Paul Veyne « Quand notre monde est devenu chrétien », 2007

J’ai lu en deux petites semaines, sur ma dune du Grau-du-Roi, un petit ouvrage du grand historien de l’Antiquité Paul Veyne intitulé Quand notre monde est devenu chrétien (312-394).

Dans mes souvenirs d’étudiant, j’avais lu un autre livre de l’auteur,  Le Pain et le Cirque, qui traitait de l’évergétisme dans le monde romain et qui m’avait ébloui. Cet ouvrage est plus accessible, bien qu’assez technique pour quelques passages. Il n’en reste pas moins passionnant en dépit de quelques redites et d’une fin quelque peu abrupte.  Paul Veyne montre ici l’épisode de la « révolution constantinienne » en matière de religion : l’installation et la pérennisation du christianisme comme religion privée du Prince, en l’occurrence celle de l’empereur Constantin, puis son essor dans l’Empire au IVe siècle.

Dans son livre, Paul Veyne s’attache à comprendre comment Constantin né dans un milieu païen s’est peu à peu converti au christianisme, et comment il mit ses talents politiques au service de sa foi. Si Constantin ne fut baptisé que sur son lit de mort, il fut un croyant convaincu tout au long de sa vie mais ne songea guère à imposer sa religion aux sujets de l’Empire. Depuis le songe bien connu puis la bataille du Pont Milvius en 312, il s’attacha a faire du christianisme, religion minoritaire et élitiste, une « Église » forte et digne de concurrencer le paganisme tout autant que le judaïsme.

Mais si le christianisme était la religion du Prince, elle n’était pas la religion de l’Empire. Paul Veyne nous apprend comment païens et chrétiens ont su au IVe siècle vivre ensemble dans les cités de l’Empire sans  trop d’anicroches. C’est bien l’intérêt commun des cités et de l’Empire qui prévalait dans la gestion quotidienne des affaires et la célébration de rites communs.

A la suite de Constantin, ses successeurs adoptèrent le christianisme comme religion personnelle, jusqu’au règne de Julien dit l’Apostat ( 361-363). La réaction païenne à l’essor chrétien aurait pu à ce moment noyer le poisson, et réactiver les persécutions du IIIe siècle. Il n’en fut rien et le christianisme s’imposa comme religion d’Etat une trentaine d’années plus tard, vers 390.

L’intérêt du livre réside surtout dans l’analyse de l’articulation entre politique et religion. Dans nos sociétés laïques, nous nous alarmons de toute intrusion dans les affaires politiques. Or, Constantin fit l’inverse : il mit son pouvoir politique au service de la religion, non sans arrière-pensées : contrôler l’Église chrétienne et donc une minorité religieuse, marginalisée sous le règne de ses prédécesseurs, et se montrer comme le chef temporel le bienfaiteur et l’arbitre des querelles de l’Église. On retrouve ici les origines du césaropapisme et de curieuses analogies avec les rapports byzantins. entre pouvoir impérial et pouvoir religieux.

Cette prise d’autorité sur l’Eglise chrétienne ne va certes pas sans une décrédibilisation du paganisme, que Constantin présente dans ses écrits comme une superstition, le dégoûtant par ses sacrifices, la concurrence des dieux, et ses sophismes. Constantin pressentait selon Paul Veyne le dessein universel d’un christianisme centré sur l’Homme où chaque croyant compte puisque Dieu institue une relation aimante, et unique,  avec chacun. A l’inverse, le paganisme est une religion et les croyants sont avant tout tournés sur la satisfaction de leurs désirs,   Toutefois, il prit garde à ne pas criminaliser la religion de la majorité des habitants de l’Empire et à assurer les devoirs prescrits par sa fonction.

c’est bien l’action décisive de Constantin qui fit passer le christianisme du statut de secte judaïque à celui de religion organisée,  et structurée préfigurant son hégémonie sur l’ensemble de l’Empire romain quelques décennies plus tard. Toutefois, Paul Veyne précise que le christianisme ne constitue pas les racines de l’Europe. Ce serait plutôt l’inverse : comment l’Europe s’appropria le christianisme pour l’accorder à soi. L’auteur conclut sur la déchristianisation de l’Europe. Le Continent du moins en Occident reste attaché au christianisme, mais de façon patrimoniale, et non plus religieuse (je ne suis pas tout à fait d’accord sur ce point).

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