Une petite ville trop tranquille

J’ai appris avec stupéfaction d’une connaissance docteur en histoire comment le milieu intégriste catholique peut mettre en coupe réglée une ville de Bourgogne et ré-écrire l’histoire de la région à la lumière de ses valeurs. Lorsqu’on fait de l’Histoire, qu’on s’intéresse au passé, y compris le plus anodin, du plus petit village à la grande ville, aucun domaine ne devrait être soumis à la censure et à la pression de groupes mémoriels ou religieux agissant sans scrupule. Et pourtant, même dans le cas d’une Histoire locale, on peut avoir de sérieux problèmes comme chercheur parce que son sujet d’étude remet en cause, par une simple lecture documentaire, la vision idyllique d’un passé figé et idéalisé .

Paray-le-Monial est une ville comme il en existe beaucoup dans la « diagonale du vide » de la France, un chef-lieu de canton, où tout paraît s’écouler dans la quiétude. Une ville « parfaite », fleurie, touristique, au coeur du Charollais, mais les apparences sont trompeuses

La ville se dépeuple, les jeunes préfèrent partir pour Lyon, Dijon ou Mâcon. La ville vieillit, mais sa réputation touristique reste intacte. C’est surtout un centre de pèlerinage où l’on honore le Sacré-Coeur. A partir de 1672, Marguerie-Marie Alacoque (1647-1690), une religieuse visitandine reçoit les apparitions du Christ, dont une où il lui aurait montré son coeur. A partir de ce moment, la religieuse s’est consacrée à promouvoir la dévotion au Sacré-Coeur. Elle est aidé dans cette mission  par son directeur de conscience, par un jésuite de la région lyonnaise, Claude de La Colombière (1642-1682), acquis à la cause. Il répand cette image au sein de la Compagnie de Jésus.

Les corps Marguerite-Marie Alacoque et Claude La Colombière reposent à la Basilique du Sacré-Coeur à Paray-le-Monial. La visitandine fut canonisée en 1920, et le jésuite en 1992 par Jean Paul II. Un pèlerinage honore donc le Sacré-Coeur et les deux saints et attire dans la vieille église romanes fidèles et touristes.

Mais le culte du Sacré-Coeur ne devint populaier qu’à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle en France, et le pape Léon XIII consacré dans une encyclique, Annum Sacrum, tout homme au Sacré-Coeur. Ce n’est pas un hasard si la basilique du Sacré-Coeur fut bâtie à Paris. Après la Commune et la guerre franco-prussienne, la construction de l’édifice symbolisait le « redressement moral » de la France. L’Assemblée nationale déclara sa construction d’utilité publique le 24 juillet 1873, Un mois auparavant, un groupe de députés consacra à Paray la France au Sacré-Coeur.

La dévotion du Sacré-Coeur est donc intimement liée à une forme de nationalisme attirant toute une frange de l’Extrême-Droite à Paray. Une conférence sur « l’engagement chrétien en politique » y réunit à la Toussaint des ténors du Front National, des ex UMP, des membres Civitas, etc.

Mais à Paray, ce sont les intégristes qui font la loi, y compris dans la façon d’interpréter l’histoire des lieux au temps de Marguerite-Marie Alacoque. On croit à tort que le XVIIe siècle français est une « matière morte »  pour l’historien, sans enjeux, et que l’on peut aborder les sujets sans soulever les passions. Or, lorsqu’on veut faire de la Recherche, et s’intéresser à l’histoire parodienne au Grand Siècle, on ne doit pas s’écarter d’une certaine doxa intégriste. Le fait, pour l’historien, de recontextualiser la dévotion du Sacré-Coeure dans une ville biconfessionnelle (catholique et protestante) est une hérésie qui peut causer quelques dommages préjudiciables à sa présence sur les rives de la Bourbince : calomnies et rumeurs, menaces, pneus crevés… Contre l’intimidation, on doit se défendre et cela passe par la médiatisation trop timide. L »Histoire ne saurait devenir l’otage d’un poignée d’illuminés, pas plus que le catholicisme.

L’impunité dont jouissent les intégristes et les identitaires à Paray lasse cependant une bonne partie de ses habitants inquiets pour l’image de leur ville qui ne sont pas tous « bas du front ». Le maire n’est visiblement pas opposé à ce qui se passe, pas plus qu’à la censure de certains intégristes sur la recherche en Histoire, ce qui pourrait lui coûter son siège lors de la prochaine élection municipale.

A Paray, on censure les historiens, tranquillement, cela ferait une jolie manchette pour un journal.

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