L’affaire Preynat : j’ai échappé à un pédophile

J’aurais voulu commencer l’année par un billet dans la veine des derniers, ne pas m’éloigner de l’art, ni de l’histoire, mais c’est par un autre sujet, une histoire personnelle qui se mêle à l’actualité la plus sordide.

Si le lecteur de ces lignes est au courant de l’actualité, il n’aura pas échappé à l’affaire de pédophilie qui secoue une fois encore l’Église catholique. Cette fois, ce sont des scouts du groupe Saint-Luc à Sainte-Foy-lès-Lyon qui en ont été les victimes entre 1970 et 1991. Ils ont maintenant entre 50 et 35 ans, ce sont des hommes mariés, des pères de famille.  Il se trouve que j’ai été scout dans ce groupe entre 1989 et 1992 comme deux de mes frères. L’un deux à même été enfant de choeur. Je peux dire qu’on l’a échappé belle, même si le nombre de victimes n’est pas exactement connu.

Je me souviens des camps que nous faisions, notamment à Saint-Symphorien-sur-Coise, et dans la Drôme, du voyage en Irlande – j’avais dix ans – des messes interminables et des longues marches jusqu’à la nuit tombée, des samedis d’hiver sans fin dans les salles de l’église Saint-Luc. Des bons et des mauvais souvenirs, mais je ne regrettais pas ces années. Du moins jusqu’à ce mois de janvier.

Le pédophile en question est le père Bernard Preynat, actuellement en garde à vue à la suite de plaintes de victimes. Je me souviens bien de lui. Homme charismatique, encensé par les bonnes bourgeoises de l’Ouest lyonnais, il dirigeait avec poigne le groupe entouré de quelques autres adultes avec poigne. Il fallait encadrer près de 400 enfants et adolescents. Je me souviens de ses engueulades mémorables, de sa façon de dire la messe, des ordres aboyés dans le megaphone et de sa Citroën Visa où il m’avait raccompagné un jour de marche au camp parce que j’étais trop fatigué. A l’époque j’étais plutôt gringalet, et fragile. J’avais ressenti ce trajet comme un privilège. Si j’avais su !

Et pourtant, je n’ai rien vu, ni même rien soupçonné. Comment aurais-je pu savoir, à dix ans ? Je n’étais pas, heureusement, du cercles des élus aux faveurs du Père, qui incarnait l’autorité de l’adulte, et de l’homme de foi. Celui vers qui tous les regards convergeaient.

Alors, quand j’ai lu et su ce qui était arrivé par les articles des médias locaux puis nationaux, ce qui était arrivé, j’ai eu la nausée. Elle ne s’est qu’amplifiée quand j’ai lu les témoignages de l’association qui s’est montée : La Parole libérée. Combien de garçons furent victimes des agissements dégueulasses d’un lubrique en soutane ? Qui savait ? Qui a couvert le Père Preynat lorsque le cardinal Decourtray l’éloigne de Lyon en 1991 ? Pourquoi a-t-il joui d’une impunité totale depuis ce temps ?

Ce qui m’a fait sourire jaune ces derniers jours : le fait que le père Preynat ait été mis à la retraite chez les petite soeurs de Saint-Joseph de Montgay à Fontaines-sur-Saône, un internat d’enfants.

Les scouts de Saint-Luc ne semblent pas avoir été les seuls touchés. Le Père Preynat a aussi officié dans des établissements catholiques sous contrat avec l’Etat du 5e arrondissement de Lyon en tant qu’aumônier. Qui sait ce qui a pu avoir lieu ? Et que dire des affectations ultérieures à 1991 dans le Roannais et le Haut-Beaujolais ?

Au-delà de la sidération et de la nausée que me cause cette affaire, les actes du Père Preynat m’interpellent… L’enquête de la police amènera sans doute un nouvel éclairage sur le dossier. Ce que je crains : que le nombre de victimes soit assez élevé.

Epave

Lorsque j’étais jeune étudiant, son attitude, irritable, asociale, sardonique, soupe au lait m’amusait. Mais on ne badinait pas avec elle. Elle faisait son cours, nous écoutions et basta. En TD, nous faisions notre exposé, elle nous donnait une donne, nous critiquait (jamais méchamment), et basta.

