Les Murs Blancs, un phalanstère d’intellectuels

« Phalanstère, nom masculin, littéraire.  Groupe de personnes vivant en communauté et ayant des activités et un but communs ; lieu où vit ce groupe. » Définition du petit Larousse.

Il a existé à Châtenay-Malabry, dans la banlieue parisienne, un phalanstère d’intellectuels chrétiens qui perdura jusqu’en 2005. Emmanuel Mounier (1905-1950), le philosophe et créateur de la revue « personnaliste » et chrétienne Esprit en 1932, acheta en juin 1939 une propriété avec quelques amis et l’aide d’un généreux mécène dans la banlieue de Paris, à Châtenay-Malabry dans les Hauts-de-Seine. Le projet initial de Mounier était de faire des Murs Blancs – tel est le nom de cette propriété entre le village de Châtenay et le parc de Sceaux – un centre d’études psycho-pédagogique pour la jeunesse. La Guerre en décida autrement et le projet péricilita. Le cénacle des amis d’Esprit s’y installa à la fin de la guerre, et le projet éducatif laissa place à une communauté régie par un règlement rédigé par Mounier [1].

Cette propriété, les Murs Blancs, accueillit en premier l’historien de l’Antiquité Henri-Irénée Marrou (1904-1977) et sa famille en 1945, puis l’écrivain lyonnais Jean-Marie Domenach (1922-1997) en 1946 et  le psychologue Paul Fraisse (1911-1996) ; le philosophe Paul Ricoeur (1913-2005) sa femme et ses cinq enfants après 1956. Par la suite l’historien Michel Winock et le professeur de Lettres Albert Béguin (1901-1957) y séjournèrent également.

Tous ces intellectuels ont participé de près ou de loin à l’actualité de la revue Esprit et adhéraient de près ou de loin au Personnalisme de Mounier. Ils, vivaient en communauté avec femmes, enfants et bibliothèques dans et chacun possédait un étage d’un des deux bâtiments de la propriété. Les enfants qui gambadaient ensemble dans le parc de la propriété connurent des destins différents. Parmi les enfants de Ricoeur, un de ses fils, homosexuel est mort du SIDA. Un autre est éducateur de rue à Marseille, ce qui déplut à son père qui souhaitait que ses enfants eussent une carrière intellectuelle. La fille de Paul Fraisse, Geneviève Fraisse, née aux Murs Blancs, est philosophe, Jean-Luc Domenach, fils de Jean-Marie Domenach, est un sinologue réputé, Nicolas Domenach est journaliste à Marianne. En dépit de la mort précoce de Mounier, la communauté se maintient autour des activités de la revue Esprit. Albert Béguin à la mort du Philosophe puis Jean-Marie Domenach à partir de 1957 assurèrent la direction de la parution, Ricoeur y écrivait régulièrement.

La communauté des Murs Blancs n’échappa aux tensions entre ses membres et à quelques menaces pendant la guerre d’Algérie, en raison des opinions de ses locataires. Ricoeur notamment, s’éleva contre la politique du gouvernement français en Algérie. En 1961, la propriété est menacée par l’OAS, et la police embarque le philosophe au poste.

En 2005, deux locataires habitaient les Murs Blancs. Paul Ricoeur, qui y décéda la même année, et Nicole Domenach, l’épouse de Jean-Marie.

Mais certains de ces intellectuels gravitant autour de la revue Esprit ont aussi Lyon pour point commun. le Lyonnais Domenach, catholique et résistant, fit sa scolarité à Saint-Marc puis au Lycée du Parc. Pendant l’Occupation, il fut marquisard dans le Vercors puis directeur de rédaction de la revue des FFI Aux Armes ! Sa collaboration avec Esprit ne date que de la fin de la guerre. Marrou, catholique, enseigne à la Faculté des Lettres de Lyon entre 1941 et 1945 tout en s’engageant dans la Résistance. Il siège même au Comité de Libération de la Ville en 1944 pendant quelques semaines [2]. Emmanuel Mounier enseigna un temps au lycée du Parc durant l’Occupation.

Je soupçonne certains écrivains d’avoir repris ce phalanstère intellectuel dans leurs romans. J’ai en tête Fred Vargas, ( Frédérique Audouin-Rouzeau à l’état civil, archéologue, chercheuse au CNRS ) qui s’en est inspirée dans Debout les morts, roman paru en 1995, où trois d’historiens vivent dans un bâtiment. Chacun occupent un étage et vaque à ses occupations jusqu’au jour où leur voisine cantatrice décède. Les historiens mènent alors l’enquête…

L’idée du phalanstère intellectuel peut paraître farfelue à l’ère de l’ultra-individualisme. Un cénacle où le Savoir animerait les discussions, scanderait les jours et les nuits, inspirerait ses animateurs… C’est une sorte de phantasme pour moi. Mais très sérieusement, il y a quelques années avec mes amis, nous nous étions promis, sur un ton demi-blagueur que si nous n’avions aucune situation ni aucune famille au couchant de notre vie, l’idée de vivre ensemble et de mettre en commun nos ressources serait un bon remède face à la solitude.

Emmanuel devait avoir beaucoup de charisme pour réussir à attirer et installer tant de figures illustres des lettres et des sciences. Historiens, philosophes, psychologues, juristes, écrivains se réunirent autour du personnalisme, mais aussi pour partager leur foi et  mettre en commun leurs compétences à travers et pour la revue Esprit.

_________

[1] Pierre Riché, Henri-Irénée Marrou, historien engagé, Paris, Cerf, collection histoire, 2003, p. 87-88.

[2] [URL :]  http://henrimarrou.org/vie-oeuvre/biographie.htm consulté le 2 septembre 2013.

 

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