Le Philosophe et l’apocalypse numérique

Albrecht Dürer - Les quatre cavaliers de l'Apocalypse

Albrecht Dürer – Les quatre cavaliers de l’Apocalypse

J’ai assisté et très modestement participé à l’organisation d’une conférence donnée par le philosophe français Bernard Stiegler. Elle eut lieu la semaine dernière à l’université Lyon 3.

Bernard Stiegler est un des meilleurs philosophes français du moment. Ce n’est ni un philosophe de salon, à la BHL, ni un philosophe gâteux, comme Michel Serres. C’est un philosophe kantien, raisonnable et critique sur le monde qui l’entoure, en particulier sur la technique et les nouvelles technologies. C’est un véritable philosophe dans le sens deleuzien du terme : il construit et applique des concepts qu’il fait interagir en systèmes.

L’un de ses concepts est celui du pharmakon. Il reprend de Platon et qu’il élargit dans plusieurs de ses ouvrages : le pharmakon est à la fois un remède et un poison.

Bernard Stiegler a beaucoup travaillé et pensé les nouvelles technologies et c’est dans ce cadre d’une réflexion sur l’université numérique que nous l’avions invité. Pourtant, le sujet a vite été écarté pour une réflexion globale sur le numérique, et précisément sur les problèmes futurs qu’il va causer.

M. Stiegler est d’abord parti d’une réalité : le numérique est à la fois un processus d’échange d’information tout autant qu’un outil negentropique : il permet à l’homme de lutter contre l’entropie et d’augmenter ses capacités. On a ici un écho au mouvement transhumaniste qui vise à faire de nous des hommes augmentés. Mais nous le sommes déjà à notre manière, depuis le maniement d’artefacts pour se nourrir, se défendre, se battre. Ces artefacts, allant d’un bout d’os  au smartphone sont des hypomnémata selon M. Stiegler, des outils artificiels et extérieurs de la mémoire humaine ; mémoire qui n’est plus seulement organique mais artificielle, et ces objets, désormais numériques sont connectés et communiquent entre eux, indépendamment de notre volonté même.

On peut très bien partir du constat de Michel Serres dans Petite Poucette d’étonnement devant les capacités offertes par le numérique, mais on a aussi des raisons de s’inquiéter des problèmes que la révolution numérique engendre. L’un des grands dangers est l’automatisation et la numérisation des taches qui touche jusqu’aux professions dites intellectuelles. Pour Bernard Stiegler, cette automatisation conduit à une augmentation du chômage. Amazon va robotiser une grande partie de ses entrepôts plutôt que d’embaucher des personnes chargées de préparer les commandes. Ce sont des secteurs professionnels entiers qui sont menacés : distribution, manutention et logistique, automobile et industries, secteur de l’édition, journalisme et bibliothèques…

On paie déjà tous nos courses à des caisses automatiques. J’ai fait quelques courses à Décathlon il n’y a pas longtemps, il ne reste plus qu’une caissière, le reste a été remplacé par des machines, une employée se charge d’aider les clients à les manipuler et à enlever les antivols des articles.

L’inversion de la courbe du chômage apparaît pour Bernard Stiegler bien illusoire si l’on continue sur le modèle économique et industriel américain basé sur la rentabilité et le profit. Le philosophe lui, assumer son rôle de Cassandre. Dans un monde où tout est monnayable, y compris nos données personnelles les plus intimes, quatre grands groupes américains ont désormais la mainmise sur l’ensemble du monde numérique : Facebook, Google, Amazon, Apple. « Quatre cavaliers de l’Apocalypse » pour reprendre l’expression du Philosophe. Il est impératif pour la France et l’Europe en général de proposer ou inventer un contre-modèle, ou d’inventer un système économique alternatif au modèle américain. Pour le Philosophe, cela pourrait passer par une économie de la contribution. Tout reste à faire. Mais au-delà de ces problèmes à venir, c’est tout simplement la valeur « travail » si importante dans nos sociétés qui se trouve questionnée, malmenée voire obsolète.

Cet enjeu n’est pas absolument pas pris en compte par une classe politique qui raisonne à court terme et semble obsédée par une croissance économique qui ne revient pas. Pire, aucune stratégie économique d’envergure nationale ou européenne n’est proposée par les gouvernements en place et les grands partis politiques.

On s’éloigne du thème de l’université numérique sur lequel nous voulions entendre Bernard Stiegler. Pourtant, la présentation du numérique révèle en filigrane l’indigence du poids des acteurs de l’enseignement supérieur et de la recherche publique. Le web est une invention européenne (le Britannique Tim Berners-Lee en 1989 au CERN, que j’ai eu la chance de rencontrer en 2012). Or, comment innover et permettre l’émergence d’une politique industrielle ambitieuse alors que les budgets de la recherche et de l’enseignement supérieur sont en réduction constante en Europe ?

 

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