Regard sur la scène artistique lyonnaise du XXe siècle : accrochage temporaire au Musée des Beaux-Arts

Le musée des Beaux-Arts est décidément à l’heure lyonnaise puisque en plus d’une formidable exposition sur l’art et l’humanisme lyonnais au XVIe siècle, l’institution propose un accrochage temporaire sur la scène artistique lyonnaise du XXe siècle ; la collection d’art moderne et contemporain du XXe siècle du Musée étant pour partie au Mexique jusqu’à l’été prochain.

L’accrochage présente des œuvres courant sur tout le siècle, de Pierre Combet-Descombes à Stéphane Braconnier (mort en 2015) , conservées au Musée et dans d’autres institutions et galeries de la région lyonnaise (musée Paul Dini, Institut d’Art contemporain, galerie Descours, etc.).

Pour tout amateur de peinture, la variété des styles, des parcours et le foisonnement de la création lyonnaise régalera les yeux. On parcourt ainsi différents courants de l’histoire des arts en général dans leur ancrage local. Et il est intéressant de voir les modes d’appropriation des grands courants artistiques par les peintres et dessinateurs lyonnais.

Des toiles de Adrien Bas, Philippe Pourchet, Émilie Charmy, Jean Couty, Pierre Jacquemon, Max Shoendorff, Maurice Adilon, André Cottavoz Stéphane Braconnier, Jacques Truphémus, Christian Lhopital, Patrice Giorda, Marc Desgrandchamps témoignent de cette vitalité artistique locale, et de son originalité.

J’ai eu un faible pour les paysages post-impressonnistes d’Adrien Bas desquels se dégage une forme de simplicité et de sérénité toute relative bien entendu…

L’exposition est accrochée jusqu’au 10 juillet 2016 dans les salles d’art moderne et contemporain, au 2e étage du musée.

Lyon Renaissance. Arts et humanisme : une exposition recommandée

Entre 1450 et 1562, Lyon connut son second âge d’or, celui de la banque, de l’imprimerie et des foires qui avaient lieu quatre fois par an. Lyon, capitale de la République des Lettres et des arts, dont on a peine aujourd’hui à mesurer l’importance. Lyon, capitale officieuse du Royaume où les Valois passaient inévitablement pour mener leurs guerres d’Italie.

De l’humanisme, Lyon en est assurément une capitale. Les oeuvres des poètes lyonnais ont fait école : Maurice Scève, Louise Labbé, Pernette du Guillet. Rabelais exerça la médecine à l’Hôtel Dieu. Dolet imprima les ouvrages du médecin, mais aussi celles de Marot, Sébastien Gryphe un peu avant imprima Erasme, ou Budé…

Du point de vue des arts, Lyon fut aussi un centre important. C’est ce que montre l’exposition qui se tient actuellement au Musée des Beaux Arts…

L’exposition est dense : tableaux, vitraux, orfèvrerie, estampes, livres, mobilier imprimés se succèdent dans les différentes salles et montrent que la ville abritait en ce siècle, non seulement des hommes et des femmes de lettres talentueux, mais aussi des artistes dont on commence seulement à mesurer le travail accompli.

La première salle est d’importance : elle marque ce qui annonce le déclin de la ville, la présence protestante et le sac de la ville par les troupes du terrible baron des Adrets. Le tableau du temple de paradis est d’un grand intérêt pour les historiens du protestantisme, puisqu’il montre l’intérieur d’un temple au début de la Réforme. Sa forme circulaire est une des innovations des temples de ce temps. On peut y voir des détails amusants : les vitraux aux armes de la ville, un chien écoutant le prêche du pasteur, la présence d’enfants…

L’exposition est aussi l’occasion de montrer une belle série de portraits de Corneille de Lyon, dont le musée vient d’acquérir un portrait à l’aide du crowdfunding.

