Antonio Magliabechi, ou Diogène bibliothécaire

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Source : Wikimedia

Si comme moi vous avez, un jour, la chance d’arpenter les couloirs de la Biblioteca nazionale centrale de Florence, sur les rives de l’Arno ; vous croiserez le buste d’un des plus grands bibliothécaires de l’Histoire, Antonio Magliabechi, réalisé par Montauti. Le portrait, réalisé dans les dernières années de la vie du savant, est peu flatteur, certes, avec ces traits indiquant la vieillesse et une certaine forme de souffrance. Antonio Magliabechi fut malgré ce portrait un grand intermédiaire culturel du Grand Siècle, un épistolier compulsif, un bibliothécaire vivant au milieu de ses livres, un « Diogène » moderne au service des princes, comme l’écrit Caroline Callard dans un article paru aux Annales (1). Il fut célébré de son temps par des dédicaces d’ouvrages, des médailles, et on lui adressait une correspondance qu’il conservait toutes. Il fut une figure intellectuelle incontournable à Florence comme en Europe.

Antonio Magliabechi naquit et mourut dans la Florence des derniers Médicis, Né en octobre 1633, son père meurt alors qu’il n’a sept ans. En 1642, il entre comme apprenti-orfèvre dans la boutique de Domenico Guidi sur le Ponte Vecchio, mais parallèlement à son métier et sur son temps de repos, il entreprend des études de lettres classiques dès 1641. La boutique est un lieu d’échanges où il rencontre les principaux érudits florentins. C’est là que Michele Ermini, le bibliothécaire du cardinal Léopold de Médicis, le remarque vers 1665 pour son érudition et sa prodigieuse mémoire. Il est alors pensionné par le Cardinal et le Grand-Duc . En 1673, le Grand-Duc Côme III, reconnaissant ses capacités en fait son bibliothécaire officieux, la charge étant déjà prise par une personnalité érudite moins flamboyante, Alessandro Segni. Magliabechi se lance alors dans un commerce intense d’ouvrages venant de toute l’Europe. Il enrichit les bibliothèques grand-ducales du Palazzo Pitti et de la Laurenziana, si bien que les collections actuelles de la Biblioteca nazionale sont basées sur les bibliothèques des Medicis  et la bibliothèque privée de Magliabechi. Le bibliothécaire meurt au mois de juillet 1714 sans enfants mais laisse un héritage intellectuel à sa patrie florentine.

A Lyon, le bibliothécaire est en contact avec les principaux imprimeurs-libraires de la ville, en particulier les Anisson, les Huguetan, Arnaud et Borde (2). Lyon n’a plus dans la deuxième moitié du XVIIe siècle le prestige qu’elle put connaitre aux XVe et XVIe siècles dans l’imprimerie. Le renforcement du pouvoir royal va de pair avec un renforcement du contrôle de l’imprimerie et un durcissement des conditions d’obtention des privilèges d’impression (3). Paris devient la capitale de l’imprimerie en France, et le centre intellectuel et culturel de la République des Lettres. Les imprimeurs lyonnais se sont alors lancés dans la contrefaçon à partir des années 1630, bien qu’il existât encore des imprimeurs produisant des ouvrages de qualité, les deux activités : parutions autorisées ou contrefaites n’étant d’ailleurs pas antogonistes.

Antonio Magliabechi vivait véritablement au milieu de ses livres, son attitude choquait d’ailleurs ses contemporains. Ce travailleur et lecteur infatigable dormait sur ses livres amassés sur sa table de travail qu’il nommait son « chaos », et négligeait son hygiène comme ses habits, totalement absorbé par son travail. Il vivait en retrait de la Cour grand-ducale et n’y paraissait qu’occasionnellement. Cette attitude est d’ailleurs selon Mme Callard ce qui le rapproche de Diogène, mais elle est réfléchie et propre à renforcer sa réputation d’érudit au service des Lettres. Antonio Magliabechi se crée une stature en contradiction à l’image traditionnelle du bibliothécaire. Figure hybride, à la fois négociant et érudit, peu soucieux des honneurs et d’une sociabilité de proximité mais dévoué à son travail et aux Medicis, il s’attira des inimitiés à Florence.