Plus de dix ans plus tard, j’ai retrouvé cette enseignante. Elle a franchi la porte, et je l’ai retrouvé presque intacte, après plus de dix ans  : anorexique, dépressive. Elle semble l’avoir toujours été. Elle cache sa maigreur sous d’épais manteaux, mais elle n’a jamais été une piètre chercheuse. Après tout, elle a été l’étudiante d’un des plus grands historien militaire de son époque de prédilection. Plus jeune, son attitude, me faisait pensait à un sketch d’Elie Kakou : l’attachée de presse, l’ancienne claudette…

Pourtant, il n’y a pas de quoi rire. Son état de santé empire. Lors de notre entretien, j’ai pu constater une difficulté à coordonner ses gestes, avec quelques bouffées de rire sur ses maladresses.  Heureusement, son esprit reste vif, mais avec quelques égarements.

Si j’écris ces lignes, c’est que son image m’obsède, et , en tout cas inquiet, pour elle. Je la connais si peu, et son état m’alarme. Elle a pourtant un mari, et d’après ce que j’ai compris, un chien. Je ne sais pas faire grand chose. Je lui ai dit en la congédiant que je restais « disponible » pour le cours de son affaire. Et c’est tout. Nothing else.

Qu’aurais je pu dire de plus ? Si j’avais tenté une phrase du genre « Est-ce que ça va ? », elle m’aurait envoyé un uppercut verbal digne de Mike Tyson, comme elle le fait lorsqu’elle se sent agressée.  En la laissant, me vint à l’esprit les côtes de l’île du Giglio et ce paquebot montrant son flanc aux flots de la mer Tyrrhénienne.

Épave. Voilà le mot qui me vint en tête.

Le plagiat, une mahonnêteté intellectuelle ? Des universités à Macé-Scaron

Sur mon lieu de travail, nous disposons d’un logiciel anti-plagiat permettant de déceler le moindre passage susceptible d’avoir été piqué sur Internet par un étudiant. L’outil fonctionne et a déjà fait ses preuves pour des thèses et des mémoires de Master conduisant à des sanctions disciplinaires.

Le milieu académique est très tatillon sur le plagiat. Chaque passage plagié relève d’une paresse intellectuelle et peut contribuer à décrédibiliser la valeur d’un diplôme, mais aussi d’un travail. Des carrières brillantes se sont brisées sur l’écueil du plagiat. Certains passages recopiés ont fait sombrer dans l’abîme de  brillants aspirants qui n’ont jamais eu leurs galons de capitaine.

L’essor d’Internet a exacerbé une pratique vieille comme monde. Désormais, l’étudiant a accès à une masse abondante d’information et peut en un temps réduit réaliser un devoir, ou un mémoire à partir d’un copier-coller. Depuis quelques années, les enseignants sont sensibilisés à ces problèmes de plagiat. Des formations à la manipulation de logiciels existent. Les professeurs demandent désormais aux étudiants une version numérique du mémoire ou du devoir pour le faire analyser par ces logiciels et déceler le copier coller.

Le plagiat est traqué, mais pas la citation, la seconde n’étant pas le premier. L’étudiant ou le professeur peut très bien utiliser des citations pour appuyer son travail (quoique selon la longueur de la citation il existe une réglementation) pourvu qu’une note indique d’où cette citation a été reprise. Le plagiat est sévèrement puni pour un étudiant et dépend des commissions de discipline de l’établissement en question. Il s’agit en général de l’invalidation du travail, et l’exclusion de l’établissement pour une durée allant de 2 à 5 ans, mais aussi de son inscription dans tout autre établissement d’enseignement supérieur, sans compter la réputation, anéantie auprès de ses pairs et du milieu universitaire où l’étudiant évolue. Le CNESER peut aussi statuer sur l’annulation d’une thèse.

On aurait tort de croire que les professeurs sont épargnés par le plagiat.

Un professeur de Sociologie de l’université de Rennes a fait scandale au printemps pour avoir mis plagié de larges extraits d’auteurs, pas tous sociologues. Le quidam a refusé de démissionner de postes où il avait quelques responsabilités, et en premier lieu une responsabilité morale. Le directeur de l’Ecole supérieure d’art de Cambrai a été nommé à son poste malgré une condamnation du Tribunal de Grande Instance de Paris pour contrefaçon dans sa thèse.

Le site de Michelle Bergadaà, ou de Jean-Noël Darde contiennent une mine d’informations sur les plagieurs universitaires.

Dans tous les cas, le plagieur transgresse l’éthique et l’honnêteté intellectuelle naturelle à tout travail littéraire ou scientifique.