Un peu plus loin la table claudienne marque une salle où l’on montre que Lyon se souvient de son premier age d’or. Le XVIe siècle est en effet une période où les élites de la ville se réapproprient le glorieux passé romain de Lugdunum. Un peu partout, on cherche, on fouille… et on trouve. Cette table de bronze, reprenant un discours de l’empereur Claude au Sénat sur l’entrée de notables gaulois en son sein, est déterrée en 1528 sur les pentes de la colline de la Croix-Rousse. On publie aussi : Guillaume du Choul, Symphorien Champier impriment des livres sur l’histoire romaine de Lyon. Ces livres inspirent encore leurs successeurs au XVIIe siècle avec l’antiquaire Jacob Spon qui publie une Recherche des antiquités et curiosités de la ville de Lyon en 1673.

 A l’étage, l’exposition donne à voir des traditions artistiques moins connues : le mobilier et la céramique notamment, mais aussi plus ou moins connues comme l’architecture. Alors que Philibert Delorme s’essaie à fusionner les principes vitruviens et l’art gothique flamboyant, Sebastiano Serlio théorise l’architecture dans un traité de sept tomes qui influencera cet art jusqu’au XXe siècle.

Il serait quelque peu ennuyeux de poursuivre cet inventaire descriptif décousu. Je ne peux qu’inviter les lecteurs, et tous les amoureux de l’histoire de Lyon à visiter cette exposition riche en surprise et très étoffée, mais aucunement exhaustive. On peut compléter la visite par l’exploration d’autres musées lyonnais, en particulier le musée de l’Imprimerie et le musée Gadagne. Lyon recèle encore bien des trésors artistiques que le temps nous donne à découvrir.

Exposition « Jacqueline Delubac : le choix de la modernité »

Pour les Lyonnais familiers du musée des Beaux-Arts, il n’est pas besoin de souligner la richesse du legs Jacqueline Delubac, qui, faut-il le rappeler, naquit dans notre ville . Ceux ne l’étant pas (re)découvriront que sa donation fut d’une grande importance pour les collections du musée. Pour celles et ceux venant d’horizons plus lointains, ils découvriront ce petit trésor artistique par l’exposition qui lui est consacrée jusqu’au 16 février 2015.

Heureux celui qui perce les motivations secrètes du collectionneur ! Heureux celui qui réussit à trouver en un coup d’œil ce qui rend (ou peut rendre) cohérent une collection ! Dans le cas de la collection Jacqueline Delubac, on peut ainsi observer que derrière l’apparent éclectisme des œuvres, se cache une certaine continuité de la figure féminine, qu’elle soit sculptée par Rodin, peinte par Léger et Picasso et Manet…

Auguste Rodin - Iris, messagère des dieux (1890)

Auguste Rodin – Iris, messagère des dieux (1890)

La femme, figure aux multiples facettes : fatale chez Buffet et son modèle Jacqueline Delubac, ingénue et innocente comme la jeune fille nouant son chignon debout dans le Déjeuner sur l’herbe de Monet ou sage comme une ballerine de Degas attendant de passer son audition.

Comment ne pas être impressionné devant la collection – majeure et éclectique – qui échut au musée des Beaux-arts de Lyon en 1997 ? Les grands maîtres côtoient des noms moins connus, les impressionnistes se mêlent aux expressionnistes, les figuratifs aux abstraits…  Sa collection fut sans doute un temps d’avant garde, innovante et moderne, ce qui justifie le titre de l’exposition « le choix de la modernité ». Et le musée ajoute aux œuvres exposées venant de ses salles ou de celles de musées de France, une abondante quantité de photographies, de lettres, d’affiches illustrant la carrière d’actrice  et d’épouse de Sacha Guitry de notre héroïne. qu’on nous montre au gré des rôles tantôt femme-garçon, tantôt bourgeoise élégante… Jacqueline Delubac fut et incarne toujours un modèle d’élégance et de distinction à la française. Quelques robes viennent d’ailleurs souligner à la fin de l’exposition ses liens particuliers pour la haute couture. Sa collection démontre que ses talents ne se limitèrent pas au jeu de la comédienne. Sa fréquentation de la haute société parisienne des années 20 aux  années 50 mêlant artistes et écrivains bohème, sa fréquentation des galeristes de la Rive gauche et sa longue vie aux cotés d’un autre amateur d’art, son compagnon Miran Eknayan qui lui a légué sa collection, ont vraisemblablement beaucoup compté dans sa curiosité et ses acquisitions.

