La valeur travail

Je n’oublierai pas la fierté de mon père lorsque j’ai obtenu mon grade de docteur il y a deux semaines. Je suis et de loin le membre de la famille le plus diplômé. Je crois que j’ai concrétisé la politique paternelle en matière d’emploi et de travail « fais ce que veux ». En tout cas, fais ce qu’il te plait. J’en ai vraiment bavé pour cette thèse rendue inachevée. Mais l’essentiel était d’aller au bout d’un processus et de contribuer à la consolidation de l’édifice scientifique des sciences humaines et sociales.

Mon père, j’y ai pensé justement. Il n’a jamais pu faire ce qu’il souhaitait comme travail. A vrai dire, je ne lui ai jamais posé la question. Il a été tour à tour canut, équarisseur, coupeur-décolleur, chauffeur de bus, chef de train, agent de maitrise, superviseur… Il a gravi les échelons dans les TCL parce que mon grand-père maternel l’a fait entré dans l’entreprise à une époque où les TCL menaient encore une politique d’embauche familiale. Combien de fois j’ai entendu mon père pester contre son travail, pas le plus pénible, mais difficile. Son caractère s’est endurci quand il s’est enfoui dans le metro. Il a vu la lente dégradation des rapports sociaux entre usagers TCL, l’insécurité, les tabassages, des drogués, des blessés, des idiots, des CRS zélés, des raquetteurs et pickpockets…la lie d’une société malade qui s’empoisonne elle même.

La société française repose sur le travail. Le travail comme signe de reconnaissance sociale, où le travailleur rend service à la société par son ingéniosité et ses bras qui en retour lui donne ces signes attendus de considération. Pourtant, aucun gouvernement n’a été capable depuis les années 80 d’inverser les chiffres du chomage. Quand on parle de le réduite, c’est toujours par  la relance d’une croissance économique fantasmatique, la flexibilité des emplois, ou des emplois courts subventionnés.l. La France reste le 3e pays au monde pour la compétitivité horaire de ses salariés, mais les sociétés n’ont de cesse de licencier, de délocaliser, de dégraisser pour gagner en rentabilité, en profits. C’est bien plus vrai pour de grandes entreprises que pour des petits artisans.Le travail n’est plus perçu que comme un projet gestionnaire, des colonnes de chiffres, des soldes et des déficits. Mais derrière le travail, il y a tout ce que les chiffres ne disent pas : le savoir-faire d’un menuisier, le rapport aux autres et à soi, l’amour du travail bien fait, les projets en équipe, le vivre-ensemble avec le patron ou le collègue. Le travail c’est aussi un projet de vie. On l’a trop oublié avec les nouvelles organisations du travail, l’évaluation performative de la production et du salarié. Le travail ressemble de plus en plus à un esclavage pour ceux qui ont la chance d’en avoir un. Les employés se retrouvent isolés, fatigués, stressés par des objectifs de plus en plus inatteignables. Ce peu de considération porté à l’employé comme au travail conduit à des situations dramatiques, comme le suicide. La souffrance au travail n’a jamais été grande dans ce pays…

J’ai beaucoup de chance d’être parvenu à décrocher mon doctorat. J’y ai mis plus que des lignes, j’y ai couché une part de moi comme tout bon travailleur. Mon activité professionnelle est aussi une chance. Je n’ai pas à me plaindre d’un travail passionnant et riche de promesses. Mais je suis malheureux de voir où l’ultra-libéralisme nous mène. La quête de profit est l’ultime but de personnes qui savent jouer du système et imposer leurs normes, jusqu’à la destruction totale de tout ce qui fait le lien entre individus, des valeurs, des espaces et des projets collectifs, avec la complicité du personnel politique dit de gouvernement.

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