Nuit romaine

Revivre la douceur estivale des nuits romaines ? Peut-être plus vite que je l’espérais…

« La nuit qui précédait le jour fixé pour son départ, comme elle ne pouvait dormir, elle entendit passer sous ses fenêtres une troupe de Romains et de Romaines, qui se promenaient au clair de la lune en chantant. Elle ne put résister au désir de les suivre, et de parcourir ainsi, encore une fois, sa ville chérie ; elle s’habilla, se fit suivre de loin par sa voiture et ses gens, et se couvrant d’un voile pour n’être pas reconnue, rejoignit, à quelque pas de distance cette troupe qui s’était arrêtée sur le point Saint-Ange, en face du mausolée d’Adrien. On eût dit qu’en cet endroit la musique exprimait la vanité des splendeurs de ce monde. On croyait voir dans les airs la grande ombre d’Adrien, étonnée de ne plus trouver d’autres traces de sa puissance qu’un tombeau. La troupe continua sa marche, toujours en chantant, pendant le silence de la nuit, à cette heure où les heureux dorment. Cette musique, si douce et si pure, semblait se faire entendre pour consoler ceux qui souffraient. Corinne la suivait, toujours entraînée par cet irrésistible charme de la mélodie qui ne permet de sentir aucune fatigue, et fait marcher sur la terre avec des ailes.

Les musiciens s’arrêtèrent devant la colonne Antonine et devant la colonne Trajane ; ils saluèrent ensuite l’obélisque de Saint-Jean-de-Latran, et chantèrent en présence de chacun de ces édifices : le langage idéal de la musique s’accordait dignement avec l’expression idéale des monuments ; l’enthousiasme régnait seul dans la ville pendant le sommeil de tous les intérêts vulgaires. Enfin, la troupe des chanteurs s’éloigna, et laissa Corinne seule auprès du Colisée. Elle voulut entrer dans son enceinte, pour y dire adieu à Rome antique. Ce n’est pas connaître l’impression du Colisée, que de ne l’avoir vu que le jour : il y a, dans le soleil d’Italie, un éclat qui donne à tout un air de fête : mais la lune est l’astre des ruines. Quelquefois à travers les ouvertures de l’amphithéâtre, qui semble s’élever jusqu’aux nues, une partie de la voûte du ciel paraît comme un rideau d’un bleu sombre placé derrière l’édifice. Les plantes qui s’attachent aux murs dégradés, et croissent dans les lieux solitaires, se revêtent des couleurs de la nuit; l’âme frisonne et s’attendrit tout à la fois en se trouvant seule avec la nature. »

Madame de Staël, Corinne ou l’Italie, XV, chap. 4.

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