L’inimitié assassine : l’abbé de Saint-Firmin

Par un matin de la fin du mois de mai 1681, au séminaire de Paris, un homme à la santé chancelante se décide à sortir de son lit. Il fait quelques pas dans sa chambre, soutenu par son valet. Soudain, frappé d’un mal de poitrine, il s’appuie sur le dossier d’une chaise , et s’écroule mort dans le creux du fauteuil. Il n’avait pas cinquante ans.  C’est homme fut  Alphonse de Simiane, abbé de Saint-Firmin, et de Saint-Chignan, établissements bénédictins de l’Oisans et du Dauphiné duquel il tirait, avec d’autres prébendes, des rentes qui lui assuraient un train de vie confortable.

Alphonse de Simiane est le fils puiné de Claude de Simiane de la Coste , président du Parlement de Grenoble. Son frère, François Simiane de la Coste était à cette date le président du Parlement de Grenoble.  La famille de Simiane est une vieille famille de la noblesse provençale,  et une branche cadette de la maison d’Agoult. Les Simiane de la Coste, d’où sont issus les Simiane dont nous parlons étaient installés dans la région de Grenoble depuis le XVIe siècle. En tant que frère cadet, comme il était d’usage à l’époque Alphonse de Simiane fut destiné dès sa naissance à une carrière ecclésiastique, son parrain était  l’archevêque de Lyon, Alphonse de Richelieu, qui le baptisa en 1629.

L’abbé de Saint-Firmin se montra cependant plus doué pour la plume et l’éloquence que pour les célébrations de Dieu. Esprit érudit et littéraire, il fréquentait les cercles lettrés de Grenoble et les milieux libertins. Il est un de ces abbés mondains qui maniaient à merveille le madrigal aussi bien que la théologie. Il rédigea plusieurs ouvrages de controverse et avait de belles capacités en grec, hébreu et latin. Il était protégé par le vieux duc de Lesdiguières qui appréciait en lui son aptitude à manier les Belles-Lettres et les concepts religieux. Il se montre aussi actif dans la réfection des abbayes de son commandement avec l’appui financier de la congrégation bénédictine de Saint-Maur. Il pose les fondations de l’église de l’abbaye de Saint Chignan en 1647. Vingt ans plus tard, l’église est achevée et consacrée.

La mort du Duc le 1er janvier 1677 change cependant la donne. La licence de l’abbé de Saint-Firmin ne plaisait guère à l’évêque de Grenoble, l’intraitable Etienne Le Camus, en place depuis 1671 et qui prit l’ascendant à Grenoble à partir de cette date.  L’Évêque prenait exemple sur l’action de Charles Borromée. Il réformait son diocèse avec zèle et rétablissait la discipline du Clergé qu’il souhaitait exemplaire. La personnalité  savante et mondaine, pour ainsi dire insaisissable, de l’abbé de Saint-Firmin, contrecarrait la mise au pas d’un clergé grenoblois se plaisant à des mondanités contraires au sacerdoce. L’Abbé bénéficiait de soutiens : son frère, président au Parlement, l’appuyait mollement mais surement, mais ce sont surtout les savants de la ville, pour la plupart avocats au Parlement, qui  furent plus sûrement des amis acquis à sa cause.

La colère de Le Camus trouva un allié efficace dans la personne de l’intendant du Dauphiné, Henry Lambert d’Herbigny, qui sut rapidement qui était le maître à Grenoble. Il arriva à Grenoble en 1679, pour remplacer l’intendant Dugué de Bagnols, un ami et protecteur de l’avocat-historien Nicolas Chorier et de Saint-Firmin. Selon les Mémoires de Nicolas Chorier, Le Camus saisissait toutes les occasions qui se présentaient de nuire à Saint-Firmin et monta d’Herbigny contre l’Abbé. La véhémence de l’Evêque alla jusqu’à créer de fausses preuves contre Saint-Firmin. L’Abbé fut accusé d’avoir participé à des fêtes où l’on donnait des chansons impies,et écrit de libelles licencieux. Poussé par sa colère, Le Camus envoyait ces preuves à Paris au chancelier Le Tellier qui prit rapidement le parti de l’évêque de Grenoble. Saint-Firmin est d’abord emprisonné à l’arsenal de Grenoble. Ses amis savants, dont Allard et Chorier, tentèrent vainement d’obtenir sa libération auprès d’Herbigny. Pour Chorier, L’abbé de Saint-Firmin faisait clairement l’objet d’une haine personnelle de l’évêque de Grenoble, malgré les preuves de l’innocence de l’accusé. <1>

La situation devient rapidement intenable pour Le Camus et d’Herbigny. L’abbé de Saint-Firmin plaida par écrit sa cause au roi Louis XIV, qui admit la justesse de la défense de l’abbé, mais ne permit pas sa libération. L’Evêque dut arrêter de financer des libelles contre Saint-Firmin et fit bonne figure malgré le fait que l’Abbé fut en faveur auprès du Roi, mais son ressentiment n’en était pas moins ardent. Le Camus s’accorda avec Le Tellier pour transférer Saint-Firmin à Paris au séminaire Saint-Magloire dans le quartier du faubourg Saint-Jacques en 1680. ce transfert coupait Saint-Firmin de ses appuis Grenoblois et affaiblissait sa position.

C’est au séminaire de Paris que l’abbé de Saint-Firmin expira dans les conditions expliquées. Cette mort subite surprit les curieux et savants de France. Le médecin protestant François de Monginot pratiqua l’autopsie sur le corps de l’Abbé et trouva le poumon et la vésicules remplis de sang coagulé. <2> Sa mort fut regrettée par les savants grenoblois comme Guy Allard et Nicolas chorier qui firent sont éloge dans leurs ouvrages <3>.  Saint-Firmin laissa quelques vers et poèmes, mais nous ne trouvons aucun ouvrage écrit à son nom dans les catalogues de la Bibliothèque nationale. On sait néanmoins que l’Abbé De Saint-Firmin signait ses libelles de ses initiales L. D. S. F.

La mort de l’Abbé débarrassait l’évêque de Grenoble d’un anti-modèle et d’un homme rétif à son pouvoir et renforçait sa réputation d’homme impitoyable. Qui sait si la santé déclinante de l’Abbé n’a pas été causée par les foudre de Le Camus ?  Chorier écrivait que l’Evêque tint « pour criminels tous ceux qu’il n’amène pas facilement à son avis ; il les poursuit de sa haine : il juge vraiment bons et saints ceux qui flattent et qui se font valets. » Je trouve en cette phrase un curieux écho à l’actualité nationale de ce début d’année.

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<1> Voir les Mémoires de Nicolas Chorier de Vienne, Grenoble, Prudhomme, 1868. Les lignes qui suivent sont inédites et sont basées sur mon travail de thèse.

<2> Lettre de François Monginot à un ami lyonnais, 2 juin 1681.

<3> Nicolas Chorier, De Petri Boessatii, equitis et comitis palatini, viri clarissimi, vita amicisque litteratis libri duo Nicolai Chorerii, Gratianopoli, apud F. Provensal, 1680 ; Guy Allard, Bibliothèque du Dauphiné,contenant les noms de ceux qui se sont distingués par leur savoir dans cette province, et le dénombrement de leurs ouvrages, depuis XII siècles, Grenoble, L. Gilibert, 1680.

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