A l’étranger, Antonio Magliabechi bénéficiait d’une image très positive. Contrairement à d’autres bibliothécaires d’Italie (4), Magliabechi n’hésitait pas à ouvrir les portes de la bibliothèque grand-ducale aux savants et érudits de passage. Les bibliothécaires avaient un véritable pouvoir à cette époque, celui de garder l’accès à des savoirs anciens, à une sagesse antique que les savants tenaient à découvrir, lire et partager avec leurs égaux érudits.  Gronovius le jeune, Heinsius, Mabillon, Spon, Patin, de Court, ont ainsi eu accès aux trésors de la bibliothèque des Grands-Ducs ;  et ne cessèrent après leur passage de louer la libéralité de Magliabechi.

Antonio Magliabechi à Jean Mabillon , 5 avril 1681, BnF, ms fr 19655.

Antonio Magliabechi à Jean Mabillon , 5 avril 1681, BnF, ms fr 19655.

Antonio Magliabechi fut un épistolier infatigable. La Biblioteca nazionale centrale conserve les lettres manuscrites que lui adressaient les savants de l’Europe entière constituant une véritable mine d’informations sur l’activité intellectuelle du Continent. Magliabechi écrit lui même de longues lettres dans une écriture petite, resserrée mais très lisible, où il liste les nouveautés littéraires et savantes d’Italie à ses correspondants étrangers. La bibliothèque municipale de Lyon conserve quelques plis dans ses collections. Son style est exempt de figures littéraires, il n’est pas aussi vivant que des lettres d’épistoliers savants maniant érudition et lettres, mais sa sobriété et son exhaustivité donne une assez bonne situation de l’état intellectuel de l’Italie à cette époque, souvent assez fantasque, avec ses controverses scientifiques ou théologiques, et ses acteurs atypiques. Sa correspondance est une des plus importantes de la République des Lettres et mériterait une édition critique.

Ma thèse en cours d’achèvement édite une vingtaine de lettres d’Antonio Magliabechi. Cet homme a consumé plus que sa vie dans sa passion dévorante pour les livres, et de manière générale pour le Savoir, dans le cadre particulier de Florence du second XVIIe siècle où les Médicis utilisent subtilement Savoirs, Arts et Histoire pour accroître leur prestige en Italie (5).

________________

(1) Caroline Callard, Diogène au service des princes : Antonio Magliabechi à la cour de Toscane (1633-1714), in Annales HES, 2000, vol. 19-1, p. 85-103. Pour une biographie on se reportera à la notice du Dizionario Biografico degli Italiani, Roma, Treccani, vol. 67 (2007). Ces deux références sont consultables en ligne.

(2) La correspondance entre Antonio Magliabechi  les libraires lyonnais a été partiellement imprimée. Voir notamment Alfonso Mirto, Il carteggio degli Huguetan con Antonio Magliabechi e la corte medicea, Soveria Manelli, Rubbettino, 2005 ; Salvatore Ussia, Carteggio Magliabechi. Lettere di Borde, Arnaud e associati lionesi ad Antonio Magliabechi (1661-1700). Firenze, Olschki, 1980.

(3) Voir Roger Chartier, Henry-Jean Martin, Livre, pouvoirs et société à Paris au XVIIe siècle (1598-1701), Genève, Droz, p. 732 et alii.

(4) Le bibliothécaire de la Marciana à Venise, Gian Battista Nani (mort en 1678) en est l’exemple, secret et dissimulé, il refusait de nombreuses demandes de consultation d’érudits de passage, quand il ne temporisait pas pour communiquer les documents. Plusieurs savants en firent les frais, comme Johannes Frederic Gronovius. Sur Nani, voir ce qu’écrit Françoise Waquet, « La communication des livres dans les bibliothèques d’Ancien Régime », Le livre et l’historien : études offertes en l’honneur du Professeur Henri-Jean Martin, Genève, Droz, 1997, p. 372-377

(5) Voir l’ouvrage de Caroline Callard, le Prince et la République. Histoire , pouvoir et société dans la Florence des Médicis, au XVIIe siècle, Paris, Presses Universitaires de Paris-Sorbonne, 2007.

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