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Mais l’un des aspects les plus intéressantes de la collection réside sans doute moins dans l’accumulation des pièces exposées au public que dans la façon de les montrer : c’est un essai de reconstitution – réussie – de leur place et de leur disposition dans l’appartement de Jacqueline Delubac, quai d’Orsay. Car une collection n’est pas qu’une accumulation d’objets d’art, elle manifeste le goût de son propriétaire, ses préférences stylistiques aussi. C’est un choix qui répond toujours à des motivations venant du cœur ou de la raison… En retour, le prestige d’une collection rejaillit sur son propriétaire qui gagne ainsi les galons d’un amateur éclairé, réputé et courtisé au goût sûr. L’accès à la collection devient ainsi un privilège qu’on accorde ou pas aux solliciteurs. D’où l’importance d’une scénographie réfléchie dans l’exposition des œuvres. Le dernier appartement de Madame Delubac fut ainsi en quelque sorte un lieu que beaucoup d’amateurs auraient aimé visiter.  La muséographie a donc le mérite de replacer de manière sommaire mais assez explicite la place des œuvres exposées quai d’Orsay : le corridor, la chambre à coucher…

Francis Bacon : Carcasse de viande et oiseau de proie (1980) Ruth Franken : Paire de sièges sculptures homme (1970)

Francis Bacon : Carcasse de viande et oiseau de proie (1980)
Ruth Franken : Paire de sièges sculptures homme (1970)

On passe ainsi de la salle à manger au salon vert en se faisant une idée de la mise en scène des toiles et des sculptures dans les pièces de l’appartement parisien. La femme assise sur la plage de Picasso figurait au-dessus du sofa, et Francis Bacon dominait la table de la salle à manger…

Pour revenir à des considérations moins intellectuelles, j’ai été agréablement surpris de l’excellent éclairage des peintures que l’on peut trouver habituellement dans les salle du musée. J’ai redécouvert les couleurs deux toiles de Francis Bacon, en particulier de son Étude pour corrida n° 2 et la belle polychromie de la Jeune fille au ruban bleu d’Auguste Renoir. On ne dira jamais assez combien un bon éclairage est indispensable à la juste appréciation d’un tableau ou d’une sculpture. Et puis il y a Le déjeuner sur l’herbe de Monet, qui appartint à Miran Eknayan, qui me subjugua : j’ai peu de goût pour l’impressionnisme, mais les dimensions du tableau la composition m’ont sidéré ; et quand on sait que la rivalité avec Manet se cache derrière l’exécution du tableau, on a de quoi être admiratif.

L’exposition consacrée à Jacqueline Delubac est d’importance. Elle mérite vraiment une visite par la richesse des œuvres montrées au public et retrace, pièces à l’appui, le parcours atypique d’une actrice qui devint une collectionneuse avisée et au soir d’une vie bien remplie, une généreuse donatrice du musée des Beaux-Arts de Lyon.

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Des photographies de l’exposition sont disponibles sur mon compte Flickr, accessible par le menu de droite.

Georges Rouault, peintre de la souffrance

Le musée de Fourvière expose des oeuvres du peintre expressionniste Georges Rouault (1871-1958) que j’ai visité cet après-midi en compagnie d’un ami. La dernière exposition en date sur Rouault fut celle de la Pinacothèque de la ville de Paris en 2008.

Si le musée de Fourvière n’a ni le prestige ni l’envergure de la pinacothèque, il faut lui être gré d’avoir permis cette exposition sur un peintre quelque peu oublié mais qui eut l’honneur de funérailles nationales en 1958  et que certains critiques considèrent comme le plus grand peintre d’art sacré du XXe siècle. Une centaine d’oeuvres sont présentées au public : tableaux, aquarelles, eaux-fortes, pour la plupart réalisées dans les années 1920-40.

Rouault fut un élève de Gustave Moreau qu’il fréquentait avec Henri Matisse. A la mort de Moreau, et selon les voeux du Maître, il fut conservateur du musée Moreau. Au cours de sa vie, il fréquenta Huysmans, Picasso, Alfred Jarry, André Suarez, Jacques Maritain, Léon Bloy, dont l’oeuvre le marqua fortement.