Pourtant dans l’enseignement, nous devrions nous interroger sur les raisons du plagiat : manque de temps imparti au travail, facilité d’accès aux données via le Net. Pour plusieurs raisons, le plagiat peut être justifié même si il est moralement blâmable. A l’inverse, si il vise à s’approprier un raisonnement ou une partie d’un raisonnement en le faisant sien, oui il y a malhonnêteté.

***

Le dernier cas de plagiat médiatisé m’a intéressé par un point : la manipulation dont le plagieur, Joseph Macé-Scaron, journaliste bon teint, directeur du Magazine littéraire,  s’est servi pour justifier son plagiat.

Le 22 août, le site ACRIMED (Action-CRItique-MEDias), a mis au jour le cas de ce journaliste, qui, dans son roman Ticket d’entrée a plagié de larges extraits de Bill Bryson ,auteur américain, American rigolos – chroniques d’un grand pays, paru en 2003, sans citer ni l’auteur ni l’oeuvre originale d’importance, mais assez obscur pour le lecteur lambda.

Le 23 août, le plagieur reconnaît  sur le site d’Arrêts sur Images avoir fait une « connerie ». Mais, entre lucidité et manipulation, M. Macé-Scaron se justifie par l’intertextualité, comprenez un clin d’oeil à l’oeuvre de Bryson, qui comme chacun sait est le plus écrivain du XXIe siècle. Après BHL.

« La littérature ne s’écrit pas ex nihilo, les auteurs se nourrissent les uns des autres et l’ont toujours fait. L’intertextualité, c’est un classique de la littérature, même si je n’ai pas la prétention de me mettre à la hauteur des grands auteurs. »

L’intertextualité aurait marché avec un auteur connu et reconnu du grand public qui aurait compris l’effet. Dans ce cas, qui connait Bryson hormis quelques bibliovores et les journalistes littéraires germanopratins ? La sincérité aurait commandé d’en avertir le lecteur dans une préface ou dans le texte… D’accord, un roman n’est pas un travail de recherche, mais il faut un minimum d’exigence et d’honnêteté pour le lecteur. Quand un auteur en cite un autre, dans un livre j’aime trouver une référence à laquelle je pourrais me reporter pour satisfaire ma curiosité.

D’autre part, chaque grand écrivain s’inspirent de prédécesseurs. Lorsque Victor Hugo écrivait à quatorze ans « Je veux être Chateaubriand ou rien« , cela n’incluait pas son oeuvre, mais son talent de plume. Il n’était pas question de plagiat, mais d’inspiration, d’ambition littéraire et politique.

Mieux, M. Macé-Scaron poursuit en prenant l’exemple de Michel de Montaigne, et de ses Essais, ce qui est pratique puisque ce journaliste a justement écrit un « essai » sur le philosophe.

 « Il y a par exemple chez Montaigne 400 passages empruntés à Plutarque… »

On en revient à cette fameuse intertextualité. Montaigne, comme la plupart des lettrés de l’époque ont été éduqués dans le respect de l’Antiquité et l’étude de ses classiques, que ce soit Plutarque, Cicéron ou Tacite. Le fait que Montaigne truffe ses Essais de citations n’est pas un plagiat, mais une façon implicite de justifier et d’illustrer les thèmes abordés par des exemples compris de tous ses lecteurs. Montaigne ne cachait rien, et ne plagiait pas puisque chacune de ses références renvoyait à un ouvrage connu et probablement présent dans toute bonne gentilhommière.

Enfin, pour parachever la manipulation, rien de tel qu’une victimisation :

 « Cette prétendue découverte des emprunts, c’est aussi une manière de se payer quelqu’un qui a un succès littéraire et appartient à un média, Marianne, dont on dit qu’il est donneur de leçon.« 

Notez le mot employé d' »emprunt » visant à minimiser son acte. J’ignore si les extraits recensés par ACRIMED sont tous les passages plagiés du livre. Si le plagiat est plus important, l’emprunt s’apparenterait à  une forme de pillage.

