Les « promenades japonaises » d’Émile Guimet et Félix Regamey

 

Mishima, 11e station du Tōkaidō, par Hiroshige

Mishima, 11e station du Tōkaidō, par Hiroshige

En visitant l’exposition consacrée aux collections d’Émile Guimet au Musée des Beaux-Arts de Lyon en 2012, je n’avais pas pris toute la mesure de l’importance de l’industriel lyonnais pour l’orientalisme français, et plus important encore, pour la compréhension du Japon féodal de l’ère Edo.

Je reviens à lui par les voies détournées de l’Histoire et de l’ethnographie. Emile Guimet s’est rendu au Japon en 1876 avec le peintre Félix Regamey pour y étudier les religions de l’archipel, en particulier le Shinto et le Bouddha zen. Mais son étude dépasse largement le cadre spirituel et s’intéresse au Japon Meiji, en pleine mutation. Ce qui intéresse les voyageurs n’est pas le Japon qui s’industrialise à grands pas depuis l’ouverture du pays une dizaine d’années auparavant, mais aux permanences et aux traditions du Japon du Bakufu. L’intérêt des voyageurs se porte sur tout ce qui est à leur portée dans un pays qui leur paraît d’une beauté singulière. L’épure et la simplicité du mode de vie nippon conjugué à la beauté des paysages constituent un véritable « choc culturel ».

La visite des temples shinto de Nikko laisse Guimet en admiration devant le délicat mélange de l’architecture japonaise et d’une nature patiemment travaillées par l’homme. Sa description se conclut par ces mots :

« A travers cet entassement de merveilles, le visiteur éprouve une sorte de vertige, il y a un moment où l’on se demande quand va finir la série des étonnements, quand va finir la série des ascensions ; il semble que c’est au ciel que tout cela va aboutir et les pèlerins impressionnés peuvent de bonne foi se croire en route pour le paradis. »<1>

L’œil occidental est rapidement séduit par l’esthétique artistique et artisanale japonaise, mélange de simplicité et de sophistication. Le génie japonais relève sans doute de ce que les Grecs auraient appelés la metis, l’intelligence pratique. Toute action humaine semble liée au cadre qui l’entoure. La culture japonaise est l’harmonie de l’ensemble. L’épure du geste est comme la nature environnante chargée d’une signification. Le Japon est un pays d’artistes, celui du signe allié au mythos. Guimet écrit :

« Une chose à remarquer, c’est que les Japonais qui enregistrent avec grand soin les faits historiques n’oublient jamais de prendre note de l’aspect du décor où se passe l’action. Amoureux comme ils le sont des beautés de la nature,  ils ne peuvent séparer le fait du paysage ; de même qu’ils se souviennent des costumes que portaient les héros de leurs chroniques, ainsi que la décoration des appartements où les évenements ont eu lieu. Ce peuple artiste a mis son histoire en tableaux.

Il y a certaines vues de pruniers en fleurs, de brouillards sur les montagnes, de feuillages roussis par l’automne qui sont fatalement destinés à encadrer des faits historiques devenus populaires autant par la beauté de la mise en scène que par l’intérêt des situations. » <2>

Durant les neuf semaines de voyage entre Yokohama et Kyoto par le Tokaido (le chemin vers la capitale du Sud), Émile Guimet note scrupuleusement ses impressions et ses entretiens sur des carnets, tandis que Félix Regamey dessine leurs rencontres et croque les scènes de vie de la société japonaise des campagnes qui n’est pas encore trop gagnée à l’occidentalisation.

Regamey dessiné par Kawanabe Kyosai

 

Guimet en profite pour acheter de nombreux manuscrits religieux, mais aussi des porcelaines, des estampes, tissus et kakemono, masques du théâtre Nô, et des statues du panthéon Bouddhique mises au rebut par l’instauration d’un shintoïsme d’État voulue par le gouvernement.

Le retour des Français au pays est triomphal, et leur voyage contribue à renforcer le japonisme. Émile Guimet expose ses collections accumulées lors de ses voyages dans son musée à Lyon construit en 1878, et les transfère à Paris dix ans plus tard où elles connaissent un succès phénoménal.

Entre temps, les Promenades japonaises paraissent à Paris en 1880 chez Charpentier. Elles constituent un témoignage de première main pour comprendre la société la culture et les religions du Japon Edo. Si une réédition a été faite en 1962, il n’existe aucune  édition contemporaine de ces écrits, ce qui est fort dommage. Félix Regamey fait paraitre de son coté en 1905 Le Japon en images avec 244 illustrations tirées de ses dessins.

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<1> Emile Guimet, Promenades japonaises, Paris, Charpentier, 1880, p. 235-236.

<2> Ibid., p. 20.

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