Parmi ces oeuvres, deux cycles sont présentées : le Miserere et la Passion qui ont rarement été exposées dans leur totalité. Rouault est certes catholique, mais on ne peut le réduire à ses peintures religieuses. Ces deux ensembles se répondent pour montrer une souffrance, mais une souffrance universelle. La figure du Christ, très présente dans l’exposition est certes l’expression d’une foi sincère, mais elle se perçoit aussi comme l’allégorie d’une humanité souffrante, d’un Occident qui dans ce premier XXe siècle broie les hommes et les coeurs dans des conflits meurtriers et une industrialisation dévoreuse d’ouvriers.

L’oeuvre de Rouault  souvent tragique et sombre, se veut spirituelle, méditative sur un XXe siècle accablé par l’horreur des guerres, le misérabilisme ouvrier, la vanité des Puissants, les faux-semblants, la tristesse des banlieues, la mort. Mais c’est aussi l’amour d’une mère pour son enfant, le visage de Ludmilla, la figure rayonnante du Christ…

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Le plus intéressant dans cette exposition reste ses eaux-fortes. Le noir et blanc donne à son travail une extraordinaire force en accentuant le tragique des figures et des formes. Le style de Rouault se joue sur la représentation des corps. Souffrance du Christ, Corps souffrants, visages émasciés…

Les contours soulignés par des traits noirs écrasent les autres couleurs et donnent à ses oeuvres une profondeur qui ne verse jamais dans le dolorisme. Cet insistance sur les contours rappelle aussi les formes découpées des vitraux. Or Rouault fut restaurateur de vitraux dans sa jeunesse entre 1885 et 1890. Ses peintures, très travaillées suivent cette ligne stylistique, On retrouve dans leur texture, une variété tonale et un contraste souvent marqué pour mieux souligner l’éclairage des figures et des formes.La beauté des couleurs de ses (rares) tableaux et aquarelles rappelle parfois la diversité chromatique des paysages provençaux de Cézanne.

L’exposition s’achève le 5 janvier 2014.

Portrait peint d’une jeune femme mystérieuse

Sur la pochette de l’album consacré à Marin Marais La rêveuse et autres pièces de viole, (Alpha, 2002) interprété par l’excellente Sophie Watillon, figure en guise d’illustration une jeune femme au sourire énigmatique, au visage rond, à la perle blanche. Elle vous regarde, elle vous dévisage, elle vous trouble ; avec ce léger plissement de la bouche, plus énigmatique encore que le sourire de la Joconde.

cover

J’ai enfin pu mettre un nom aujourd’hui sur le peintre qui l’a représenté, et sur l’identité même de cette Vénus énigmatique. La toile est conservée au musée Magnin de Dijon. Des portraitistes et des peintres d’excellence, la Cour de France n’en manqua guère au Grand Siècle : Le Brun, Mignard… Mais l’auteur de cette toile est Claude Lefèbvre (1632-1675), portraitiste né à Fontainebleau,  son père était peintre. Il fut l’élève de Charles Le Brun qui l’orienta semble-t-il vers le portrait.  Il entre à l’Académie royale de Peinture et de Sculpture en 1663 et y enseigne son art. Mais il manque une biographie de référence pour ce peintre, mort assez « jeune », à l’age de quatre-deux ans. Sa carrière est indissociable de la Cour de France. Vraisemblablement protégé par Le Brun, Lefèbvre  peignit plusieurs membres illustres de la Cour : Madame de Sévigné, Jean-Baptiste Colbert, le Grand Condé et son fils, Louise de La Vallière, et le roi, Louis XIV lui même…

Lefèbvre peignit aussi sa famille. Le portrait de cette jeune femme serait celui de Catherine, fille aînée du peintre, coiffant son petit frère ( v. 1670-1675).

Lefebvre

Serait-elle, « Catherine » Lefèbvre ? Son père avait déjà représenté dans une toile avec l’organiste de l’église Saint Gervais de Paris Charles II Couperin (1638-1679), le père de François Couperin. La toile est conservé au musée de Versailles et du Trianon. Or, comme l’indique l’un des commentateurs de ce billet, l’identité serait loin d’être aussi assurée que ce que laissent entendre les notices comme celle d’Emmanuel Coquery <1>.

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Charles Couperin et la fille du peintre (av. 1670).

