La censure qui vient

La politique gouvernementale en matière d’Internet est au mieux médiocre, au pire inutile. Les ministres oscillent entre vraie et fausse naïveté en la matière. Aurélie Filippetti en tant que ministre de la culture n’a pas de grandes connaissances du Web, pas plus que Fleur Pellerin qui s’occupe de l’aspect business numérique. Les ministres ne sont pas à la hauteur des enjeux (développer une industrie numérique française pérenne et solide, lutter contre l’appétit commercial de multinationales sur les contenus, etc.), mais leurs prédecesseurs non plus. Les politiques nationaux français ne sont de toute façon plus compétents en quoique ce soit, si ce n’est en communication. Enfumer est leur spécialité.

L’irruption du Web a été une formidable bouffée d’air pour toutes celles et ceux qui comme moi ne pouvaient se satisfaire d’une information et d’une expression contrôlée par les médias classiques, qui, on le sait, sont tous plus ou moins affiliés au pouvoir ou à de groupes industriels nationaux ou internationaux. Le Web 2.0 a ainsi vu éclore, blogs, puis sites d’information indépendants qui donnent un autre son de cloche que ce que colportent journalistes presse ou télévision.  La liberté d’expression trouva par de nouveaux supports et de nouveaux espaces d’expression une vigueur qu’elle n’aurait jamais du abandonner et la voix du citoyen lambda un nouvel écho. Sa parole a autant d’importance que celle d’un ministre.

Seulement voilà, l’insaisissabilité du Web fait peur : sa dimension transnationale, l’impossibilité de contrôler tous les canaux d’accès, et donc de museler l’information est un cauchemar pour les politiciens. Si les militants, en bon petits soldats peuvent quadriller les réseaux sociaux et les sites et se faire les garde-chiourmes de leur parti, ils ne peuvent en aucun cas éteindre totalement les informations allant à l’encontre de leurs idoles. D’où l’idée un temps de donner à l’ARCEP et au CSA réunis les apparences d’une force régulatrice opérant sur les fournisseurs d’accès pour contrôler, non pas les contenus, mais les chemins y menant. Et c’est bien sur ces régulateurs d’accès en France nationaux (Free, Orange, SFR, Bouygues, etc.) que la censure peut s’opérer, plus que sur les services web qui ont les moyens d’opérer à l’étranger.

Si censure du web il doit y avoir en France, je pense qu’elle se fera au nom d’une bien-pensance sociétale et des bons sentiments, c’est-à-dire, et je le vois venir au nom d’un antiracisme ou de la lutte contre l’homophobie.

Najat Vallaud-Belkacem est ridicule quand elle souhaite convoquer Twitter pour discuter de la modération et de la censure des mots clés. D’abord, parce que Twitter n’a aucun représentant en France ni de filiale française, et de fait échappe à la législation nationale, ensuite c’est que les internautes qui veulent réellement parler d’homophobie sur Twitter et de manière plus générale sur le Web trouveront toujours le moyen de le faire. La fachosphère étant florissante, elle est une insulte aux combats d’une certaine gauche qui ne supporte pas la contradicition ni le débat contre l’Extrême-Droite. Pourtant, cette fachosphère a le droit d’être là, tout autant que la gauchosphère qui a l’agaçante manie de se penser la seule légitime sur le web français.

Or, rappelons le, si liberté d’expression il y a, elle se fait dans un cadre juridique national déjà bordé, celui de la loi sur la presse de 1881, qui fonctionne à quelques exceptions près.  Si la lutte contre toutes les formes de racisme et de mots finissant avec le suffixe -phobie est parfois légitime, elle n’empêche pas que tout argument, aussi stupidement xénophobe soit-il doit être combattu ou débattu par des arguments invalidant leur logique pernicieuse. L’espace public qu’incarne le Web (sans être exclusif toutefois) est autant le lieu d’épanouissement des idées que des combats contre celles qui sont de véritables affronts au vivre-ensemble. Seulement voilà, en France, on confond souvent débat et invective. Il faudrait rappeler à chacun les règles d’un débat contradictoire, fondé sur des arguments, et non sur des disputes de cours de récré.

Pour autant, cette censure se heurterait à des obstacles connus : la transnationalité d’un réseau internet décentralisé, aux multiples entrées ; et aux intérêts commerciaux des géants du web : Google pour les recherches sur le Web, Facebook et Twitter pour les réseaux sociaux… Si la France parvient à s’accorder avec ces compagnies pour un contrôle du Web, elle fera partie du petit cercle des pays contrôlant le web pour s’assurer de l’orthodoxie politique de ses habitants : la Chine et la Corée du Nord. La France aura alors fait preuve de la plus grande des bêtises : censurer le web au nom des bons sentiments.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s