Le Web, vie privée, vie publique

Entre la poire et le dessert, au déjeuner familial de dimanche dernier, mon cher papa est allé de son laïus anti-facebook en pointant la dangerosité du réseau social où les gens étalent leur vie privée sans retenue.

Ce qui dérange mon père est bien cette publicisation (la divulgation publique de la vie privée) d’opinions et d’activités qui devraient rester privées. Je ne peux qu’approuver l’opinion paternelle, qui part toujours chez lui de l’expérience personnelle. Il a senti la confusion de plus en plus nettre entre sphère publique et sphère privée sur le Web.

Je parle ici du Web comme réseau d’informations (et non d’Internet qui est le système de protocoles et d’infrastructures permettant l’échange de données.). Je reprends la définition de Jürgen Habermas pour désigner l’espace public comme celui où se déroule la vie de la cité, c’est-à-dire l’exercice de l’opinion publique comme arbitre et acteur des débats animant la société démocratique. Il s’agit d’un modèle théorique contredit par l’évolution de nos sociétés . On peut plus simplement définir l’espace public comme le lieu où l’homme joue son rôle public de citoyen et de travailleur au service de la société.

Je parle de sphère publique ou de sphère privée par analogie avec la vie publique ou vie privée. La sphère privée reste celle de l’épanouissement de l’individu, un espace privatisé à l’abri du regard d’autrui. Elle désigne la vie familiale, les loisirs, la sexualité… Pour Hannah Arendt, cette sphère serait devenue l’unique préoccupation commune, à défendre et à valoriser au détriment de l’espace public qui est celui de la parole et de l’engagement.

J’ai toutes les peines du monde à sensibiliser les étudiants que je peux croiser ici et là au fait qu’Internet est un outil à double tranchant pour l’utilisateur, elle favorise la médiatisation personnelle et l’accès aux savoirs, mais un mauvais usage peut le pénaliser durablement. On peut pointer plusieurs dérives ou méconnaissances :

– la confusion entre espace public et le Web. La Toile est certes une sphère publique de médiatisation, mais elle ne constitue pas l’intégralité de l’espace public. Le Web n’incarne qu’une partie de l’agora public. D’autres médiateurs sont à l’oeuvre : la presse, la télévision, la sociabilité amicale ou professionnelle, les activités associatives, etc. Le Web n’est qu’une des multiples interfaces régissant les rapport d’interconnaissance entre les individus… L’émergence des réseaux sociaux a brouillé la frontière, entre vie privée et vie publique.

– le Web n’est pas un outil public. Aucun des grands services utilisés massivement par les internautes ne sont des outils développés par un Etat ou un organisme public. Facebook ou Google sont des entreprises privées aux buts commerciaux évidents. La liberté d’expresison et la circulation des données ne s’y exerce que parce qu’elles génèrent du cash ; les contenus deviennent assez fréquemment la propriété de ces services. Il convient alors de lire attentivement les CGU, et là aussi de responsabiliser l’internaute face à cette illusion d’espace public.

– La réactivité du web 2.0 fait oublier que les services utilisés par les internautes pour échanger entre eux sont des services privés régis par des conditions générales d’utilisation avec le plus souvent des business plan fondé sur la publicité ciblée. En l’absence de services proprement publics et libres aussi populaires qu’un Facebook (il existe pourtant Diaspora), ou que Twitter (l’équivalent  identi.ca), les internautes ont l’illusion que tout leur est permis sur ces sites. Il existe pourtant un règlement, et le citoyen est toujours soumis aux dispositions législatives en vigueur dans son pays sur la vie privée et la loi de 1881 sur la presse dans le cas des blogs.

-la totale méconnaissance de la e-reputation. Le problème des données étant leur accessibilité, il est très facile à un employeur ou à un agent des RG d’obtenir en peu de temps beaucoup de données personnelles sur un utilisateur. Il suffit d’une photo de soi bourré ou d’une opinion mauvaise ou bonne pour pénaliser l’internaute. Chez les étudiants, un cours donné l’an dernier m’a laissé pantois. Très peu d’entre eux avaient une connaissance du Web et des problèmes liés aux données personnelles.  Le B2i (Brevet Informatique et Internet) réformé en 2011 sensibilise désormais l’élève à la protection de sa personne et de ses données.

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Le problème vient aussi de la hiérarchie de l’information communiquée par l’utilisateur. Le web 2.0, et en particulier les réseaux sociaux ont brouillé la frontière entre la vie publique et la vie privée. Nos « amis » n’en sont plus vraiment, puisque nous mélangeons nos véritables amis à nos collègues et contacts professionnels. L’absence de différenciation entre intimité et extimité peut à terme porter préjudice à l’utilisateur. On met de l’affect là où il ne devrait pas y en avoir. Les réseaux sociaux impliquent une forte dose de voyeurisme, et d’auto-contrôle par le groupe d’amis. Lorsqu’on étale sa vie privée sur son profil Facebook on soumet à une censure publique des faits qui devraient rester justement intimes, et on se soustrait à l’usage subtil de stratégies de sociabilité différenciées selon les groupes fréquentés.

Mais on peut aussi raisonner différemment. L’individu, dans une société basée sur la visibilité, la transparence et l’image doit être présent dans l’espace numérique qu’est le Web. Le Net agit alors comme un espace d’intereconnaissance où l’on n’existe, soi et ses compétences, que par le regard de l’autre. Le Web serait alors l’un des champs de la sociabilité humaine, d’une sociabilité dématérialisée, mais toujours régie par les codes de la vie réelle…

Un professeur de Droit de l’Internet répète souvent, peut-être abusivement, que lorsqu’on n’est pas présent sur le Web on est mort. Tout dépend de l’usage et de l’importance qu’on lui  assigne. Les recruteurs utilisent de plus en plus le Web comme une source de recrutement et de renseignements sur les candidats. Dans cette optique, la nécessité d’une identité numérique « publique » paraît pertinente pour trouver se place sur le marché de l’emploi et justifie la multiplication des comptes sur des services.

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La plupart des internautes ignorent les dispositions légales autour de leurs données personnelles, et de la question de la neutralité du Web. Ils s’en foutent. Elle conditionne pourtant le libre accès  au Web et à des données gratuites aux données du Réseau. Certains opérateurs pensent même désormais à réguler l’accès au Web par un débit différencié selon les usages. Ceux qui pourraient payer auraient un accès rapide et sans restrictions, les plus modestes un accès lent et payant. Ces questions ne sont pas anodines, elles sont liées au statut du Web dans nos sociétés et à sa place dans l’espace public. Remettre en question la neutralité du Net comme il en est question en France avec la fusion ARCEP-CSA  et l’accessibilité au réseau serait encore davantage privatisé au profit de quelques acteurs bien identifiés.

Les plus ardents défenseurs du Web l’assimilent à un Droit, et il y a un vide juridique sur ce sujet. En revanche, l’utilisation du Web est soumis au Droit, et les internautes disposent aussi de droits garanties en France par la CNIL. La dimension transnationale du Web aggrave la porosité entre vie publique et vie privée, car les utilisateurs des quatre coins du globe n’ont pas cette vision française très cloisonnée et n’ont pas nos scrupules. On peut même s’interroger sur la pérennité de cette distinction, héritée du XVIIe siècle dans le futur dans notre propre pays.

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