Le style de Lefèbvre me plait. Il sait donner de la vie de ses  tendres modèles :  les joues roses et les regards, de ses enfants sont mis en valeur par la lumière venant de face. Le miroir donne à la fois de la profondeur et permet de détailler le profil de Catherine. Les drapés, sans être nets savent aussi donner de l’ampleur aux personnages. Les rubans de la robe de Catherine, mettent en valeur sa taille, sa couleur bleu nuit contraste avec la blancheur de son bras gauche qui tient avec douceur l’épaule de son frère…

Grâce et noblesse accompagnent  Catherine, Ses habits et les bijoux donnent quelques indices sur son rang. Elle grandit au contact des artistes de Cour. Elle fréquenta peut-être quelques salons mondains ; aidait-elle son père dans ses préparations ? Que de questions pour une beauté immortelle…  Oui je crois que l’on peut tomber amoureux d’une toile, on peut l’admirer des heures sans se lasser rêvassant à un passé idéalisé, courtois, aristocrate comme fut celui du Grand siècle…

(Billet mis à jour le 15 janvier 2015.)

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<1> Emmanuel Coquery « Les derniers jours de Claude Lefebvre », in Curiosité : études d’histoire de l’art en l’honneur d’Antoine Schnapper, Paris, Flammarion, 1998.

Le Louvre-Lens : bonne et mauvaise idée

L’idée d’une antenne délocalisée du Louvre n’est pas mauvaise. Elle répond à la même logique que le centre Pompidou de Metz, déconcentrer l’Art de Paris. Après tout, ces collections sont le bien commun des Français, et pour le Louvre, de l’Humanité. Mais l’art contemporain n’est pas aussi prisé et prescripteur que les arts plus anciens : peinture, sculpture, artefacts et regalia. Mais Lens n’est pas une destination à laquelle on pense immédiatement lorsqu’on évoque la France avec un Américain ou un Indien. J’imagine assez bien leur mine interloquée lorsqu’on leur dit que le Louvre est (aussi) installé à Lens. Lens ? connais pas.

Les collections du Louvre, d’une richesse incroyable et d’une renommée universelle constituent un des pôles culturels les plus attractifs de la Capitale, et de notre pays. Des visiteurs du monde entier viennent voir de leurs yeux les oeuvres exposées dans les salles du Palais. Ce que soit un Delacroix ou un Titien, aussi bien que la Vénus de Milo ou la Victoire de Samothrace.

Il faudrait mesurer le degré de frustration des amateurs de peinture devant l’emplacement vide de la Liberté guidant le peuple de Delacroix, exposé au Louvre 2 de Lens jusqu’à la fin de l’année 2013. Sera-t-il prêt à débourser un billet TGV pour se rendre à Lens et visiter la « galerie du temps » ? La question se pose aussi pour les Français de province, comme moi… Si je vais au Louvre, je paie aussi pour voir ses chefs d’oeuvre même si à titre personnel, je ne m’y rends pas pour les pièces les plus prisées des touristes mais pour d’autres oeuvres, moins connues.

Contre le Louvre 2, des critiques que Didier Rykner énumère pointent l’absence de collections permanentes, l’incohérence des pièces exposées, hors de tout contexte, sinon d’une suite chronologique dans le sein d’une collection ou d’une pièce dédiée à une période précise. Le musée met sur le même plan peintures, sculptures et objets, dans un travail muséographique incompréhensible pour le novice comme pour l’initié.  Quel lien peut être mis en avant entre un vase chinois et le Castiglione de Raphaël ? On rapproche le Louvre de la mégalopole européenne (l’arc Londres-Bologne par les Pays-Bas, la Ruhr et la Bavière en Allemagne) mais le  Louvre de Paris est, lui, dépouillé d’oeuvres importantes, et constitue un appauvrissement des collections permanentes du Musée. L’idée d’exposer les collections du Louvre à l’extérieur de Paris n’est pas mauvaise, mais dans un contexte de compétition entre villes globales (lire The global city de Saskia Sassen, 1991), il n’est pas judicieux d’éloigner les collections trop loin de Paris. A l’extérieur de la capitale, il aurait été judicieux de choisir une ville d’art ou d’histoire pas trop éloignée : pourquoi pas Compiègne et son château ? Pourquoi ne pas construire un musée du coté de Fontainebleau ou de Versailles ?

