Consensus, dissensus et Histoire

Qu’on se le dise. Selon Henri Guillemin, la IIIe République est née d’un consensus de ses élites (conservatrices comme progressistes) pour maintenir l’Ordre social et moral et le pérenniser devant la menace de la Commune de Paris. Ce n’est ni une histoire d’égalité, ni de fraternité. Pas de progrès social dans la République, de l’opportunisme, rien de plus. Il a presque raison.

En lisant l’historien Jean-Clément Martin, je me suis rendu compte à quel point la France perd peu à peu ses spécificités régionales, ses traditions et ses modes de pensée. M. Martin donne l’exemple de la Vendée. A vrai dire, nous sommes déjà dans cette France uniformisée et certifiée NF, ISO, ou CE, de la lumière des lampadaires aux pavés auto-bloquants. On pourrait croire le consensus, justement, consenti. En vérité j’ai plutôt l’impression qu’il est dans de nombreux cas subi. Il faudrait faire une étude sur le consensus. Ce serait un beau sujet de sociologie, notamment dans la classe moyenne.

M. Martin a mis le doigt où il fait mal : l’avenir de la France repose sur le consensus, d’une uniformité totale : politique, morale, architecturale, paysagère, qui a débuté avec la société de consommation lors des Trente Glorieuses. Les particularismes locaux disparaissent peu à peu sous l’effet conjugué de la désertification rurale, du changement de composition sociale de quartiers urbains, de régions rurales (gentryfication des centre-villes, apparition des néo-ruraux incapable de supporter l’odeur du fumier et les cloches de l’église), du démembrement des terres et des lotissements où les maisons sont standardisées. Il en résulte un lissage des modes de vie, une disparition des pratiques et croyances locales, jusqu’aux convictions politiques. Le clivage rouge/blanc de Provence est désormais la vague bleue des retraités et des nantis jamais rassasiés de sécurité et d’après-midis à la plage fantasmant une insécurité qu’ils ne vivent jamais.

Aujourd’hui, le Dissensus disparaît, c’est-à-dire une culture de l’opposition frontale où chaque camp cohabite avec l’autre sans pour autant se taper dessus, car le jeu de l’alternance politique de la République a été accepté (ou consenti ce qui est différent) et défendu depuis le XIXe siècle. Accepter l’autre dans sa différence, c’était respecter son adversaire sans pour autant vivre avec lui.

Consensus, ce mot a tout nivelé, a façonné notre pays et nos cerveaux. Les extrémistes le qualifient de ventre mou, c’est la Plaine de l’Assemblée, en 1792. On pourrait dire le Marais, tant on y patauge aujourd’hui sur les questions sociétales où les acteurs de la controverse anathématisent tout ceux qui ne pensent pas comme eux. Leur discours vise le consensus en produisant paradoxalement du dissensus.

On peut voir le consensus sous deux angles, le premier, que je préfère, est celui du « juste milieu » trouver un accord entre deux parties sans éluder tout ce qui ne nous déplaît  c’est -à-dire fixer les modalités d’un « vivre ensemble ». Ce consensus là est encore présent, mais il y a un deuxième consensus, le consensus totalitaire, celui qui aplanit, celui qui impose plutôt qu’il ne propose, et celui-là s’impose dans les débats sur les mesures sociétales du gouvernement.

Ce n’est pas tellement le fait que ces mesures soient adoptées, ça ne me concerne pas, c’est la façon dont le débat dit « démocratique » est établi qui me dérange. Les réponses sont déjà toutes prêtes, les projets de lois aussi. Ils attendent leur heure dans un tiroir. De débat, il n’y en a pas. Les procédés sont les mêmes que sous Sarkozy. On ne discute pas. Ce qui est plus pénible dans ces débats, c’est la façon dont on disqualifie le contradicteur, dont on nie sa liberté non seulement de s’exprimer, mais d’être ce qu’il est. Il est pire qu’un salaud celui qui s’interroge sur le mariage gay. Car on ne peut même plus s’interroger.

Philippe Muray a décrit cet homme nouveau, un progressiste inquisiteur, qui a l’heur de parler plutôt que d’écouter. Festivus festivus.

« Il appelle « conservateur » quiconque tente de limiter ses dégâts et « réactionnaire celui qui l’envoie gentiment se faire foutre. Il parle de discours idéologiques pour tout ce qui met des bâtons dans les roues de son idéologie et de « populisme » quand le peuple lui échappe. Il vitupère l’ « Amérique tribale de l’inconscient » quand elle ne vote pas comme il voudrait, au nom de sa bonne inconscience progressiste, et vomit sous le nom de « valeurs conservatrices » tout ce qui contredit ses anti-valeurs dévastatrices »

Le Dissensus disparaît parce qu’il est bon de dénigrer celui qui ne pense pas comme vous. La différence, l’opposition, disparaît au profit d’un consensus uniforme et univoque. Une recherche de la normalité, en somme, alors que tout paraît anormal.

Quant à l’Histoire, du moins celle qui est enseignée, elle se rapproche de plus en plus d’une vision consensuelle du passé, avec ses stéréotypes, ses zones grises et ses anathèmes. M. Martin n’a eu de cesse de se lamenter sur les commémorations du bicentenaire de la Révolution française, idyllique, si parfaite avec ses évènements phares comme la bataille de Valmy et la naissance de la Nation. On occulte sans doute ce que fut pour M. Martin une partie de l’épisode révolutionnaire : une guerre civile conjuguée à une dictature.

Une histoire officielle en somme et à l’Ecole on ne peut enseigner toutes les subtilités de la discipline. Pourtant, l’Histoire est encore récupérée par nos politiques. Sarkozy et son « Histoire bling-bling » comme l’écrivait Nicolas Offenstadt a cédé le pas à une interprétation  différente du Passé avec la victoire de M. Hollande à coup de jugements postérieurs sur un Passé toujours complexe.

Cette matière morte de Passé qui n’a jamais été aussi vivante pour ceux qui veulent raccorder avec du chatterton leurs pensées à des épisodes symboliques et des personnages au idées fortes. Revisiter l’Histoire est pratique puisqu’on peut le faire à la lumière de ses fantasmes anachroniques : Elle est tour à tout opprimante, manichéiste, antisociale.

Heureusement, nous sommes au XXIe siècle. A leurs yeux, l’Histoire ne peut être que positiviste, celle du triomphe du Bien, comprenons celui du Progrès ( toujours social). Au nom de cet idéal politique, l’Histoire est instrumentalisée, comme souhaite le faire Najat Vallaud-Belkacem pour les manuels scolaires. Cette révision de l’Histoire a de quoi m’inquiéter car elle est digne des meilleurs régimes totalitaires que notre continent a connu. Oui, la conception de l’Histoire de la Ministre est révisionniste… Et au nom de quoi la vision de l’Histoire de la ministre serait meilleure que celles d’universitaires ?

Le problème de l’Histoire, c’est son insaisissabilité. Elle ne se réduit jamais à un seul point de vue mais à une multiplicité d’interprétations possibles. Chacun peut faire de l’Histoire, et chacun aura son point de vue. Ajoutez-y la soupe des intérêts mémoriels,  et vous aurez une Histoire totalement subjective et orientée diabolisant les uns, glorifiant les autres, bricolant les faits, les niant ou les révisant.

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