Quelques amis journalistes tentent de le soutenir et de contrer les accusations de plagiat. Bruno Roger-Petit, a par exemple publié un article ici, parlant d’un « mauvais procès ». Le mauvais procès concerne un travail d’écriture, pas l’homme en tant que tel. Dans un autre article sur slate.fr, Quentin Girard défend l’intertextualité comme un style propre, il ne s’agit pas de plagiat. Voire.  Dans cet article, j’y ai trouvé une perle. Les lecteurs sont ingénus et esthètes  :

« N’oublions pas que ces romans sont des oeuvres de fiction, ce ne sont pas des livres de recherche. Accumuler les astérisque, les guillemets et les notes de bas de page risqueraient surtout de rendre la lecture indigeste. Un peu comme si au moment de séduire quelqu’un on lui expliquait mot pour mot ce que l’on est en train de faire pour finir par réussir à l’embrasser.« 

L’argument spécieux de M. Girard est une offense à l’intelligence du lecteur. Comme si la beauté d’une phrase pouvait être ternie par un signe ou une note infrapaginale. qui d’ailleurs ne sont pas légion dans les romans. Ces notes apportent des précisions utiles pour une meilleur compréhension du récit. Le lecteur est libre de les ignorer ou d’en rendre compte. Il n’y a aucune dimension esthétique dans une page à insérer une note ou un astérisque.

Ce n’est pas tout, le 25 août au soir, j’apprends par le site de l’hebdomaire l‘Express que M. Macé-Scaron n’est pas novice en matière de plagiat puisque qu’il copia en 1990 des extraits du Premier journal parisien (1941-1943) d’Ernst Jünger (1895-1998) pour les insérer dans son roman Trébizonde avant l’oubli

Les journalistes qui se prennent pour des écrivains, soutenus par leurs collègues-amis et en accord avec les grandes maisons d’édition seraient donc exempts de rendre des compte sur leurs travaux. Ces pseudo-écrivains, comme PPDA précédemment  et Bernard Henri-Lévy se considèreraient-t-ils au delà des lois gouvernant l’ensemble des mortels ? Et que fait-on de la déontologie du journalisme si souvent brandie par quelques séides de cette profession se prenant pour des justiciers ?

Norvège : une jeunesse fauchée

Hier, plus encore que la mort d’Amy Winehouse, c’est la Norvège qui attirait l’attention, où un terroriste, puisque c’en est un posa sa bombe dans le quartier gouvernemental d’Oslo, capitale du Royaume de Norvège, puis alla buter du jeune militant sur l’île d’Utoya.

Le nom du tueur : Anders Behring Breivik. Pas un islamiste, ni un anarcho, ni un nationaliste. Un type de 32 ans aveuglé par ses préjugés, investi d’une mission qu’il est pour l’heure difficile de comprendre car ses motivations sont confuses, mais qu’il accomplit selon un plan prémédité, et écrit.

Ses victimes : 92 morts, une centaines de blessés.

Je suis effaré de voir à quel point un homme seul peut, de sang froid, poser une bombe, se rendre sur une île et faire la chasse aux « gauchos », des jeunes, qui plus est fauchés à leur plus bel age. Des jeunes, abattus comme des chiens ayant la rage, parfois à bout portant. Des jeunes sans défense, tués pour le simple fait de penser différemment.

Le parti politique du premier ministre; l’Arbeiderpartiet (l’équivalent de notre Parti Socialiste) est décimé. La Norvège aura de la peine à s’en remettre. Plus de  morts, ce n’est pas rien pour un pays de 5 millions d’habitants. Le choc est d’autant plus grand que la Norvège n’est pas un pays réputé pour sa violence…

En 1940, le ministre de la défense Quisling collabora avec les Nazis et instaura un gouvernement fantoche refusé par le roi Haakon VII qui s’exila avec son gouvernement, démocratiquement élu.  Le nom de Quisling passa rapidement dans le langage courant en Norvège et au Royaume-Uni pour devenir une insulte, l’équivalent de notre « collabo ».  Il est fort à parier que le nom de Breivik deviendra rapidement synonyme du salopard universel.

J’en profite pour inviter celles et ceux qui le souhaitent à venir à l’Hôtel de Ville de Lyon, demain 25 juillet à 11 h. Un dépôt de gerbe dans la Cour de l’Hôtel par le maire Gérard Collomb en hommage aux victimes symbolisera la solidarité des Lyonnais avec le peuple Norvégien.  L’info vient du blog de Romain Blachier.

Une histoire de toises et de pieds

Je te propose, ô lecteur, une des difficultés hantant ma vie de thésard. Il ne s’agit pas d’une branlette d’intellectuel, mais d’un exercice toujours ardu, qui se fonde sur mon ignorance quant à l’existence de documents chronologiques fiables de métrique au XVIIe siècle. Les historiens sont régulièrement confrontés à des casse-têtes pour mesurer et convertir les unités de poids et mesures de l’Ancien Régime. Il faut de la patience et être bon en calcul mental.  Moi qui suis nul en maths, je me régale, car je trouve l’exercice ludique !

