soeurs prier au bout d’une nef baignée par la lumière du mois d’avril. Communauté dans le monde et hors du monde, les religieux de la Fraternité sont salariés, vivent de leur travail et ne s’isolent pas de la ville par le cloître. Cette congrégation invite les laïcs  à vivre une spiritualité monastique au coeur des métropoles sans trop de contraintes. J’ai été frappé par le recueillement de ces religieux, seuls dans leur méditation et pourtant en communauté.

Pascal Quignard vient de publier un petit livre que je lis et relis Sur l’idée d’une communauté de solitaires, publié à Paris, aux éditions Arlea. Les Fraternités sont loin des solitaires de Port-Royal, qui, eux, sont passés du Monde à un érémitisme tempéré au Grand Siècle.

Comment est-il possible de constituer une contradictoire « communauté de solitaires » ? c’est la question que se pose Pascal Quignard.  Avec les Solitaires de Port-Royal, on était loin cependant des contraintes de la règle, alors que les Fraternités de Jérusalem aujourd’hui sont d’inspiration bénédictine.

Les « solitaires », écrit Quignard, désignaient des hommes de la société civile, aristocrates ou riches bourgeois, qui optaient pour les mœurs des couvents (ses abstinences, ses silences, ses austérités, ses veilles, ses tâches, ses lectures) mais qui refusaient de s’y lier par des vœux. […] Ils quittaient la cour pour franchir vingt kilomètres et se retrouver dans un bois.
Ils ne se guidaient sur aucune règle extérieure, n’obéissaient à personne, jaloux seulement de leur retrait du monde. […] Ils étudiaient. Ils ne tutoyaient personne. » p. 28-29.

Aristocrates mutiques et studieux, ils contribuèrent au rayonnement intellectuel de Port-Royal. A partir de cette communauté, Quignard esquisse des parallèles et des connexions entre la solitude, la lecture et l’écriture. Ecrire, ou lire est une activité généralement solitaire, qui nécessite un retirement du monde.

Retirement qui est aussi un engagement. Le religieux s’engage à célébrer Dieu en communauté ou dans la solitude, par l’étude et la prière. C’est bien ce que montre l’auteur en évoquant la soeur aînée de Blaise Pascal, Jacqueline Pascal quittant le Monde un jour de janvier 1652 pour l’abbaye Port-Royal-des-Champs sans un adieu à ses proches. L’engagement religieux est renoncement au monde. Jacqueline renonce vraisemblablement à un mariage sans doute profitable pour célébrer par la prière et le silence la gloire divine.

L’engagement du lecteur est une solitude. Elle consiste en une activité quasi solitaire qui nécessite un retirement en soi même, mais il se noue un dialogue avec le texte et son auteur.

« Seul on lit, seul à seul avec un autre qui n’est pas là.

Cet autre qui n’est pas là ne répond pas, et cependant il répond.

Il ne prend pas la parole, et cependant une voix silencieuse particulière, si singulière, s »élève entre les lignes qui couvrent les pages des libres qu’elle sonne.

Tous ceux qui lisent sont seuls dans le monde avec leur unique exemplaire. Ils forment la communauté mystérieuse des lecteurs.

C’est une compagnie de solitaire comme on le dit des sangliers dans l’ombre touffue des arbres » p. 70.

Quant à l’écriture, elle aussi nécessite le silence et la solitude. Pour Pascal Quignard, ce fut une « urgence » lorsqu’il passa près de la mort en 1996 en raison de problèmes cardiaques, une urgence de finir une œuvre, le Dernier royaume, avant que tout s’éteigne.

La solitude obsède Pascal Quignard qu’il définit comme le « singulier désir d’être singulier, d’être seul. » (p. 75). C’est ce qu’on appelle en psychiatrie la différenciation. Se différencier dans et hors la communauté humaine, où la solitude devient un asile sûr face au poids de cette communauté, un « singulier désir de partir » loin des regards et de l’étiquette, et donc libre, comme les Solitaires, de mener une vie sobre faite de prière et d’étude.

