L’affaire Preynat : j’ai échappé à un pédophile

J’aurais voulu commencer l’année par un billet dans la veine des derniers, ne pas m’éloigner de l’art, ni de l’histoire, mais c’est par un autre sujet, une histoire personnelle qui se mêle à l’actualité la plus sordide.

Si le lecteur de ces lignes est au courant de l’actualité, il n’aura pas échappé à l’affaire de pédophilie qui secoue une fois encore l’Église catholique. Cette fois, ce sont des scouts du groupe Saint-Luc à Sainte-Foy-lès-Lyon qui en ont été les victimes entre 1970 et 1991. Ils ont maintenant entre 50 et 35 ans, ce sont des hommes mariés, des pères de famille.  Il se trouve que j’ai été scout dans ce groupe entre 1989 et 1992 comme deux de mes frères. L’un deux à même été enfant de choeur. Je peux dire qu’on l’a échappé belle, même si le nombre de victimes n’est pas exactement connu.

Je me souviens des camps que nous faisions, notamment à Saint-Symphorien-sur-Coise, et dans la Drôme, du voyage en Irlande – j’avais dix ans – des messes interminables et des longues marches jusqu’à la nuit tombée, des samedis d’hiver sans fin dans les salles de l’église Saint-Luc. Des bons et des mauvais souvenirs, mais je ne regrettais pas ces années. Du moins jusqu’à ce mois de janvier.

Le pédophile en question est le père Bernard Preynat, actuellement en garde à vue à la suite de plaintes de victimes. Je me souviens bien de lui. Homme charismatique, encensé par les bonnes bourgeoises de l’Ouest lyonnais, il dirigeait avec poigne le groupe entouré de quelques autres adultes avec poigne. Il fallait encadrer près de 400 enfants et adolescents. Je me souviens de ses engueulades mémorables, de sa façon de dire la messe, des ordres aboyés dans le megaphone et de sa Citroën Visa où il m’avait raccompagné un jour de marche au camp parce que j’étais trop fatigué. A l’époque j’étais plutôt gringalet, et fragile. J’avais ressenti ce trajet comme un privilège. Si j’avais su !

Et pourtant, je n’ai rien vu, ni même rien soupçonné. Comment aurais-je pu savoir, à dix ans ? Je n’étais pas, heureusement, du cercles des élus aux faveurs du Père, qui incarnait l’autorité de l’adulte, et de l’homme de foi. Celui vers qui tous les regards convergeaient.

Alors, quand j’ai lu et su ce qui était arrivé par les articles des médias locaux puis nationaux, ce qui était arrivé, j’ai eu la nausée. Elle ne s’est qu’amplifiée quand j’ai lu les témoignages de l’association qui s’est montée : La Parole libérée. Combien de garçons furent victimes des agissements dégueulasses d’un lubrique en soutane ? Qui savait ? Qui a couvert le Père Preynat lorsque le cardinal Decourtray l’éloigne de Lyon en 1991 ? Pourquoi a-t-il joui d’une impunité totale depuis ce temps ?

Ce qui m’a fait sourire jaune ces derniers jours : le fait que le père Preynat ait été mis à la retraite chez les petite soeurs de Saint-Joseph de Montgay à Fontaines-sur-Saône, un internat d’enfants.

Les scouts de Saint-Luc ne semblent pas avoir été les seuls touchés. Le Père Preynat a aussi officié dans des établissements catholiques sous contrat avec l’Etat du 5e arrondissement de Lyon en tant qu’aumônier. Qui sait ce qui a pu avoir lieu ? Et que dire des affectations ultérieures à 1991 dans le Roannais et le Haut-Beaujolais ?

Au-delà de la sidération et de la nausée que me cause cette affaire, les actes du Père Preynat m’interpellent… L’enquête de la police amènera sans doute un nouvel éclairage sur le dossier. Ce que je crains : que le nombre de victimes soit assez élevé.

