« L’île », un texte de Erri de Luca

Ischia - par Max Sat - Flickr - Licence CC - NC-ND

Ischia – par Max Sat – Flickr – Licence CC – NC-ND

Petit passage dans ma bibliothèque un soir d’automne propice à la lecture, bien au chaud dans son lit. Dans un coin de ma bibliothèque sommeillait un petit ouvrage Librio Méditerranées, paru en 1998 que j’ai dû acheter deux francs à l’époque, tout juste adulte. C’est un recueil de textes sur la Méditerranée rassemblés par Jean-Claude Izzo et Michel Le Bris. Cette mer est bien entendu ce qui relie les écrivains qui ont bien voulu donner un récit de leur relation, particulière, à ces eaux matricielles.

Erri de Luca a donné un petit texte de cinq pages traduit par Danièle Valin : L’île. Son île, Ischia où les Napolitains aisés vont chercher un peu de fraicheur marine pendant les mois chauds.

Il s’y rendait chaque été avec sa mère pendant son enfance dans les années 50 et 60. L’île n’est pas loin des rives de la Campanie, mais l’isolement que lui procure la mer est une promesse d’épanouissement.

 L’île est un monde à lui tout seul, un territoire à explorer, un espace qui, bien que fini semble infini par les promesses qu’il offre.

Je ne suis allé sur l’Epomeo, point culminant de l’île à huit cents mètres au-dessus de la mer, que dans ma jeunesse. De là, je regardais le monde sous son angle plein. L’île avait un anneau brillant qui l’enserrait au large, en retrait. Elle était prisonnière, mais on ne le voyait que d’ici. Je ne voulais pas d’autres limites, les fixer et puis les oublier. Les miennes se trouvaient dans le coup d’œil d’une journée claire de septembre au sommet de l’île.

L’île se suffit à elle même. Et parce qu’elle se suffit à elle même, elle est cette ligne de fuite, qui permet d’échapper aux contraintes du monde extérieur, à peine visible de l’Epomeo, le monde « claustral » de la ville. Sur l’île, les codes  de la société urbaine n’ont plus cours. Erri quitte l’espace strié, entravé, régulé, codifié, de la ville pour retrouver chaque été les rivages d’une île qui fait corps avec les horizons infinis de la mer Tyrrhénienne.

Dans un espace restreint, j’ai senti l’immense, les limites du corps et l’énergie extraite d’un fruit cru de mer. J’étais une chose de la nature exposée à la saison. Je donnais le nom de l’île à cette liberté. Si je ne lui ressemble pas, alors je n’ai rien appris.

L’île n’est pas qu’un rocher dans la mer, c’est un prolongement de soi, une « vertèbre mère » pour reprendre les mots de l’auteur. Il y a l’île et il y a le corps. Le corps qui chaque été subit sa mue au contact des éléments. Marcher, grimper, nager, éjaculer, à force de s’ébattre, l’île transforme. Arpenter ses collines, explorer ses côtes à la nage, paresser sur un rocher… Au fil des jours, le sel et le soleil font leur œuvre. La peau se durcit et fonce, les poils jaunissent. Si l’île est la liberté, la transformation du corps en est le signe ostensible.

L’île apprenait à être une bête pour soi, elle donnait au corps la force d’une limite.

Le corps s’ensauvage, ce n’est plus le corps apprêté et la mise soignée de Naples. Il s’adapte à son milieu et fait de l’enfant une créature insulaire soumise « à la saison » loin de toutes contraintes. Erri appartient à l’île par son corps.

Le récit de Erri de Luca sur son corps est celui d’un homme mûr revenant sur une partie de son enfance, ces mois d’été, où il fut le plus heureux. Une Arcadie où l’écrivain, qui n’en était pas encore un y exprimait les possibilités d’un corps en mutation. à dix ans, le corps enfantin est l’état premier d’une « enveloppe contenant toutes les formes futures ». Voilà ce qui intéresse l’auteur, autant que l’île qui s’incarne ligne après ligne par la description qu’il en fait.  Ce texte préfigure l’approfondissement de cette relation entre le corps et l’île dans le livre Les poissons ne ferment pas les yeux paru en 2011.

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