En conséquence, si on prive la maison-mère et Paris de ses bijoux de famille au profit de Lens, le Louvre pourrait être perdant sur ses deux sites par perte d’attractivité ; les touristes à Paris ne trouvant que partiellement ce pour quoi ils sont venus, et Lens n’attirant pas suffisamment de visiteurs.

Selon ses promoteurs, le Louvre-Lens serait un « lieu d’expérimentation » tout autant que le paradigme de l’Art comme produit de consommation. On a pas d’autres oeuvres cote-à-cote pour apprécier les qualités d’une toile ou d’un marbre. L’oeuvre d’art détachée de tout contexte me fait penser à une forme de commercialisation du ressenti dans un cadre épuré, sans cohérence, sans explication dans l’exposition. Cette mise en valeur de l’oeuvre qui doit s’autonomiser de tout cadre est à rapprocher des méthodes d’appréhension de l’art contemporain : le spectateur est invité à d’abord « ressentir » l’oeuvre plutôt qu’à l’intellectualiser. Or, la peinture ou la sculpture dites « classiques », n’est en rien un Art du ressenti mais de la re(-)présentation symbolique ou réelle ; bref, un oeuvres discursive.

L’oeuvre est présentée comme un « produit » <1> où le visiteur « consomme » tout autant qu’il « expérimente » une palette de ressentis en voyant un Pérugin, ou un Raphaël… C’est du moins ce que montrent les photographies de cette interminable Galerie du Temps, épurée où les pièces sont exposées individuellement.

Le musée du Louvre-Lens fait partie de cette stratégie de commercialisation de la « marque » Louvre en Europe et dans le Monde. On vend ainsi l’Art comme un produit de consommation. Ce n’est absolument pas ma conception, ni de l’Art, ni des missions d’un Musée, si prestigieux soit-il pour la France.

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<1> Si l’oeuvre d’art a toujours été un objet de transaction entre un acheteur/commanditaire et un artiste, parfois par des intermédiaires (galeristes, etc.), sa transformation comme objet de consommation date des années 70-80 se basant sur des « produits » (oeuvres) réalisés par des artistes (« marques »)  ; mais  l’économie de marché a aussi fait de l’art un placement sur et rentable pour les nantis.

L’esthétique et la sensibilité, une nouvelle réception des Arts au XVIIIe siècle

Par mes activités doctorales, je m’intéresse à la théorie de l’art au Grand Siècle. Mon questionnement est celui-ci : quelles sont les finalités de l’Art, quelle est la perception qu’en fait la Bonne Société, et en particulier la figure du « conoisseur ? »

Le tournant esthétique dans la perception de l’Art entrepris au XVIIIe siècle ne m’est pas bien connu. La conférence de Jacqueline Lichtenstein dans le cade de l’Amphi des Arts du 15 octobre consacrée au « tournant esthétique » m’a éclairé sur quelques points précis, sans toutefois me donner de réponse satisfaisante. Voici quelques passages tirés de cette conférence, agrémentés de réflexions plus personnelles.

Le mot esthétique donc été forgé par Alexander Gottlieb Baumgarten en 1750, lorsque paru son ouvrage Aesthetica. Le mot est un néologisme, tiré du grec αἴσθησις (aisthēsis),  la perception.. L’esthétique est le signe d’un changement de perception de l’Art et plus généralement de la beauté , que Mme  Lichtenstein attribue à une sensibilité nouvelle. Kant a décrit la beauté comme étant ce qui plaît universellement et sans concept. L’apparition de l’esthétique comme concept philosophique contribue à cette quête d’une beauté universelle.  Cette esthétique, décriée en France jusqu’au début du XXe siècle comme un concept  purement allemand a pourtant le mérite d’avoir conceptualisé une nouvelle façon d’appréhender l’art et la nature au Siècle des Lumières.