La foi-chemin

Crucifix

J’ai longuement hésité à publier cet article. Je ne veux pas passer pour grenouille de bénitier, ce que je suis loin d’être mais comme un nomade sans cesse en mouvement, mais qui erre toujours sur les mêmes pâtures, de façon cyclique… le christianisme, la foi…

En pleine francescolâtrie, J’ai lu l’intégralité de l’interview du pape François aux jésuites, sa compagnie d’origine. J’y ai trouvé de fort belles choses sur la culture du Pontife, et sur sa vision de l’Eglise. Une Eglise qui serait un hôpital de campagne, sur le terrain, aux frontières. Là où il se passe quelque chose. Le Pape insiste beaucoup sur l’expérience de terrain comme élément capital de compréhension d’un fait précis : guerres, trafic de drogues, etc. Mais cette immersion ne doit pas se faire sans discernement. Il permet ainsi d’éviter les errements, les dogmatismes, les idéologies.

Mais cette volonté d’une Église pauvre, humble, fidèle à sa Parole m’a interpellé, et devrait interpeller tous les Chrétiens, Comment passer des paroles aux actes ? Comment puis-je devenir un agent du changement, non pas politique, mais un agent au service des autres ? Ces questions m’assaillent alors même que j’ai opéré ces derniers mois une véritable remise en cause de la ma foi, de la foi. Elle allait de concert avec la dépression que j’ai connu et qui s’étiole. Les propos du Pape m’ont ainsi intéressé, lorsqu’il évoque l’idée d’une « foi-chemin ». Pour le croyant que je reste, ce chemin frôle un précipice. Le sol s’est même dérobé sous mes pas, et je tente désormais de gravir la paroi pour rejoindre les hauteurs. Cette foi vacillante, n’a pu résister aux pensées morbides que j’ai ressassé pendant des semaines. Je suis surtout en manque d’appui, d’affection intime, de concilier mon rationalisme historique à la foi… Certeau y est arrivé lui. Je fus, et suis, je pense, toujours en quête de sens… Ce à quoi l’Église, qui produit des normes est souvent incapable de donner. Le Sens ne vient-il que dans l’Action ? Tourner le croyant et son église vers l’action, est-ce produire du sens ? Dois-je moi aussi devenir acteur du changement pour entrevoir ces signes ?

On a tort d’opposer l’Amour et Dieu, Les deux sont uns. Lucien Jerphagnon définissait Saint Augustin comme un homme qui n’en revenait pas d’être aimé par Dieu, et l’affirmait dans ses Confessions. Comment moi aussi puis-je être aimé alors que j’ai nourri à mon égard un formidable déni de mon Moi profond. Comme puis-je croire, par excès d’un scientisme qui n’est qu’un discours explicatif du Monde (comme la religion d’ailleurs), une telle inquiétude vis-à-vis de Dieu ? J’ai péché par syllogisme, par excès de rationalisme. Mesurer Dieu m’est impossible. En revanche, louer Dieu comme principe ineffable et bienfaisant de toute chose, et le voir partout, comme le fait François, en percevoir les signes tangibles, comme Bossuet nous l’invitait jadis, cela m’est possible.

Un débat contradictoire au XVIIe siècle : l’évêque de Condom, Bossuet, contre Jean Claude, pasteur de Charenton

De nos jours, j’ai l’impression qu’on ne peut plus débatte ni polémiquer publiquement sans qu’il n’y ait une surenchère verbale (et physique) menant à des dérapages malheureux. Cette hystérie et cette excitation, souvent orchestrées à dessein par les médias, ne sert en vérité ni les uns ni les autres à faire avancer leur cause.

De controverse, il ne fut de plus religieuse que celle qui agita la France des Bourbons du XVIIe siècle entre catholiques et protestants. L’un des points d’orgue de cette lutte de tranchée entre partisans de la Tradition catholiques et bretteurs de la Réforme fut l’une des dernières conférence théologique entre catholiques et protestants, mettant face à face Bossuet, précepteur du Dauphin, évêque de Condom ,et Jean Claude, pasteur de Charenton le 1er mars 1678 autour de Mademoiselle de Duras.

