L’esthétique et la sensibilité, une nouvelle réception des Arts au XVIIIe siècle

Par mes activités doctorales, je m’intéresse à la théorie de l’art au Grand Siècle. Mon questionnement est celui-ci : quelles sont les finalités de l’Art, quelle est la perception qu’en fait la Bonne Société, et en particulier la figure du « conoisseur ? »

Le tournant esthétique dans la perception de l’Art entrepris au XVIIIe siècle ne m’est pas bien connu. La conférence de Jacqueline Lichtenstein dans le cade de l’Amphi des Arts du 15 octobre consacrée au « tournant esthétique » m’a éclairé sur quelques points précis, sans toutefois me donner de réponse satisfaisante. Voici quelques passages tirés de cette conférence, agrémentés de réflexions plus personnelles.

Le mot esthétique donc été forgé par Alexander Gottlieb Baumgarten en 1750, lorsque paru son ouvrage Aesthetica. Le mot est un néologisme, tiré du grec αἴσθησις (aisthēsis),  la perception.. L’esthétique est le signe d’un changement de perception de l’Art et plus généralement de la beauté , que Mme  Lichtenstein attribue à une sensibilité nouvelle. Kant a décrit la beauté comme étant ce qui plaît universellement et sans concept. L’apparition de l’esthétique comme concept philosophique contribue à cette quête d’une beauté universelle.  Cette esthétique, décriée en France jusqu’au début du XXe siècle comme un concept  purement allemand a pourtant le mérite d’avoir conceptualisé une nouvelle façon d’appréhender l’art et la nature au Siècle des Lumières.

La France s’est longtemps refusée à aborder l’esthétique, car son rapport à l’art a longtemps été intellectualisé. Les théoriciens de l’art du Grand Siècle, comme André Félibien ou Roger de Piles tiraient leurs interprétations de leurs homologues italiens du XVIIe siècle et du XVIe siècle : l’Art se définissait à la fois comme une science, et comme une praxis théologico-philosophique héritée des philosophes néoplatoniciens (et aristotéliciens dans une moindre mesure). Puis vint le critique d’Art au XVIIIe siècle et son goût infaillible. Mais l’approche purement empirique et contemplative de l’Art apparut au XVIIIe siècle dans les milieux aristocratiques et bourgeois. Cette sensibilité amena à un véritable tournant esthétique, que Mme Lichtenstein s’est employée à démontrer lors de la conférence.

Ce changement s’accompagne au XVIIIe siècle de l’essor de deux nouvelles figures : le critique d’Art , et le spectateur. Le premier est lié au milieu artistique. Sans être lui même artiste, il sait reconnaître, par son discernement, c’est-à-dire son goût personnel ce qui distingue une belle peinture d’une croûte. Diderot incarne parfaitement cette figure du Critique, ce mondain qui fréquente les salons parisiens et le Salon de l’Académie royale de Peinture et de Sculpture , louant ou blâmant le style de Chardin, Greuze, Loutherbourg (dont un bel ouvrage dépoussiérant son oeuvre vient de paraître chez Arthena), Van Loo ou Vernet… Le critique est une figure ambigüe. A la fois dans et hors du champ artistique, il est celui qui juge selon son goût, mais contrairement aux théoriciens de l’art du XVIIe siècle comme Bellori, ou Félibien commensaux des peintres et sculpteurs, partageant une finalité morale et érudite de l’Art, le critique ne se réclame pas artiste ni même proche des artistes.

Quant au Spectateur, l’abbé Du Bos en parle dans les Réflexions critiques sur la poésie et la peinture paru en 1719. Cet ouvrage de théorie connut un succès considérable ; Voltaire ne tarit pas d’éloge dans le Siècle de Louis XIV sur ce livre qui est le « plus utile qu’on ait jamais écrit sur ces matières « .  Du Bos insiste dans son livre sur cette sensibilité qui doit toucher les coeurs plus que l’Esprit.. Le Spectateur est celui qui sait ressentir l’Art par l’expérience des sens, sans connaissances particulières sur cette matière. Ce n’est donc ni un connaisseur ni un amateur, mais un ignorant étranger à l’Art, à sa pratique, à ses acteurs.  Cette figure théorique de l’ignorant n’est pas antinomique d’une appréhension savante de l’Art, elle serait plutôt complémentaire.

Le tournant esthétique réside dans la réception de l’oeuvre d’art et au plaisir qu’il procure. L’Art se juge donc aux effets qu’il produit. L’Art n’est plus perçu selon ses conditions d’énonciation (la théorie) ni sur la valeur documentaire (sémiophorique ?) de l’Art.

Le critère d’appréciation d’une oeuvre d’art change : ce n’est plus uniquement l’harmonie et des proportions qui comptent, comme au XVIIe siècle, mais les critères comme le coloris, le dessin et la lumière. L’artiste lui même envisage son art différemment. Les figures dignes et roides du classicisme du Grand Siècle, deviennent les femmes lascives, évaporées ou coquines du Rococo.

La conférence donnée par Mme Lichtenstein m’a pourtant laissé sur ma faim. A quoi doit-on ce tournant sensible dans la réception de l’oeuvre, où l’on passe de l’amateur au critique, du connaisseur au spectateur ? Peut-être à l’essor d’un mode de vie proprement bourgeois, où l’individu s’autonomise du groupe, le courtisan de Versailles, la vie privée de la vie publique. Ce processus s’accompagne aussi d’un (re)découverte de sa propre intimité, l’effusion du sentiment point derrière la posture de l’honnête homme. L’essor de la philosophie au XVIIIe siècle, qu’on préfère à l’érudition pointilleuse du XVIIe siècle radicalise encore plus la question du Sensible, et pas seulement dans les arts.  Ce mouvement global de réflexion répond au progrès des sciences et des arts. L’Homme doit se connaitre pour progresser sur le chemin de la Raison, que l’on obtient par la Connaissance et l’expérience sensible du monde qui l’entoure.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s