Patrimoines menacés, patrimoines vandalisés

Quel sort va réserver les candidats aux municipales au « patrimoine » ? Entendons nous : au patrimoine bâti, à l’urbanisme même de la ville qui fait d’une skyline, d’une place ou d’une perspective un paysage urbain.

Ce matin la candidate Hidalgo à la Mairie de Paris présentait un projet d’urbanisation de l’avenue Foch. Les griefs retenus sont quelque peu dérisoires : aucun commerce sur cette artère où vivent une bonne partie des riches du pays. On reproche aussi à l’avenue Foch son coté « autoroutier » : une avenue bordée de contre- et d’immenses espaces verts ressemble effectivement à l’Autoroute A1 à la Courneuve. Ce qui se cache derrière le projet Foch ? Une opération immobilière bien juteuse.

Pour les élus, le patrimoine c’est essentiellement un atout économique rentable que l’on vendra jusqu’à la corde pour divers motifs.

La Ville de Paris a inauguré une Place de la République restaurée, qui devrait être soi disant plus sympa, plus conviviale car piétonne. En réalité, cette requalification a été une bétonnisation. Une immense esplanade piétonne grise et minérale a remplacé arbres et tsquares qui donnaient son cachet au site et rappelait fortement le Paris ordonné de la IIIe République. On a supprimé les pièces d’eau aux dauphins pour les remplacer par une sorte de brumisateur géant…  les réverbères historiques n’ont pas été replacés à leur emplacement originel.

Cette minéralisation, cette requalification des places, cela existe partout en France.  A Lyon, on a abattu les platanes de la promenade Nord de la place Bellecour pour les remplacer par des sortes de chataigniers, des bancs, et des immenses reverbères , ce qui contraste avec le Sud de la Place plus fidèle au passé et aux tilleuls qui faisaient la renommée de Bellecour dans l’Ancien Régime. La Place des Jacobins a fait place elle aussi à une immense esplanade bétonnée au lieu d’un parking. Le bout du Boulevard de la Croix Rousse, a lui aussi changé de visage ces dernières années. Le jardin arboré de ma jeunesse est devenu aussi une esplanade avec une méchante pelouse. Il ne s’agit que de la dalle d’un parking souterrain. Le Gros Caillou au fond du boulevard, auparavant séparé du trottoir par une petite barrière est désormais un jeu d’enfant. Des bancs en pierre au milieu de maigre touffes d’herbe ont pris place là où auparavant un petit chemin descendait entre les marronniers et les platanes.

Balustrade du dôme de l'Hotel-Dieu de Lyon, transformé en hôtel de luxe...

Balustrade du dôme de l’Hotel-Dieu de Lyon, transformé en hôtel de luxe…

C’est à se demander si l’espace public ne devient pas le prolongement naturel des délires de l’homo festivus si cher à Muray : festivals, manifestations de tout ordre, souvent coûteuses pour le contribuable trouvent sur ces espaces  désormais neutres et sans harmonie avec le cadre urbain, un terrain de jeu.

Les pires ennemis du patrimoine, architectural ou paysager c’est bien l’Etat  et les collectivités locales, quand ce n’est pas des touristes stupides ( les cadenas d’amour, polluant les ponts et rivières, les graffitis sur les pierres du château de Saumur ). Que ce soit pour des opérations d’urbanisme, d’aménagement du territoire, de requalification, il existe un élan destructeur. Les éoliennes bouffent les collines et gachent les immenses espaces de Beauce. A Abbeville, on a détruit une église au prétexte de sa vétusté. Une des cloches de l’église datant de 1645, a été dérobée en douce par un antiquaire lors de la destruction de l’édifice. Elle fut mise aux enchères à l’hôtel Drouot en Juin mais fut retirée de la vente le jour même. On y a même vendu même le patrimoine religieux des Indiens Hopis  avec la bénédiction du Tribunal administratif sous prétexte que c’est de « l’art ».

Dans l’Aude, on prévoit de raser un château dont les plus anciennes parties datent du Moyen-Age parce que la toiture est trop coûteuse à rénover. A coté de cela, on n’hésite pas à transformer d’anciens monastères ou hôpitaux publics en résidences et  hôtels de luxe sans considération pour la dépense.

A Lyon, le patrimoine commun des Lyonnais, l’Hôtel-Dieu est en cours de transformation. Naguère, on vivait et mourait dans ce « palais de la fièvre »[1].  Bientôt viendront y dormir hommes d’affaires et clientèle aisée à l’hôtel Continental. Le reste sera transformé en centre commercial, de luxe naturellement.  Quelle médiocrité !

En France, on arase, et on reconstruit en moche. Et mal. Des bâtiments de bureaux, de logements, en béton vont remplacer l’hôtel Collombet de Nîmes… Le tout avec l’assentiment des architectes des Bâtiments de France qui « jugent » de l’opportunité de conserver ou non un bâtiment, au grand dam des associations de défense du Patrimoine.

La stratégie de la mairie de Paris pour requalifier la place de la République fut semble-t-il insidieux  : laisser l’endroit se dégrader pour en justifier le réaménagement.

Je ne sais pas si c’est l’esprit lyonnais destructeur du Pradélisme ( et antérieurement du XIXe siècle bourgeois) qui a gagné la France, mais les autorités prennent toujours prétexte de l’obsolence des aménagements, de la vetusté des immeubles, des réparations coûteuses à opérer pour des églises ou des châteaux. De manière générale, les autorités publiques se défaussent de leurs responsabilités de propriétaire lorsqu’ils le sont, et de manière plus calculer, pour promouvoir leur bilan d’élu et assurer leur propagande électorale.

L’autre ennemi, c’est la marchandisation du patrimoine. Au nom de la dynamique économique, et donc de l’emploi, on surexploite le patrimoine existant, on valorise celui qui peut encore l’être. On transforme, on aménage, on modifie… dénaturant la fonction initiale de ce « patirmoine » pour le profit. On vendu aussi. Le patrimoine est comme toute chose : monétisable.

Comme l’ a écrit Paul Veyne à propos du christianisme, le patrimoine est ce qui nous lie au passé, qui nous rappelle au bon souvenir des Morts et des temps révolus. Son étymologie nous en dit quelque chose. Il n’est pas une matière morte, on peut le transformer ou l’aménager, mais en étant respectueux de ce qu’il fut, de ce qu’il nous transmet. Le patrimoine est un repère qui donne du sens au présent, et pas seulement géographique. Il est la mémoire de nos ancêtres. Le vandaliser, le détruire sans considération pour sa valeur symbolique et  sentimentale, c’est s’assurer de devenir amnésique et d’oublier qui nous sommes, d’où nous venons.

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[1] « Il est impossible d’élever un plus beau palais à la fièvre » aurait dit Joseph II, admiratif  (ou ironique), lors de sa visite du bâtiment en 1777.

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