En 1560, Jean Poldo d’Albenas (ou d’Aubenas) fut le premier à imprimer un ouvrage sur les antiquités de Nîmes : Discours historial de l’antique et illustre cité de Nismes, à Lyon chez Guillaume Roville. Parmi les monuments étudiés, Poldo évoque la Maison Carrée, alors transformée en Eglise. L’édifice est assez proche du temple d’Auguste et de Livie, à Vienne, qui s’appelait alors Notre-Dame de la Vie.

La Maison Carrée telle que représentée dans le livre de Poldo d’Albenas

La Maison Carrée fut d’une importance capitale pour l’archéologie. Elle permit de mieux comprendre l’architecture romaine, mais permit aussi de faire des progrès dans la science des inscriptions, l’épigraphie. l’un des derniers érudits antiquisant, Jean-François Séguier, a pu comprendre 1758, rien qu’aux clous du fronton laissés sur place, ce qu’il y avait d’inscrit en lettres de bronze : le temple était dédié aux fils d’Auguste, Caïs et Lucius, princes de la jeunesse. Sans avoir ces données, Poldo pensait qu’il s’agissait d’un capitole, un temple dédié aux trois dieux capitolins,  Jupiter Junon et Minerve.

Plan et dimensions de la Maison Carrée, par Poldo d’Albenas.

D’un point de vue architectural, la Maison Carrée respecte les principes qu’énonça Vitruve dans De architecturaq uant aux proportions et à l’ordre  des colonnes (temple hexastyle pseudopériptère). Elle fut bâtie par ordre d’Agrippa, l’ami d’Auguste vers 2 après J.-C. sur le forum d’une des villes les plus florissantes de la Provincia, c’est-à-dire la Gaule Narbonnaise. La Maison est en cours de restauratio et demeure l’une des constructions les mieux préservées de l’époque romaine. J’ai pu l’admirer il y a environ 2 ans à Nîmes.

Un des grands sujets de préoccupation des antiquaires au XVIIe siècle fut de savoir les dimensions de l’édifice. En farfouillant dans mes documents je suis tombé sur une lettre de 1680 adressée par l’antiquaire Nîmois  F. Graverol à son ami J. Spon de Lyon conservée au fond Léon Galle des  Archives départementales du Rhône.

Selon Spon, dans la 9e dissertation des  Recherches curieuses d’Antiquité, parues en 1683, citant Poldo d’Albenas, la Maison Carrée fait 74 pieds de long et 41 pieds 6 pouces. .

Pendant l’Ancien Régime, il n’existait pas d’unification des poids et mesures, que l’on soit en Bretagne ou en Provence, il y avait différentes mesures et unités de poids que des édits royaux venaient régulièrement modifier pour des raisons de taxes bien entendu toujours favorables à l’Etat. On pouvait avoir des noms analogues pour des poids ou des mesures différentes…

Dans notre cas, nous parlons de toise et de canne, unités servant à mesurer la distance. On l’utilisait par exemple dans les métiers du drap ou de la soie, ou dans la construction… Il existait plusieurs toises : celle de Lyon, de Villefranche sur Saône, du Châtelet (à Paris) et toutes avaient une mesure différente !

1 toise de Lyon fait 2,568 mètres. On subdivise la toise en 6 pieds, 1 pied de Lyon fait 34,25 centimètres. 12 pouces font un pied, sachant que 1 pouce fait environ 28,5 cm . Donc, 6 pieds font 72 pouces. (1)

A Nîmes, l’équivalent de la toise est la canne. 1 canne fait 1,976 mètres, 1 pied de Nîmes fait 32,9 cm. 6 pieds font une canne de Nîmes, mais les Nîmois préfèrent au pied le pan qui fait 24,7 cm. Il faut 8 pans pour faire une canne. (2). Je n’évoque pas volontairement la subdivision du pan, car elle donne une partie de la solution. Je n’ai pas trouvé mention de subdivision du pied nîmois.

Mon problème vient que Graverol estime que toise lyonnaise et canne nîmoise font la même mesure. Or, cela est faux. Sous l’Ancien Régime. En prenant en considérations les différences entre toise lyonnaise et canne nîmoise on arrive à des résultats différents pour les dimensions de la Maison Carrée.

Reprenons les mesures de Poldo d’Albenas, 74 pieds de longueur par 41,5 pieds de largeur.

Si on prend en considération la mesure lyonnaise, la Maison carrée fait 25,34 mètres de longueur par 14,21 mètres de largeur.