Comme Pascal Quignard, enfant, j’aimais la solitude. Non pas la solitude pour elle même, mais la protection qu’elle offrait contre les autres. J’avais et j’ai toujours une difficulté à nouer des relations avec mes contemporains. Mais au fil du temps et le passage à l’age adulte aidant, j’ai désormais plus de mal à vivre cet état quoique j’y trouve quelques avantages comme une grande liberté d’agir et d’être.

Ce que j’aime chez Pascal Quignard, tant dans son style que dans ses romans, c’est l’invitation à la sobriété, mais aussi à l’absence, au détachement du monde pour se découvrir ; mais aussi par découvrir que la beauté est toujours et forcément simple quand elle se dévoile : le son de la viole, le chiaroscuro de Georges de la Tour… C’est ce que j’ai pu retenir de Tous les matins du monde. D’où ce rapprochement si évident de son œuvre avec les écrits jansénistes. Il traduit une certaine angoisse non pas d’un Dieu qui se serait retiré du monde, mais de la mort et de son corollaire, son salut. On est toujours seul face à la mort. Dès lors on se questionne : ai-je donné du sens à ma vie ? A-je vécu, dans le cas des jansénistes, chrétiennement ?  Face à la lassitude du Siècle, il est souvent bon de partir comme le désir du vieux sanglier :

« Dédaigné, lassé des siens, évincé, devenu farouche, il erre, solitaire, de plus en plus sauvage, de plus en plus dense, de plus en plus agressif, de plus en plus violent, de plus en plus indétectable. » p. 77

Angoisse mortifère d’une nature dépeinte par l’écrivain telle quelle est, à la manière d’un Marc Aurèle.

Mais il n’empêche, le doute subsiste d’un après qui effacerait toutes les souffrances et dont on perçoit les signes. Monsieur de Sainte-Colombe voit apparaître sa femme dans sa cabane, Pascal a connu sa nuit de feu. Et Quignard ? En dépit de sa solitude, attend-il encore quelque chose de ce monde ?

Un débat contradictoire au XVIIe siècle : l’évêque de Condom, Bossuet, contre Jean Claude, pasteur de Charenton

De nos jours, j’ai l’impression qu’on ne peut plus débatte ni polémiquer publiquement sans qu’il n’y ait une surenchère verbale (et physique) menant à des dérapages malheureux. Cette hystérie et cette excitation, souvent orchestrées à dessein par les médias, ne sert en vérité ni les uns ni les autres à faire avancer leur cause.

De controverse, il ne fut de plus religieuse que celle qui agita la France des Bourbons du XVIIe siècle entre catholiques et protestants. L’un des points d’orgue de cette lutte de tranchée entre partisans de la Tradition catholiques et bretteurs de la Réforme fut l’une des dernières conférence théologique entre catholiques et protestants, mettant face à face Bossuet, précepteur du Dauphin, évêque de Condom ,et Jean Claude, pasteur de Charenton le 1er mars 1678 autour de Mademoiselle de Duras.

Marie de Durfort, est née à Duras en 1648 dans une famille acquise à la Réforme depuis la XVIe siècle. Cette dame d’honneur de la duchesse d’Orléans, de la famille des Ducs de Durfort-Duras était la nièce de Turenne par sa mère. Mademoiselle de Duras avait été impressionnée par l’Exposition de la foi catholique de Bossuet. Elle souhaitait des éclaircissements sur plusieurs chapitres, et ne manqua pas d’en appeler à l’auteur pour avoir des explications. Deux entretiens eurent lieu avec Bossuet pour fixer les modalités d’une conférence, où son antagoniste serait le ministre Claude, l’un des chefs de file du Petit troupeau protestant qui fut plus long que Bossuet à accepter l’invitation de Mademoiselle de Duras à débattre. Il prétexta de l’état de la Religion réformée en France, et particulièrement à Paris qui demandait de nombreuses précautions1. D’autant plus que Claude savait la disposition de Mademoiselle de Duras a vouloir passer au catholicisme sous la direction de l’évêque de Condom…

Claude savait que cette conférence n’avait que l’illusion d’un débat contradictoire et que les jeux étaient faits. Il accepta cependant de débattre.

