Le Louvre-Lens : bonne et mauvaise idée

L’idée d’une antenne délocalisée du Louvre n’est pas mauvaise. Elle répond à la même logique que le centre Pompidou de Metz, déconcentrer l’Art de Paris. Après tout, ces collections sont le bien commun des Français, et pour le Louvre, de l’Humanité. Mais l’art contemporain n’est pas aussi prisé et prescripteur que les arts plus anciens : peinture, sculpture, artefacts et regalia. Mais Lens n’est pas une destination à laquelle on pense immédiatement lorsqu’on évoque la France avec un Américain ou un Indien. J’imagine assez bien leur mine interloquée lorsqu’on leur dit que le Louvre est (aussi) installé à Lens. Lens ? connais pas.

Les collections du Louvre, d’une richesse incroyable et d’une renommée universelle constituent un des pôles culturels les plus attractifs de la Capitale, et de notre pays. Des visiteurs du monde entier viennent voir de leurs yeux les oeuvres exposées dans les salles du Palais. Ce que soit un Delacroix ou un Titien, aussi bien que la Vénus de Milo ou la Victoire de Samothrace.

Il faudrait mesurer le degré de frustration des amateurs de peinture devant l’emplacement vide de la Liberté guidant le peuple de Delacroix, exposé au Louvre 2 de Lens jusqu’à la fin de l’année 2013. Sera-t-il prêt à débourser un billet TGV pour se rendre à Lens et visiter la « galerie du temps » ? La question se pose aussi pour les Français de province, comme moi… Si je vais au Louvre, je paie aussi pour voir ses chefs d’oeuvre même si à titre personnel, je ne m’y rends pas pour les pièces les plus prisées des touristes mais pour d’autres oeuvres, moins connues.

Contre le Louvre 2, des critiques que Didier Rykner énumère pointent l’absence de collections permanentes, l’incohérence des pièces exposées, hors de tout contexte, sinon d’une suite chronologique dans le sein d’une collection ou d’une pièce dédiée à une période précise. Le musée met sur le même plan peintures, sculptures et objets, dans un travail muséographique incompréhensible pour le novice comme pour l’initié.  Quel lien peut être mis en avant entre un vase chinois et le Castiglione de Raphaël ? On rapproche le Louvre de la mégalopole européenne (l’arc Londres-Bologne par les Pays-Bas, la Ruhr et la Bavière en Allemagne) mais le  Louvre de Paris est, lui, dépouillé d’oeuvres importantes, et constitue un appauvrissement des collections permanentes du Musée. L’idée d’exposer les collections du Louvre à l’extérieur de Paris n’est pas mauvaise, mais dans un contexte de compétition entre villes globales (lire The global city de Saskia Sassen, 1991), il n’est pas judicieux d’éloigner les collections trop loin de Paris. A l’extérieur de la capitale, il aurait été judicieux de choisir une ville d’art ou d’histoire pas trop éloignée : pourquoi pas Compiègne et son château ? Pourquoi ne pas construire un musée du coté de Fontainebleau ou de Versailles ?

En conséquence, si on prive la maison-mère et Paris de ses bijoux de famille au profit de Lens, le Louvre pourrait être perdant sur ses deux sites par perte d’attractivité ; les touristes à Paris ne trouvant que partiellement ce pour quoi ils sont venus, et Lens n’attirant pas suffisamment de visiteurs.

Selon ses promoteurs, le Louvre-Lens serait un « lieu d’expérimentation » tout autant que le paradigme de l’Art comme produit de consommation. On a pas d’autres oeuvres cote-à-cote pour apprécier les qualités d’une toile ou d’un marbre. L’oeuvre d’art détachée de tout contexte me fait penser à une forme de commercialisation du ressenti dans un cadre épuré, sans cohérence, sans explication dans l’exposition. Cette mise en valeur de l’oeuvre qui doit s’autonomiser de tout cadre est à rapprocher des méthodes d’appréhension de l’art contemporain : le spectateur est invité à d’abord « ressentir » l’oeuvre plutôt qu’à l’intellectualiser. Or, la peinture ou la sculpture dites « classiques », n’est en rien un Art du ressenti mais de la re(-)présentation symbolique ou réelle ; bref, un oeuvres discursive.

L’oeuvre est présentée comme un « produit » <1> où le visiteur « consomme » tout autant qu’il « expérimente » une palette de ressentis en voyant un Pérugin, ou un Raphaël… C’est du moins ce que montrent les photographies de cette interminable Galerie du Temps, épurée où les pièces sont exposées individuellement.

Le musée du Louvre-Lens fait partie de cette stratégie de commercialisation de la « marque » Louvre en Europe et dans le Monde. On vend ainsi l’Art comme un produit de consommation. Ce n’est absolument pas ma conception, ni de l’Art, ni des missions d’un Musée, si prestigieux soit-il pour la France.

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<1> Si l’oeuvre d’art a toujours été un objet de transaction entre un acheteur/commanditaire et un artiste, parfois par des intermédiaires (galeristes, etc.), sa transformation comme objet de consommation date des années 70-80 se basant sur des « produits » (oeuvres) réalisés par des artistes (« marques »)  ; mais  l’économie de marché a aussi fait de l’art un placement sur et rentable pour les nantis.

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