1817 – Stendhal en Italie

Stendhal

Il y a près de deux ans qu’on s’aperçut avec terreur, à Bologne et à Florence, qu’en suivant la route sur laquelle nous sommes, les voyageurs disparaissaient. (p. 96 ‹1›)

Pietra Mala, petit bourg des Apennins entre Bologne et Florence. Stendhal y dormit en janvier 1817 avant d’arriver dans la cité des Médicis. L’écrivain raconte dans le journal de son voyage d’Italie comment des voyageurs et leur vetturino tombèrent dans un piège mortel où personne n’en ressortait vivant. Un plan astucieusement mis en place sous l’égide d’un curé bandit.

Je ne sais par quel hasard je suis tombé sur la relation du voyage en Italie ou plutôt du livre Rome Naples et Florence par M. de Stendhal paru en 1817 à Paris, mais l’écrivain parcourait l’Italie tout jeune homme déjà dans les années 1800-1802.

J’éprouve un vif plaisir à lire ces pages. Stendhal y décrit avec précision la vie mondaine et artistique des villes qu’il visite. De Milan à Naples, Stendhal nous raconte ainsi tout ce qu’il y a à savoir des mœurs italiennes, de ses anecdotes, jusqu’aux œuvres d’art qu’il peut admirer. C’est aussi l’occasion pour lui de montrer et de démonter ce cliché si français de l’Italie comme « terre de passion ». La Péninsule connait dans chaque ville, chaque village même, ses nuances passionnelles, son Amour distinct. Stendhal fait distingue quatre amours différents selon son hôtesse bolognaise madame Gherardi :

1° l’amour physique, celui des bêtes, des sauvages et des Européens abrutis.

2° L’amour  passion, celui d’Heloïse pour Abelard, de Julie d’Etange pour Saint-Preux ‹2›.

3°  L’amour goût qui pendant le dix-huitième siècle a amusé les Français, et que Marivaux, Crébillon,  Duclos, madame d’Epinay ont esquissé avec tant de grâce.

4° L’amour de vanité (…) (p. 63-64)

Stendhal conclut plus loin :

L’amour est rare en France ; la vanité l’y étouffe, ainsi que toutes les autres passions un peu marquées, j’ennuierais en en parlant. (p. 65)

Nul doute que l’écrivain fait sienne la typologie dressée par madame Gherardi. Mais cette recherche d’un amour-passion, celui de sentiments ardemment éprouvés, passe aussi par l’équilibre du corps, de la Beauté.  Là aussi on retrouve chez Stendhal la palette des nuances italiennes. la Beauté des femmes lombardes est différente de celle des Toscanes. Il en va de même de la conversation dans les milieux éduqués : mesurée à Florence, délurée à Bologne.

Quel plaisir de lire et de comprendre les subtilités des Italiens. Stendhal les ramène toujours aux différences qu’il peut y avoir avec la France, et Paris surtout. L’occasion est trop belle de dresser un tableau de l’influence française en matière de Lettres dans la Péninsule. L’esprit de salon n’est pas tout à fait entré dans les mœurs… Ou plutôt différemment

L’Italien pour qui la société générale et les jouissances de salon sont impossibles, ne porte que plus de feu et de dévouement dans ses relations particulières (…) L’étranger n’est quelque chose ici que quand il a pu parvenir à exciter la curiosité. (p. 27)

J’ai une expérience quasi « scientifique » des relations de voyage en Italie. Par mes travaux universitaires, c’est évidemment le Grand Siècle qui m’a attiré. Des voyageurs lyonnais comme  Jacob Spon et Jean Huguetan ‹3› ne parlent de l’Italie qu’en matière d’antiquités, et de collections.  Les péquenauds italiens n’y sont vus que comme des péquenauds, souvent fourbes, en tout cas assez jésuites pour ne jamais dévoiler leurs intentions. La superstition religieuse choqua aussi nos Protestants Lyonnais. Là où le vice semble affecter l’Italie, Stendhal n’y voit que passions et beauté, et se complaît à ne voir que ces aspects là. Il fuit l’érudition et la science pour se réfugier dans la mémoire des Grands Hommes, passés et présents. Son amour des Lettres et des Arts éclate dans les pages de son voyage. On exulte avec lui sous les nefs de Santa Croce, entre les tombes de Galilée et de Machiavel. C’est ce passage qui servit de justification au fameux syndrome de Stendhal autrement appelé « choc esthétique » : la stupéfaction et l’indicible face au Beau. Je l’ai eu moi aussi en Italie, jamais en France, assez étrangement. Nous possédons pourtant un beau patrimoine, mais je suis plus sensible au tourbillon baroque italien qu’à la mesure classique française.

On le suit dans les rues de Rome où il assiste à une procession pontificale à Saint-Pierre. On le voit à la Scala de Milan. dans des théâtres de « seconde zone » à Florence. Il déclare maintes fois son amour pour Gioacchino Rossini. On le croise dans les soirées mondaines de Naples, à deux pas de la mer et de la plus belle des baies de Méditerranée  un bosquet d’orangers séparant les salons de l’onde.

Comment ne pas aimer ce livre ? La plume déliée, le style jamais lourd, quoique souvent emphatique lorsqu’il parle des Génies de la Renaissance ne tendent qu’à une seule chose chez Stendhal : la quête du Beau, d’une esthétique certainement renforcée par un imaginaire abreuvé depuis l’enfance dans le culte de la grandeur antique et médiévale de l’Italie.

__________________

‹1› La pagination fait allusion à la troisième édition de Rome, Naples et Florence parue en 1826 à Paris.

‹2› Allusion à la Julie ou la Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau, parue en 1761.

‹3› Jacob Spon ( 1647-1685)  La relation du voyage d’Italie de Dalmatie de Grèce et du Levant, Lyon, Antoine Cellier, 1678, 3 volumes ; et Jean Huguetan ( avocat mort en 1671) Voyage d’Italie curieux et nouveau, Lyon, Huguetan frères, 1681, édité par Jacob Spon

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