Marie de Durfort, est née à Duras en 1648 dans une famille acquise à la Réforme depuis la XVIe siècle. Cette dame d’honneur de la duchesse d’Orléans, de la famille des Ducs de Durfort-Duras était la nièce de Turenne par sa mère. Mademoiselle de Duras avait été impressionnée par l’Exposition de la foi catholique de Bossuet. Elle souhaitait des éclaircissements sur plusieurs chapitres, et ne manqua pas d’en appeler à l’auteur pour avoir des explications. Deux entretiens eurent lieu avec Bossuet pour fixer les modalités d’une conférence, où son antagoniste serait le ministre Claude, l’un des chefs de file du Petit troupeau protestant qui fut plus long que Bossuet à accepter l’invitation de Mademoiselle de Duras à débattre. Il prétexta de l’état de la Religion réformée en France, et particulièrement à Paris qui demandait de nombreuses précautions1. D’autant plus que Claude savait la disposition de Mademoiselle de Duras a vouloir passer au catholicisme sous la direction de l’évêque de Condom…

Claude savait que cette conférence n’avait que l’illusion d’un débat contradictoire et que les jeux étaient faits. Il accepta cependant de débattre.

Bossuet avait l’habitude des joutes avec les protestants. Quelques années auparavant, en 1666-1667 il débattait avec le pasteur Paul Ferry à Metz sur l’union des Églises dans un style plus conciliant que celui qu’il adoptera pour converser avec Claude.

Un entretien préparatoire eut lieu entre Mademoiselle de Duras et Bossuet qui parla longuement de l’Église. Cette Instruction est exposée en tête de la Conférence avec M. Claude2.

La conférence elle même eut lieu le 1er mars 1678 dans l’après-midi chez la sœur de Mademoiselle de Duras, la comtesse de Roye, à Paris, et dura cinq heures. Le contenu de la discussion est connu par les relations des deux protagonistes.

L’Église fut le point abordé par Claude puis par Bossuet. Le pasteur exposa un à un les principaux points de doctrine de l’Église réformée, comme il fit jadis dans son ouvrage de la Défense de la Réformation3. Bossuet, de son coté, mit en lumière les contradictions de la doctrine. Le débat se poursuivit sur l’ecclésiologie : vérité et fausseté de l’Église, transmission de l’Écriture par l’Église (la tradition par l’entremise des Pères)… Le débat fut suivit « paisiblement », sans animosité selon Bossuet, chacun exposant ses arguments. L’évêque écrit :

« On parloit de part et d’autre assez serré et M. Claude alloit au fait et se présentoit à la difficulté sans reculer. Il est vray qu’il tendoit plûtost à m’envelopper dans les inconveniens où je l’engageois, qu’à montrer comme il en pouvoit sortir lui-même »4

Mais le débat n’est pas sans danger. Bossuet craignait l’astuce de Claude. L’évêque de Meaux poursuit :

« Pour moy je n’avais garde d’en sortir, puis que c’estoit celuy sur lequel Mademoiselle de Duras demandoit éclaricissement. Elle ma parut touchée : je me retiray toutefois en tremblant & craignant toûjours que ma foiblesse n’eust mis son âme en peril, & la verité en doute. »5

Les suites de la conférence sont connues : Marie de Duras revit Bossuet dès le lendemain pour le rassurer sur sa volonté d’abjurer le protestantisme, ce qu’elle fit le 22 mars 1678.

Chacun des antagonistes rédigea son compte-rendu qui fut diffusé d’abord par voie manuscrite. Le premier à publier fut Bossuet qui imprima assez tardivement sa Relation, de la conférence avec M. Claude, Ministre de Charenton, sur la matière de l’Eglise6. L’évêque détaille l’organisation de la conférence, et les thèmes abordés : les contradictions des Réformés, la question conciliaire, l’autorité des Ecritures et de l’Église, la séparation entre catholiques et protestants… Jean Claude suivit et publia en 1683 Réponse au livre de M. l’evesque de Meaux intitulé Conférence avec M. Claude7.