En mesure nîmoise cela fait :  23,35 mètres de longueur par 13,65 mètres de largeur.

Les véritables dimensions de la Maison carrée sont de 26,42 mètres de longueur pour 13, 54 mètres de largeur.

Si on considère les derniers chiffres on obtient :

  • pour la longueur à environ 13 cannes de Nîmes ou environ 10 toises lyonnaises, soit près de  77 pieds et 1 pouce lyonnais, ou plus de 80 pieds de Nîmes ;
  • pour la largeur à plus de  7 cannes et 1 pan de Nîmes, ou près  5 toises et 3 pieds de Lyon. soit plus de 42 pieds de Nîmes, et 33 pieds lyonnais.

F. Graverol donne, lui, ses dimensions de la Maison carrée 6 cannes de largeur pour 12 cannes de longueur soit  11,95 mètres par  23,71 mètres ce qui donne en toise de Lyon, 4 toises et 3 pieds environ de largeur par environ 9 toises, 2 pieds, et 4 pouces de longueur si je ne me trompe pas.

Vous me suivez ?

En pieds lyonnais cela fait environ 34 pieds 9 pouces de largeur par 69 pieds et un peu plus de 2 pouces de longueur.

En pieds nîmois on arrive à plus de 36 pieds de largeur pour  près de 72 pieds de longueur…

Différence minimes ? D’accord, mais  quelle unité attribuer au pied dans la lettre de Graverol,  le Lyonnais, ou le Nîmois ? Graverol parle de cannes et de toises, de pieds et de sa subdivision, le pouce, alors que la subdivision du pan nîmois est le menu. 1 canne faisant 64 menus, menu dont il n’est fait mention nulle part. Lorsque Graverol parle de pouces, je conjecture qu’il s’agit d’un pouce lyonnais. La faute n’est certes pas majeure, mais je n’espère pas de mise à l’index (3) par le jury. Et quand bien même mes pieds ne suivraient plus mon corps, je maintiendrai sans équivoque, avec canne et béquille cette spéculation que je pense fondée !

La toise lyonnaise n’existe plus.  En 1789, les cahiers de doléances des Etats généraux souhaitaient une uniformisation du système de poids et mesures pour s’affranchir de la tutelle seigneuriale. Leurs rédacteurs furent entendus. Le 26 mai 1791, sous l’égide d’une commission où siégaient notamment Condorcet, Monge et Laplace, le système métrique naissait. le 18 germinal an III ou 7 avril 1795, une loi sur le système métrique abolissait les anciens systèmes de mesure. Les jours de la toise, de la canne, des pouces, des pans, des menus étaient comptés. Il fallut attendre tout de même la loi du 4 juillet 1837 pour balayer définitivement ces reliques d’un temps révolu.

L’erreur étant humaine, si vous le souhaitez, ayez la bonté de corriger les  possibles erreurs de calcul que j’ai pu commettre ; rédigez un commentaire 🙂  ! Pour ma part, vous toisant de haut, je me pare de la dignité du cancre matheux en repliant un pan de ma toge tout en quittant ces lieux.

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(1)  Pierre Charbonnier (dir.), Les anciennes mesures locales du Centre-Est, d’après les tables de conversion, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, 2005, p. 239.

(2) Pierre Charbonnier (dir.), Les anciennes mesures locales du Midi méditerranéen d’après les tables de conversion, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, 1994, p. 183.

(3) jeu de mains, jeu de vilains.

La Russie il y a 100 ans : les photographies de Sergeï Prokudin-Gorski

Petites paysannes, 1909.

Il y a deux ans, un ami m’a fait découvrir quelques photographies restaurées d’un photographe Russe : Sergeï Prokudin-Gorski (1863-1644). Cet homme parcourut l’Empire russe avant la Première Guerre mondiale. Les photos qu’il en ramena son saisissantes de beauté et de mystère. Car l’Empire était vaste. Il allait jusqu’à la mythique Samarkand. Pour une biographie, la notice en anglais de Wikipedia s’en charge plutôt bien. La photographie est un « art moyen » selon Bourdieu. Dans le cas de notre photographe Russe, l’exploit technique, la couleur,  joint aux scènes de la vie quotidienne de la Russie du XXe siècle font que l’oeuvre de ce photographe dépasse cette notion pour arriver au statut envié de document historique. La couleur insuffle à ces clichés une étonnante impression de vie.

