« Sur l’idée d’une communauté de solitaires » de Pascal Quignard

Quignard couverture

Lorsque je dois me rendre à Paris, j’essaie toujours de passer par quelques églises que j’aime. L’église Saint-Gervais Saint-Protais compte parmi celles-là.

Pas de bancs mais de petits tabourets de bois sombre posés sur un immense tapis. L’église est desservie par la fraternités monastiques de Jérusalem. Nous sommes dans une église où la foi se vit. Dans le silence. J’ai vu ces frères et soeurs prier au bout d’une nef baignée par la lumière du mois d’avril. Communauté dans le monde et hors du monde, les religieux de la Fraternité sont salariés, vivent de leur travail et ne s’isolent pas de la ville par le cloître. Cette congrégation invite les laïcs  à vivre une spiritualité monastique au coeur des métropoles sans trop de contraintes. J’ai été frappé par le recueillement de ces religieux, seuls dans leur méditation et pourtant en communauté.

Pascal Quignard vient de publier un petit livre que je lis et relis Sur l’idée d’une communauté de solitaires, publié à Paris, aux éditions Arlea. Les Fraternités sont loin des solitaires de Port-Royal, qui, eux, sont passés du Monde à un érémitisme tempéré au Grand Siècle.

Comment est-il possible de constituer une contradictoire « communauté de solitaires » ? c’est la question que se pose Pascal Quignard.  Avec les Solitaires de Port-Royal, on était loin cependant des contraintes de la règle, alors que les Fraternités de Jérusalem aujourd’hui sont d’inspiration bénédictine.

Les « solitaires », écrit Quignard, désignaient des hommes de la société civile, aristocrates ou riches bourgeois, qui optaient pour les mœurs des couvents (ses abstinences, ses silences, ses austérités, ses veilles, ses tâches, ses lectures) mais qui refusaient de s’y lier par des vœux. […] Ils quittaient la cour pour franchir vingt kilomètres et se retrouver dans un bois.
Ils ne se guidaient sur aucune règle extérieure, n’obéissaient à personne, jaloux seulement de leur retrait du monde. […] Ils étudiaient. Ils ne tutoyaient personne. » p. 28-29.

Aristocrates mutiques et studieux, ils contribuèrent au rayonnement intellectuel de Port-Royal. A partir de cette communauté, Quignard esquisse des parallèles et des connexions entre la solitude, la lecture et l’écriture. Ecrire, ou lire est une activité généralement solitaire, qui nécessite un retirement du monde.

Retirement qui est aussi un engagement. Le religieux s’engage à célébrer Dieu en communauté ou dans la solitude, par l’étude et la prière. C’est bien ce que montre l’auteur en évoquant la soeur aînée de Blaise Pascal, Jacqueline Pascal quittant le Monde un jour de janvier 1652 pour l’abbaye Port-Royal-des-Champs sans un adieu à ses proches. L’engagement religieux est renoncement au monde. Jacqueline renonce vraisemblablement à un mariage sans doute profitable pour célébrer par la prière et le silence la gloire divine.

L’engagement du lecteur est une solitude. Elle consiste en une activité quasi solitaire qui nécessite un retirement en soi même, mais il se noue un dialogue avec le texte et son auteur.

« Seul on lit, seul à seul avec un autre qui n’est pas là.

Cet autre qui n’est pas là ne répond pas, et cependant il répond.

Il ne prend pas la parole, et cependant une voix silencieuse particulière, si singulière, s »élève entre les lignes qui couvrent les pages des libres qu’elle sonne.

Tous ceux qui lisent sont seuls dans le monde avec leur unique exemplaire. Ils forment la communauté mystérieuse des lecteurs.

C’est une compagnie de solitaire comme on le dit des sangliers dans l’ombre touffue des arbres » p. 70.

Quant à l’écriture, elle aussi nécessite le silence et la solitude. Pour Pascal Quignard, ce fut une « urgence » lorsqu’il passa près de la mort en 1996 en raison de problèmes cardiaques, une urgence de finir une œuvre, le Dernier royaume, avant que tout s’éteigne.

La solitude obsède Pascal Quignard qu’il définit comme le « singulier désir d’être singulier, d’être seul. » (p. 75). C’est ce qu’on appelle en psychiatrie la différenciation. Se différencier dans et hors la communauté humaine, où la solitude devient un asile sûr face au poids de cette communauté, un « singulier désir de partir » loin des regards et de l’étiquette, et donc libre, comme les Solitaires, de mener une vie sobre faite de prière et d’étude.

Comme Pascal Quignard, enfant, j’aimais la solitude. Non pas la solitude pour elle même, mais la protection qu’elle offrait contre les autres. J’avais et j’ai toujours une difficulté à nouer des relations avec mes contemporains. Mais au fil du temps et le passage à l’age adulte aidant, j’ai désormais plus de mal à vivre cet état quoique j’y trouve quelques avantages comme une grande liberté d’agir et d’être.

Ce que j’aime chez Pascal Quignard, tant dans son style que dans ses romans, c’est l’invitation à la sobriété, mais aussi à l’absence, au détachement du monde pour se découvrir ; mais aussi par découvrir que la beauté est toujours et forcément simple quand elle se dévoile : le son de la viole, le chiaroscuro de Georges de la Tour… C’est ce que j’ai pu retenir de Tous les matins du monde. D’où ce rapprochement si évident de son œuvre avec les écrits jansénistes. Il traduit une certaine angoisse non pas d’un Dieu qui se serait retiré du monde, mais de la mort et de son corollaire, son salut. On est toujours seul face à la mort. Dès lors on se questionne : ai-je donné du sens à ma vie ? A-je vécu, dans le cas des jansénistes, chrétiennement ?  Face à la lassitude du Siècle, il est souvent bon de partir comme le désir du vieux sanglier :

« Dédaigné, lassé des siens, évincé, devenu farouche, il erre, solitaire, de plus en plus sauvage, de plus en plus dense, de plus en plus agressif, de plus en plus violent, de plus en plus indétectable. » p. 77

Angoisse mortifère d’une nature dépeinte par l’écrivain telle quelle est, à la manière d’un Marc Aurèle.

Mais il n’empêche, le doute subsiste d’un après qui effacerait toutes les souffrances et dont on perçoit les signes. Monsieur de Sainte-Colombe voit apparaître sa femme dans sa cabane, Pascal a connu sa nuit de feu. Et Quignard ? En dépit de sa solitude, attend-il encore quelque chose de ce monde ?

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