La conférence fit énormément de bruit chez les catholiques et les protestants. Les ouvrages de Claude et Bossuet furent imprimés plusieurs fois en français mais aussi en anglais. Claude fut ainsi plusieurs fois sollicité pour renouveler cet exercice de conférence théologique mais refusa toutes les offres.

Références :

Emile KAPPEL, Les conférences théologiques entre catholiques et protestants en France au XVIIe siècle, Paris, Honoré Champion, 2011.

__________

1 Jean Claude, Response au livre de M. l’evesque de Meaux intitulé Conference avec M. Claude, se vend à Charenton, par la Veuve d’Olivier de Varennes, 1683, p. 392.

2 Jacques Bénigne Bossuet, Conférence avec M. Claude Ministre de Charenton sur la matière de l’Église, Paris, chez Sébastien Mabre-Cramoisy, 1682, 504 p.

3 Jean Claude, La défense de la réformation contre le livre intitulé « Préjugez légitimes contre les calvinistes », Quevilly, Jean Lucas, 1673.

4 Bossuet, op. cit., p. 203.

5 Idem.

6 Op. cit.

7 Op. cit., note 1.

Georges Rouault, peintre de la souffrance

Le musée de Fourvière expose des oeuvres du peintre expressionniste Georges Rouault (1871-1958) que j’ai visité cet après-midi en compagnie d’un ami. La dernière exposition en date sur Rouault fut celle de la Pinacothèque de la ville de Paris en 2008.

Si le musée de Fourvière n’a ni le prestige ni l’envergure de la pinacothèque, il faut lui être gré d’avoir permis cette exposition sur un peintre quelque peu oublié mais qui eut l’honneur de funérailles nationales en 1958  et que certains critiques considèrent comme le plus grand peintre d’art sacré du XXe siècle. Une centaine d’oeuvres sont présentées au public : tableaux, aquarelles, eaux-fortes, pour la plupart réalisées dans les années 1920-40.

Rouault fut un élève de Gustave Moreau qu’il fréquentait avec Henri Matisse. A la mort de Moreau, et selon les voeux du Maître, il fut conservateur du musée Moreau. Au cours de sa vie, il fréquenta Huysmans, Picasso, Alfred Jarry, André Suarez, Jacques Maritain, Léon Bloy, dont l’oeuvre le marqua fortement.

Parmi ces oeuvres, deux cycles sont présentées : le Miserere et la Passion qui ont rarement été exposées dans leur totalité. Rouault est certes catholique, mais on ne peut le réduire à ses peintures religieuses. Ces deux ensembles se répondent pour montrer une souffrance, mais une souffrance universelle. La figure du Christ, très présente dans l’exposition est certes l’expression d’une foi sincère, mais elle se perçoit aussi comme l’allégorie d’une humanité souffrante, d’un Occident qui dans ce premier XXe siècle broie les hommes et les coeurs dans des conflits meurtriers et une industrialisation dévoreuse d’ouvriers.

L’oeuvre de Rouault  souvent tragique et sombre, se veut spirituelle, méditative sur un XXe siècle accablé par l’horreur des guerres, le misérabilisme ouvrier, la vanité des Puissants, les faux-semblants, la tristesse des banlieues, la mort. Mais c’est aussi l’amour d’une mère pour son enfant, le visage de Ludmilla, la figure rayonnante du Christ…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Le plus intéressant dans cette exposition reste ses eaux-fortes. Le noir et blanc donne à son travail une extraordinaire force en accentuant le tragique des figures et des formes. Le style de Rouault se joue sur la représentation des corps. Souffrance du Christ, Corps souffrants, visages émasciés…