Bossuet avait l’habitude des joutes avec les protestants. Quelques années auparavant, en 1666-1667 il débattait avec le pasteur Paul Ferry à Metz sur l’union des Églises dans un style plus conciliant que celui qu’il adoptera pour converser avec Claude.

Un entretien préparatoire eut lieu entre Mademoiselle de Duras et Bossuet qui parla longuement de l’Église. Cette Instruction est exposée en tête de la Conférence avec M. Claude2.

La conférence elle même eut lieu le 1er mars 1678 dans l’après-midi chez la sœur de Mademoiselle de Duras, la comtesse de Roye, à Paris, et dura cinq heures. Le contenu de la discussion est connu par les relations des deux protagonistes.

L’Église fut le point abordé par Claude puis par Bossuet. Le pasteur exposa un à un les principaux points de doctrine de l’Église réformée, comme il fit jadis dans son ouvrage de la Défense de la Réformation3. Bossuet, de son coté, mit en lumière les contradictions de la doctrine. Le débat se poursuivit sur l’ecclésiologie : vérité et fausseté de l’Église, transmission de l’Écriture par l’Église (la tradition par l’entremise des Pères)… Le débat fut suivit « paisiblement », sans animosité selon Bossuet, chacun exposant ses arguments. L’évêque écrit :

« On parloit de part et d’autre assez serré et M. Claude alloit au fait et se présentoit à la difficulté sans reculer. Il est vray qu’il tendoit plûtost à m’envelopper dans les inconveniens où je l’engageois, qu’à montrer comme il en pouvoit sortir lui-même »4

Mais le débat n’est pas sans danger. Bossuet craignait l’astuce de Claude. L’évêque de Meaux poursuit :

« Pour moy je n’avais garde d’en sortir, puis que c’estoit celuy sur lequel Mademoiselle de Duras demandoit éclaricissement. Elle ma parut touchée : je me retiray toutefois en tremblant & craignant toûjours que ma foiblesse n’eust mis son âme en peril, & la verité en doute. »5

Les suites de la conférence sont connues : Marie de Duras revit Bossuet dès le lendemain pour le rassurer sur sa volonté d’abjurer le protestantisme, ce qu’elle fit le 22 mars 1678.

Chacun des antagonistes rédigea son compte-rendu qui fut diffusé d’abord par voie manuscrite. Le premier à publier fut Bossuet qui imprima assez tardivement sa Relation, de la conférence avec M. Claude, Ministre de Charenton, sur la matière de l’Eglise6. L’évêque détaille l’organisation de la conférence, et les thèmes abordés : les contradictions des Réformés, la question conciliaire, l’autorité des Ecritures et de l’Église, la séparation entre catholiques et protestants… Jean Claude suivit et publia en 1683 Réponse au livre de M. l’evesque de Meaux intitulé Conférence avec M. Claude7.

La conférence fit énormément de bruit chez les catholiques et les protestants. Les ouvrages de Claude et Bossuet furent imprimés plusieurs fois en français mais aussi en anglais. Claude fut ainsi plusieurs fois sollicité pour renouveler cet exercice de conférence théologique mais refusa toutes les offres.

Références :

Emile KAPPEL, Les conférences théologiques entre catholiques et protestants en France au XVIIe siècle, Paris, Honoré Champion, 2011.

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1 Jean Claude, Response au livre de M. l’evesque de Meaux intitulé Conference avec M. Claude, se vend à Charenton, par la Veuve d’Olivier de Varennes, 1683, p. 392.

2 Jacques Bénigne Bossuet, Conférence avec M. Claude Ministre de Charenton sur la matière de l’Église, Paris, chez Sébastien Mabre-Cramoisy, 1682, 504 p.

3 Jean Claude, La défense de la réformation contre le livre intitulé « Préjugez légitimes contre les calvinistes », Quevilly, Jean Lucas, 1673.

4 Bossuet, op. cit., p. 203.

5 Idem.

6 Op. cit.

7 Op. cit., note 1.