La France en Face

« Je suis fier d’avoir été un ouvrier, un simple ouvrier.  Je ne me suis jamais incliné devant qui que ce soit. Jamais. »

Cette phrase est celle d’un ouvrier sidérurgiste lorrain à la retraite, interrogé dans un documentaire remarquable « La France en face » diffusé sur France 3 le 28 octobre. Ce film s’inspire largement d’un ouvrage de géographie très médiatisé, Fractures françaises de Christophe Guilluy  (1) d’ailleurs interrogé dans le film.

Le reportage part d’un constat : la France est coupée en deux par trente ans de « mondialisation ». D’un coté, les 25 premières métropoles françaises en compétition entre elles et avec le reste du monde, regroupant 40 % de la population, l’essentiel des forces vives du pays produisant 80 % du PIB du pays. De l’autre, dans la France rurale, la France des petites villes représentant 60 % de la population vivent des populations fragilisées par trente ans de mondialisation : retraités, ouvriers, employés…

Le film débute par le mouvement d’essorage des métropoles les plus puissantes. Il y a vingt-cinq ans, la géographe Saskia Sassen (2) démontrait que les villes globales connaissaient un phénomène de gentryfication expulsant les catégories les plus pauvres et les catégories moyennes des centre-villes. Ce phénomène perdure aujourd’hui mais en France, la spécificité vient que des très pauvres, immigrés, minoritaires vivant des aides sociales, côtoient les catégories les plus aisées. Les pauvres sont les serviteurs des riches. Les classes intermédiaires et populaires sont expulsées vers les marges.

Le reportage s’attarde sur le cas parisiens : expulsion des catégories moyennes et des ouvriers de Paris vers la périphérie.  Pire, le phénomène de gentryfication touche désormais les quartiers sensibles de Seine Saint-Denis, là où on parque les immigrés vivant d’emplois peu qualifiés ou précaires.  Les deux premières couronnes deviennent des extensions du Paris aisé intra muros, reléguant toujours plus loin les catégories intermédiaires et populaires. Ce mouvement inquiétant n’est pas isolé. A Lyon, le phénomène touche le quartier populaire de la Guillotière qui a toujours été un quartier populaire, où les immigrés trouvaient un point de chute. A Paris comme à Lyon, les nouveaux arrivants reprennent les codes et la culture de ces classes exclues mais en les accommodant à leur sauce.

Dans la France rurale, des petites villes, le documentaire insiste sur la désindustrialisation des régions qui ont contribué à faire la France des trente glorieuses : sidérurgie lorraine, industrie agro-alimentaire bretonne, qui nécessite une main d’oeuvre peu qualifiée. Un passage m’a interpellé : la vie d’une famille en Mayenne. Le père vit d’un petit boulot et distribue Ouest France dans les communes alentour après la faillite de la scierie où il travaillait. Sa femme est au chômage et ne trouve rien. Le couple possède une petite maison dont ils n’ont pas fini de payer leur crédit. A l’image, ils paraissent éteints, épuisés.

C’est une France oubliée, qui ne s’exprime pas ou si peu, et surtout pas par les nouveaux médias numériques. Cette France là, bien peu de politiciens s’en sont occupés depuis une trentaine d’années. Ils les ont relégué aux marges des villes, dans ces territoires à l’écart de la Mondialisation. Méprisés, renvoyés à leur beaufitude par une pseudo-élite aveuglée par ses certitudes, qui la perçoivent comme un anti-modèle, la tentation du vote FN leur est reprochée, leurs valeurs (famille et travail notamment) sont jugées rétrogrades.

Dans la lutte des classes, les ouvriers ont perdu. Abandonnés par la Gauche, ignorés par la Droite gaulliste, les classes populaires semblent à bout de nerf. Car là est le danger si les politiciens qui ont fait le jeu du libéralisme continuent à ignorer ce monde : celui du vote brun, et plus encore, d’une révolte dont le mouvement des bonnets rouge pourrait être un prélude.

Un autre ouvrier lorrain va dans ce sens

 » – Il faudrait vraiment une action de plus en plus dure par rapport aux patrons, aux fonds de pension… »

 –  Etre plus dur ça veut dire quoi ?

 – Ca veut dire aussi bien prendre un couteau, aussi bien prendre un fusil, aussi bien prendre un couteau pour les pendre… Car ils ne méritent que ça. »

____________________

(1) Christophe Guilluy, Fractures françaises, Paris, éditions François Bourin, 2010.

(2) Saskia Sassen, The Global city : New York, London, Tokyo, Princeton university Press, 1991, réédité en 2001.

Une réflexion sur “La France en Face

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s