Les contours soulignés par des traits noirs écrasent les autres couleurs et donnent à ses oeuvres une profondeur qui ne verse jamais dans le dolorisme. Cet insistance sur les contours rappelle aussi les formes découpées des vitraux. Or Rouault fut restaurateur de vitraux dans sa jeunesse entre 1885 et 1890. Ses peintures, très travaillées suivent cette ligne stylistique, On retrouve dans leur texture, une variété tonale et un contraste souvent marqué pour mieux souligner l’éclairage des figures et des formes.La beauté des couleurs de ses (rares) tableaux et aquarelles rappelle parfois la diversité chromatique des paysages provençaux de Cézanne.

L’exposition s’achève le 5 janvier 2014.

Paul Veyne « Quand notre monde est devenu chrétien », 2007

J’ai lu en deux petites semaines, sur ma dune du Grau-du-Roi, un petit ouvrage du grand historien de l’Antiquité Paul Veyne intitulé Quand notre monde est devenu chrétien (312-394).

Dans mes souvenirs d’étudiant, j’avais lu un autre livre de l’auteur,  Le Pain et le Cirque, qui traitait de l’évergétisme dans le monde romain et qui m’avait ébloui. Cet ouvrage est plus accessible, bien qu’assez technique pour quelques passages. Il n’en reste pas moins passionnant en dépit de quelques redites et d’une fin quelque peu abrupte.  Paul Veyne montre ici l’épisode de la « révolution constantinienne » en matière de religion : l’installation et la pérennisation du christianisme comme religion privée du Prince, en l’occurrence celle de l’empereur Constantin, puis son essor dans l’Empire au IVe siècle.

Dans son livre, Paul Veyne s’attache à comprendre comment Constantin né dans un milieu païen s’est peu à peu converti au christianisme, et comment il mit ses talents politiques au service de sa foi. Si Constantin ne fut baptisé que sur son lit de mort, il fut un croyant convaincu tout au long de sa vie mais ne songea guère à imposer sa religion aux sujets de l’Empire. Depuis le songe bien connu puis la bataille du Pont Milvius en 312, il s’attacha a faire du christianisme, religion minoritaire et élitiste, une « Église » forte et digne de concurrencer le paganisme tout autant que le judaïsme.

Mais si le christianisme était la religion du Prince, elle n’était pas la religion de l’Empire. Paul Veyne nous apprend comment païens et chrétiens ont su au IVe siècle vivre ensemble dans les cités de l’Empire sans  trop d’anicroches. C’est bien l’intérêt commun des cités et de l’Empire qui prévalait dans la gestion quotidienne des affaires et la célébration de rites communs.

A la suite de Constantin, ses successeurs adoptèrent le christianisme comme religion personnelle, jusqu’au règne de Julien dit l’Apostat ( 361-363). La réaction païenne à l’essor chrétien aurait pu à ce moment noyer le poisson, et réactiver les persécutions du IIIe siècle. Il n’en fut rien et le christianisme s’imposa comme religion d’Etat une trentaine d’années plus tard, vers 390.

L’intérêt du livre réside surtout dans l’analyse de l’articulation entre politique et religion. Dans nos sociétés laïques, nous nous alarmons de toute intrusion dans les affaires politiques. Or, Constantin fit l’inverse : il mit son pouvoir politique au service de la religion, non sans arrière-pensées : contrôler l’Église chrétienne et donc une minorité religieuse, marginalisée sous le règne de ses prédécesseurs, et se montrer comme le chef temporel le bienfaiteur et l’arbitre des querelles de l’Église. On retrouve ici les origines du césaropapisme et de curieuses analogies avec les rapports byzantins. entre pouvoir impérial et pouvoir religieux.

