Lucrèce et la mort

La mort revient à moi à la faveur d’un décès dans la famille. Je pensais avoir évacué les idées noires qui m’assaillaient plus jeune. Elle est revenue par la grande porte, la mort. On ne maîtrise jamais les réflexes innés comme la peur, instinctive de ne plus être. Avoir conscience de sa mort est ce qui nous distingue de l’animal. Cette conscience s’est manifestée par une brusque reprise de souffle sur la terminaison. La mort, terme de toute chose, et de moi même. Je mourrai, et je suis bien incapable de savoir ce qui se trame derrière le voile noir qui recouvre les Hommes et les bêtes lorsque leur corps se raidit. Je veux croire à l’immortalité de l’âme, ce concept tout chrétien, à un principe directeur qui anime les choses et les actions. Mais en fin de compte qu’en sais-je, et ai-je raison de croire à un Grand Horloger ? L’Univers n’est-il né qu’un pur entrechoc de matière ? Nous avons l’habitude d’ériger en foi des Discours, religieux ou scientifiques qui ne sont qu’une interprétation possible de la vie, et une explication parmi d’autres du fonctionnement du Monde.

 Je déteste les scientifiques par les froids principes mécaniques du monde qu’ils égrènent d’un ton péremptoire. Avec eux, le monde est désenchanté, il devient glacial, terne, dépourvu de toute symbolique et de tout Verbe. L’aridité du vocabulaire associé à une méthode infaillible font de leur Parole experte une source incontestable. Le doute et la portée morale de leurs recherches les assaille-t-il ? Par exemple, La sélection naturelle a amené à ce que nous sommes aujourd’hui. La Vie serait donc le fruit du hasard, de combinaisons moléculaires et d’un instinct reproductif des espèces…

J’écoutais ce week-end une émission portant sur la réédition De rerum natura de Lucrèce aux éditions des Belles-Lettres, parue en 2010.  

Elizabeth de Fontenay, qui en a fait la préface a évoqué en des termes terribles la conception de la mort chez Lucrèce. J’ai dans ma bibliothèque une édition bilingue de ce long poète de cet Epicurien. Lucrèce a commenté les textes d’Epicure. 

Il faut comprendre la philosophie lucrécienne pour comprendre sa conception de la mort. Pour Lucrèce, la nature est constituée d’atomes tombant éternellement dans une pluralité de mondes passés, présents et à venir. Rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme. Les atomes chutent selon une pente, qu’il nomme clinamen ; les amenant à s’agréger et à donner naissance à des corps matériels ou animés de la vie. L’atomisme de Lucrèce est une conception des corps premiers spéculant sur l’éternité d’un univers composé du vide et d’atomes. 

Le clinamen créé la matière, mais l’agrégation des atomes est libre, sans maître ni dieux. Lucrèce exclut toute intervention divine. 

La vie est une étape dans le clinamen, et la mort est la constante de toute vie. L’attachement à la vie devient un esclavage, il est inutile puisque la mort est inéluctable  L’Homme doit donc accepter la mort et s’en détacher, s’amender de toute dimension tragique en somme. La mort n’est rien pour le corps, seule l’âme expire puisque le corps se transforme en une matière différente, mais toujours constituée d’atomes. L’Homme ne doit pas souffrir de sa propre disparition puisque l’âme est liée au corps indissolublement. Leur commune disparition dissout aussi toute conscience, toute mémoire. La mort n’est en réalité qu’une séparation du corps et de l’esprit. C’est en connaissant précisément sa véritable nature que l’Homme peut se détacher de la peur de la mort, et de toute idée troublant sa quiétude, sa sagesse. L’accès à cette connaissance lui procure l’ataraxie, si chère aux épicuriens, c’est-à-dire l’absence de troubles. 

L’indifférence à la mort est une des marques de la philosophie épicurienne mais aussi du stoïcisme. A la différence de Lucrèce, Epicure et les Stoïciens croient en l’existence d’un ordre de la nature et d’une divinité. Elle est matérielle et concrète chez Epicure, immanente et abstraite chez les Stoïciens pour qui le Monde forme un Tout : le corps de Dieu. La lecture du Livre III est particulièrement recommandée puisqu’il constitue le coeur de la démonstration lucrécienne.

Lucrèce s’en prend à la religion comme une forme organisée de croyances et de pratiques et insuffle à l’homme de vaines promesses, et surtout la peur de la mort. Il lui oppose la connaissance et la contemplation des choses telles qu’elles sont. Plus on comprend la nature, plus on comprend les mécanismes généraux de l’univers, et plus on relativise sa propre existence et le cap fatal de la Mort.  Aussi, n’est-il pas étonnant que les philosophes du Grand Siècle, lecteurs d’Epicure et de Lucrèce, comme Pierre Gassendi, aient insisté aussi sur la connaissance de la nature, mais pour prouver l’inverse : Dieu s’est retiré du Monde, il bâtit le Monde selon des principes qu’il faut comprendre. Le pessimisme augustinien sur la grâce divine trouverait une solution à son angoisse du Salut par la compréhension de ce monde… 

A la lecture de Lucrèce, le lecteur est confronté à un vertige, celui de l’absence d’un Au-delà, et plus encore de l’absurdité de sa propre existence. L’Au-Delà, cette croyance partagée par toutes les religions est contredite par l’atomisme épicurien : rien ne se perd, tout se transforme. Le pneumatisme (le Souffle) que l’on trouve chez les Stoïciens, et chez les Chrétiens n’existe pas. Nous naissons, nous vivons, nous mourons comme les bactéries, comme les étoiles. La Vie ne serait donc qu’un état de la transformation de la matière, parmi d’autres, dans un univers infini, froid, constitué de particules atomiques innombrables, dont nous sommes tous constitués… 

Une réflexion sur “Lucrèce et la mort

  1. « C’est en connaissant précisément sa véritable nature que l’Homme peut se détacher de la peur de la mort, et de toute idée troublant sa quiétude, sa sagesse. » : ne serait-ce pas là qu’une illusion, en ce sens que vouloir penser la mort, c’est encore une forme de divertissement (au sens de Pascal) ? Autrement dit, penser la mort, n’est-ce pas le meilleur moyen de ne pas y penser vraiment ?

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