Sergeï Prokudin-Gorski : autoportrait près d'une rivière en Géorgie

Il étudia la chimie à Paris et Berlin. Il mit à profit ses connaissances de chimiste pour inventer un procédé de photographie en couleur, à base de trois filtres. Cependant, les photos ne pouvaient pas être imprimées sur papier, mais par lithographie, ce qui altère la qualité des couleurs. Dès le début des années 1900, Prokudin-Gorski voyage déjà en Russie : il se rend dans le Caucasse, au Daghestan et en Géorgie notamment, où il photographie paysages et hommes. Le succès de ses expositions arriva jusqu’au Tsar, qui lui donna pour mission de photographier son Empire, ce qu’il fit avec zèle entre 1909 et 1912, utilisant les moyens disponibles pour voyager en Russie : chemin de fer, cours d’eau…

Pendant la Guerre et l’arrivée des Bolcheviks, Prokudin-Gorski s’exila. Il s’installa à Paris en 1922 qu’il ne quitta plus jusqu’à sa mort en 1944. Il donnait des conférences à partir de ses clichés sur la Russie, mais n’exerçait plus d’activité professionnelle semble-t-il. En 1948, la Bibliothèque du Congrès à Washington DC aux Etats-Unis, racheta les épreuves de Prokudin-Gorsky à ses héritiers et entreprit une numérisation de 1200 clichés depuis 2004.

Il reste de la Russie impériale une galerie vivante et quasi anthropologique de la société avant la guerre : paysannes au champ, ingénieurs sur un chantier de barrage ou de voie ferrée,  coches d’eau et passeurs tel Charon sur le Styx, moines et soldats, aiguilleurs, guerriers du Caucase aux dagues brillantes, émirs d’un royaume perdu d’Asie Centrale, Juifs de Samarkand, médecins-charlatans Chinois et portefaix, trappeurs, mineurs…. Locomotives rutilantes et vapeurs aux ponts astiqués, monastères orthodoxes imposants, villages de bois pour moudjiks au fin fond de la Taïga, usines électriques, etc…  La Sainte Mère Russie telle qu’elle était au début du XXe siècle : une puissance militaire affirmée, une économie industrielle émergente, mais une société encore largement rurale et paysanne.

Le Monastère de St. Nil' sur l'île Stolobnyi du Lac Seliger (Au Nord Ouest de Moscou), 1910.

Tous les photographiés ont rendu l’âme depuis bien longtemps ; monastères et villages ont été détruits ou saccagés à l’époque Soviétique, pour laisser la place aux sovkhozes et aux kolkhozes,  à l’économie planifiée, au règne factice de la faucille et du marteau. L’Empire des tsars est tombé en quelques mois, entre février et octobre 1917.

L’intérêt documentaire de ces photographies n’est donc pas à prouver.La vue de ces paysages, de ces visages d’un monde qui n’est plus,  me laisse songeur : ce qui m’émeut le plus, ce sont ces yeux d’un bleu turquoise ou d’un noir profond vous dévisageant par delà le temps. Ils ont quitté ce monde depuis bien longtemps, pourtant, la photographie semble avoir été prise hier…

Marchand de toiles, Samarkand, 1911. Notez les vêtements et la façon dont les manches sont longues : influence chinoise

Types du Daghestan, 1904-1905

Pinkhus Karlinsky, 84 ans, 66 ans de service. Superviseur des écluses de Chernigov

Les photos sont visibles en petite taille sur le site Américain de l’Ecole d’Informatique Carnegie Mellon

Pour des photographies de plus grand format dont j’ai pris quelques photos  c’est ici...http://sechtl-vosecek.ucw.cz/en/prokudin-gorsky/sever.html

Visite privée au musée de l’imprimerie

Je l’ai déjà écrit, et je le répète, je ne suis et serai jamais las de promouvoir un lieu culturel tel qu’un musée. Hormis les livres, et quelques musiciens pour qui j’ai un coup de coeur, je répugne à parler d’objets tendance, à faire la critique de tel ou tel lieu. Je n’ai pas créé de blog pour faire du placement produits. Pour cela, il existe des centaines de pages, mais en ce qui concerne la vie culturelle Lyonnaise sous tous ses aspects, nous sommes peu.

Pourtant, il y a beaucoup à dire et à montrer. Je remercie Romain pour la visite du Musée de l’Imprimerie qu’il a procuré à quelques blogueurs Lyonnais dont je fais partie. J’y ai découvert non seulement le musée, mais des blogueurs et twittos sympathiques aux personnalités intéressantes. J’espère que ce genre d’initiative pourra se renouveler, car cela profite non seulement à ces lieux culturels, pas toujours très médiatisés, mais aussi aux blogueurs qui trouvent ainsi une opportunité d’apprendre sur Lyon, et sur ce qui les entoure.