Cette prise d’autorité sur l’Eglise chrétienne ne va certes pas sans une décrédibilisation du paganisme, que Constantin présente dans ses écrits comme une superstition, le dégoûtant par ses sacrifices, la concurrence des dieux, et ses sophismes. Constantin pressentait selon Paul Veyne le dessein universel d’un christianisme centré sur l’Homme où chaque croyant compte puisque Dieu institue une relation aimante, et unique,  avec chacun. A l’inverse, le paganisme est une religion et les croyants sont avant tout tournés sur la satisfaction de leurs désirs,   Toutefois, il prit garde à ne pas criminaliser la religion de la majorité des habitants de l’Empire et à assurer les devoirs prescrits par sa fonction.

c’est bien l’action décisive de Constantin qui fit passer le christianisme du statut de secte judaïque à celui de religion organisée,  et structurée préfigurant son hégémonie sur l’ensemble de l’Empire romain quelques décennies plus tard. Toutefois, Paul Veyne précise que le christianisme ne constitue pas les racines de l’Europe. Ce serait plutôt l’inverse : comment l’Europe s’appropria le christianisme pour l’accorder à soi. L’auteur conclut sur la déchristianisation de l’Europe. Le Continent du moins en Occident reste attaché au christianisme, mais de façon patrimoniale, et non plus religieuse (je ne suis pas tout à fait d’accord sur ce point).

Une petite ville trop tranquille

J’ai appris avec stupéfaction d’une connaissance docteur en histoire comment le milieu intégriste catholique peut mettre en coupe réglée une ville de Bourgogne et ré-écrire l’histoire de la région à la lumière de ses valeurs. Lorsqu’on fait de l’Histoire, qu’on s’intéresse au passé, y compris le plus anodin, du plus petit village à la grande ville, aucun domaine ne devrait être soumis à la censure et à la pression de groupes mémoriels ou religieux agissant sans scrupule. Et pourtant, même dans le cas d’une Histoire locale, on peut avoir de sérieux problèmes comme chercheur parce que son sujet d’étude remet en cause, par une simple lecture documentaire, la vision idyllique d’un passé figé et idéalisé .

Paray-le-Monial est une ville comme il en existe beaucoup dans la « diagonale du vide » de la France, un chef-lieu de canton, où tout paraît s’écouler dans la quiétude. Une ville « parfaite », fleurie, touristique, au coeur du Charollais, mais les apparences sont trompeuses

La ville se dépeuple, les jeunes préfèrent partir pour Lyon, Dijon ou Mâcon. La ville vieillit, mais sa réputation touristique reste intacte. C’est surtout un centre de pèlerinage où l’on honore le Sacré-Coeur. A partir de 1672, Marguerie-Marie Alacoque (1647-1690), une religieuse visitandine reçoit les apparitions du Christ, dont une où il lui aurait montré son coeur. A partir de ce moment, la religieuse s’est consacrée à promouvoir la dévotion au Sacré-Coeur. Elle est aidé dans cette mission  par son directeur de conscience, par un jésuite de la région lyonnaise, Claude de La Colombière (1642-1682), acquis à la cause. Il répand cette image au sein de la Compagnie de Jésus.

Les corps Marguerite-Marie Alacoque et Claude La Colombière reposent à la Basilique du Sacré-Coeur à Paray-le-Monial. La visitandine fut canonisée en 1920, et le jésuite en 1992 par Jean Paul II. Un pèlerinage honore donc le Sacré-Coeur et les deux saints et attire dans la vieille église romanes fidèles et touristes.

Mais le culte du Sacré-Coeur ne devint populaier qu’à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle en France, et le pape Léon XIII consacré dans une encyclique, Annum Sacrum, tout homme au Sacré-Coeur. Ce n’est pas un hasard si la basilique du Sacré-Coeur fut bâtie à Paris. Après la Commune et la guerre franco-prussienne, la construction de l’édifice symbolisait le « redressement moral » de la France. L’Assemblée nationale déclara sa construction d’utilité publique le 24 juillet 1873, Un mois auparavant, un groupe de députés consacra à Paray la France au Sacré-Coeur.