La France s’est longtemps refusée à aborder l’esthétique, car son rapport à l’art a longtemps été intellectualisé. Les théoriciens de l’art du Grand Siècle, comme André Félibien ou Roger de Piles tiraient leurs interprétations de leurs homologues italiens du XVIIe siècle et du XVIe siècle : l’Art se définissait à la fois comme une science, et comme une praxis théologico-philosophique héritée des philosophes néoplatoniciens (et aristotéliciens dans une moindre mesure). Puis vint le critique d’Art au XVIIIe siècle et son goût infaillible. Mais l’approche purement empirique et contemplative de l’Art apparut au XVIIIe siècle dans les milieux aristocratiques et bourgeois. Cette sensibilité amena à un véritable tournant esthétique, que Mme Lichtenstein s’est employée à démontrer lors de la conférence.

Ce changement s’accompagne au XVIIIe siècle de l’essor de deux nouvelles figures : le critique d’Art , et le spectateur. Le premier est lié au milieu artistique. Sans être lui même artiste, il sait reconnaître, par son discernement, c’est-à-dire son goût personnel ce qui distingue une belle peinture d’une croûte. Diderot incarne parfaitement cette figure du Critique, ce mondain qui fréquente les salons parisiens et le Salon de l’Académie royale de Peinture et de Sculpture , louant ou blâmant le style de Chardin, Greuze, Loutherbourg (dont un bel ouvrage dépoussiérant son oeuvre vient de paraître chez Arthena), Van Loo ou Vernet… Le critique est une figure ambigüe. A la fois dans et hors du champ artistique, il est celui qui juge selon son goût, mais contrairement aux théoriciens de l’art du XVIIe siècle comme Bellori, ou Félibien commensaux des peintres et sculpteurs, partageant une finalité morale et érudite de l’Art, le critique ne se réclame pas artiste ni même proche des artistes.

Quant au Spectateur, l’abbé Du Bos en parle dans les Réflexions critiques sur la poésie et la peinture paru en 1719. Cet ouvrage de théorie connut un succès considérable ; Voltaire ne tarit pas d’éloge dans le Siècle de Louis XIV sur ce livre qui est le « plus utile qu’on ait jamais écrit sur ces matières « .  Du Bos insiste dans son livre sur cette sensibilité qui doit toucher les coeurs plus que l’Esprit.. Le Spectateur est celui qui sait ressentir l’Art par l’expérience des sens, sans connaissances particulières sur cette matière. Ce n’est donc ni un connaisseur ni un amateur, mais un ignorant étranger à l’Art, à sa pratique, à ses acteurs.  Cette figure théorique de l’ignorant n’est pas antinomique d’une appréhension savante de l’Art, elle serait plutôt complémentaire.

Le tournant esthétique réside dans la réception de l’oeuvre d’art et au plaisir qu’il procure. L’Art se juge donc aux effets qu’il produit. L’Art n’est plus perçu selon ses conditions d’énonciation (la théorie) ni sur la valeur documentaire (sémiophorique ?) de l’Art.

Le critère d’appréciation d’une oeuvre d’art change : ce n’est plus uniquement l’harmonie et des proportions qui comptent, comme au XVIIe siècle, mais les critères comme le coloris, le dessin et la lumière. L’artiste lui même envisage son art différemment. Les figures dignes et roides du classicisme du Grand Siècle, deviennent les femmes lascives, évaporées ou coquines du Rococo.

La conférence donnée par Mme Lichtenstein m’a pourtant laissé sur ma faim. A quoi doit-on ce tournant sensible dans la réception de l’oeuvre, où l’on passe de l’amateur au critique, du connaisseur au spectateur ? Peut-être à l’essor d’un mode de vie proprement bourgeois, où l’individu s’autonomise du groupe, le courtisan de Versailles, la vie privée de la vie publique. Ce processus s’accompagne aussi d’un (re)découverte de sa propre intimité, l’effusion du sentiment point derrière la posture de l’honnête homme. L’essor de la philosophie au XVIIIe siècle, qu’on préfère à l’érudition pointilleuse du XVIIe siècle radicalise encore plus la question du Sensible, et pas seulement dans les arts.  Ce mouvement global de réflexion répond au progrès des sciences et des arts. L’Homme doit se connaitre pour progresser sur le chemin de la Raison, que l’on obtient par la Connaissance et l’expérience sensible du monde qui l’entoure.