Je confesse que malgré mon domaine d’activité thésarde, l’Histoire, je n’avais jamais mis les pieds au musée de l’imprimerie, C’est une erreur désormais corrigée ! La visite a été menée par M. Alan Marshall, directeur du musée, M. Matthieu Cortat, typographe Helvète sans accent ;), et Mme Bernadette Moglia…

Le musée est situé dans l’ancien hôtel de ville de Lyon rue de la poulaillerie dans le 2e, celui qui précéda, justement, l’actuel Hôtel de Ville construit sur les plans de Simon Maupin. L’hôtel de la Couronne car tel est son nom est beaucoup plus modeste que son successeur. La Cour du musée abrite une copie de la table claudienne exposée au Musée Gallo-Romain et rappelle que Lyon connut un passé glorieux et ancien. J’habite moi-même sur une avenue qui porte le nom d’un des premiers imprimeurs Lyonnais : Buyer.
La collection du musée abrite des trésors insoupçonnés : Bible à 42 ligne de Gutenberg, un des premiers imprimés proche par sa pagination des derniers manuscrits du XVe siècle, placard protestant semblable à un de ceux affiché sur la porte du roi François Ier en 1534 à Amboise, et quantité d’ouvrages des XVIe siècle, âge d’or de l’imprimerie lyonnaise avec les Dolet, les de Tournes, les Gryphe et bien d’autres encore ; un héritage tombé dans l’oubli, ou l’indifférence alors qu’au XXe siècle, des hommes passionnés comme les frères Audin tentaient de les faire redécouvrir avec des lieux tels que le musée de l’imprimerie. Les XVIIe et XVIIIe sièclse ne sont pas oubliés avec leurs typographies variées (Elzevir, Plantin…), la diversification des publications, l’apparition des périodiques : la Gazette de Renaudot, les Nouvelles de la Républiques des Lettres de Bayle sont bien présentés, comme l’Année Littéraire de Fréron ; gravures au plomb, au bois, planches de l’Encyclopédie. Je buvais du petit lait ! 🙂

J’ai trouvé la muséographie bien conçue, dans le sens où un texte présentait le contexte dans lequel les oeuvres présentées s’inséraient. De petites notices explicatives en dessous des ouvrages ou des machines donnaient quelques renseignements sur l’oeuvre elle-même. Pas de présentations interactives inutiles, ni d’écrans ni de quoique ce soit de ludique et d’inutile.

La visite ne s’est pas focalisé sur la technique de l’imprimerie (mais ô combien fallait-il  de la patience et de l’énergie !), mais sur l’évolution des supports, de la mise en page, des contenus des ouvrages imprimés à Lyon. Ces moments de découverte d’anciens imprimés a semble-t-il été profitable à notre petit groupe puisque quelques-uns établissaient avant même la fin de la visite des passerelles entre leur activité blogueuse et l’imprimerie. En effet, il y a des liens. Le support n’est qu’un moyen de faire passer des message, qu’ils soit intime ou écrit pour la terre entière : ils seront lus, les lecteurs se les approprieront, les feront leurs, les approuveront, les rejetteront…

La visite, au reste fort conviviale s’est achevée dans l’atelier du musée autour d’un verre et de menues victuailles, ce qui a permis à notre groupe de découvrir qui faisait quoi, de discuter avec les membres du musée de leur identité numérique, d’ouvrir quelques pistes.

Visiter le musée de l’imprimerie permet de renouer avec le patrimoine culturel de la ville, Avec ses foires et la soie, l’imprimerie fit de Lyon une ville d’envergure mondiale au XVIe siècle. Si par un jour de désoeuvrement, vous ne savez pas quoi faire, allez faire un tour à l’hôtel de la couronne !

La prochaine exposition du musée sera consacrée à un maître-calligraphe Japonais : Shingai Tanaka. Du 13 juillet au 25 septembre 2011, les visiteurs pourront admirer les oeuvres de Tanaka, mâitre du Sho (calligraphie)ayant vécu à Lyon et décédé en 2007. On sait que la calligraphie est un des éléments les plus caractéristiques de la culture japonaise, empruntée à la calligraphie chinoise. Derrière l’encre et le papier du calligraphe, plusieurs préceptes sont à l’oeuvre : maîtrise de soi, recherche de la vérité, mais aussi de la simplicité…