La dévotion du Sacré-Coeur est donc intimement liée à une forme de nationalisme attirant toute une frange de l’Extrême-Droite à Paray. Une conférence sur « l’engagement chrétien en politique » y réunit à la Toussaint des ténors du Front National, des ex UMP, des membres Civitas, etc.

Mais à Paray, ce sont les intégristes qui font la loi, y compris dans la façon d’interpréter l’histoire des lieux au temps de Marguerite-Marie Alacoque. On croit à tort que le XVIIe siècle français est une « matière morte »  pour l’historien, sans enjeux, et que l’on peut aborder les sujets sans soulever les passions. Or, lorsqu’on veut faire de la Recherche, et s’intéresser à l’histoire parodienne au Grand Siècle, on ne doit pas s’écarter d’une certaine doxa intégriste. Le fait, pour l’historien, de recontextualiser la dévotion du Sacré-Coeure dans une ville biconfessionnelle (catholique et protestante) est une hérésie qui peut causer quelques dommages préjudiciables à sa présence sur les rives de la Bourbince : calomnies et rumeurs, menaces, pneus crevés… Contre l’intimidation, on doit se défendre et cela passe par la médiatisation trop timide. L »Histoire ne saurait devenir l’otage d’un poignée d’illuminés, pas plus que le catholicisme.

L’impunité dont jouissent les intégristes et les identitaires à Paray lasse cependant une bonne partie de ses habitants inquiets pour l’image de leur ville qui ne sont pas tous « bas du front ». Le maire n’est visiblement pas opposé à ce qui se passe, pas plus qu’à la censure de certains intégristes sur la recherche en Histoire, ce qui pourrait lui coûter son siège lors de la prochaine élection municipale.

A Paray, on censure les historiens, tranquillement, cela ferait une jolie manchette pour un journal.

Habemus papam

Image 3

L’élection du cardinal-archevêque de Buenos Aires est un bonne surprise. En tant que lointain observateur et historien de l’Eglise, je m’attendais à l’élection d’un cardinal issu de la Curie, tandis que le choix du Conclave s’est porté sur la figure d’un jésuite salué pour sa modestie et son mode de vie sobre. Un Argentin, de surcroît, un homme du Sud, là où bat désormais le coeur de l’Eglise.

Le pape François est le 266e successeur de Pierre.

Comme croyant, je ne me peux que je me réjouir de voir porté à la tête de l’Eglise catholique, mon Eglise, un pape anti-libéral, issu du peuple et proche des pauvres, et fanatique de football qui est la véritable religion de cette planète comme chacun sait. Un pape aussi intransigeant d’un point de vue des moeurs, sur le mariage homosexuel notamment. On a donc une figure de compromis satisfaisant les progressistes et les conservateurs du Sacré Collège. On peut néanmoins espérer une meilleure prise en compte de la doctrine sociale de l’Eglise et sa véritable application, c’est-à-dire une Eglise qui prend fait et cause pour l’Homme, et la justice sociale.

Les pisse-froids anti-calottins comme Mediapart ont immédiatement sorti les dossiers sur le cardinal Bergoglio, comme ses liens « troubles » avec la dictature argentine. En l’absence de plus amples lectures, je m’abstiendrai de toute ligne là-dessus. Etrangement, la revue Golias a supprimé un article sur Bergoglio à laquelle j’ai assisté en quasi direct. Je me demande pourquoi avoir supprimé ce texte.

La tâche est immense pour lui. La première sera sans doute de réorganiser la Curie et de la rajeunir et pour l’adapter aux défis du XXIe siècle, en premier lieu l’évangélisation pour contrer les mouvements charismatiques protestants et l’expansion de l’Islam en Afrique. Le second sera de déminer les scandales Vatileaks et les affaires de pédophilie en Europe et en Amérique qui ont traumatisé les cardinaux romains. Enfin, il faudra rendre l’Eglise plus avenante par une communication, véritable enjeu de survie pour le catholicisme sous sa forme actuelle.

Gaudemus et expectamus.