Contre l’élitisme doctoral dans les Sciences humaines et sociales

 

A quoi peut bien servir un doctorant en Sciences humaines et sociales ? Certains répondent « à l’enseignement », d’autres   » à la recherche ». Je réponds oui, dans certains cas. Le problème étant que pour l’enseignement universitaire, il faut désormais avoir une agrégation qui n’était que facultative jusqu’à il y a une vingtaine d’années,  et que de l’autre, la recherche, le nombre de postes est limité.

Dans les faits, la politique universitaire catastrophique de l’ère Sarkozy voulut faire des chercheurs des enseignants, ce qui aurait eu le mérite de faire des économies d’échelle, mais les chercheurs ne sont pas des enseignants, c’est-à-des vulgarisateurs. Ils sont ceux qui émettent des hypothèses et les valident.

Quelques observateurs souhaiteraient eux, que les étudiants ne soient pas admis au doctorat sans financement. La misérable quantité de bourses mises en place dans certains établissements, l’accaparement de financements à l’étranger par les Normaliens (en Histoire surtout),désormais devenu principal pourvoyeur d’enseignants universitaires en enseignement, et la rétention flagrante d’informations dans certains cas aboutissent à ce qu’une majorité de thésards en SHS bossent  pour vivre.

Dans le monde universitaire, les « électrons libres », les enseignants aux carrières atypiques souvent très éloignées de l’académisme français sont de plus en plus rare. Les voies classiques de la sélection et de la cooptation se referment dans des filières souvent saturées. L’enseignement universitaire au contraire de l’enseignement secondaire est encore valorisant, et beaucoup de doctorants ambitionnent d’y faire carrière. En Histoire alors que le nombre de postes à pourvoir reste stable, les doctorants y prétendants sont toujours aussi nombreux au fil des années. Si on n’a pas de soutiens solides à la CNU, grand aréopage de mandarins auditionnant les candidats, on risque d’y laisser sa peau et ses illusions.

 40% des thésards abandonnent leurs travaux pour des raisons diverses : problèmes professionnels ou de financement, manque de temps, déboires familiaux… Les doctorants non allocataires se retrouvent généralement exclus des activités de leur laboratoire par leurs contraintes professionnelles et familiales. Cette majorité d’exclus (du moins dans mon labo) conforte l’idée d’un « entre soi » pour les petits groupes de doctorants boursiers qu’on retrouve toujours aux séminaires du laboratoire.

Parmis les « non-financés » certains sont enseignants dans le second degré, d’autres n’ont aucun lien avec le monde éducatif ou universitaire. On oublie aussi qu’on ne fait pas toujours une thèse à des fins utilitaires, pour gonfler un CV ou obtenir un poste, mais aussi « pour le plaisir » ou pour et le desintérêt de faire progresser la science. Cela ne fait pas pour autant de ces doctorants des amateurs ni des thésards de seconde catégorie. Cette tradition du travail scientifique désintérêt remonte au XVIIe siècle, et les doctorants se situent dans la droite lignée de savants ou d’érudits cumulant leur profession et leur intérêt pour l’histoire, la philologie, l’astronomie ou l’Antiquité.  Certains enseignants, encouragent les doctorants motivés à faire leur thèse, dès lors que leur travail fait avancer les choses. D’autres refusent catégoriquement celles et ceux n’ayant pas de financement ou n’ayant pas d’agrégation.

Certes, le « socle des connaissances », baisse en sciences humaines et sociales. Le désintérêt des étudiants et des lycéens est causé par  par une vision opportuniste, et à court terme de l’étudiant et un goût pour l’effort uniquement motivé par une auto-satisfaction narcissique d’avoir la moyenne pour obtenir un diplôme ; et non plus par le désir d’apprendre ni d’acquérir une culture et une méthodologie disciplinaire nécessaire pour la prolongation des études.

Lors qu’un doctorant entre en thèse, il connait le prix que lui coûtera un long travail de recherche et de synthèse. Dès lors, pourquoi entraver ce désir de sciences si il est bien encadré, et si il produit des conclusions probantes ?

Dans mes connaissances doctorantes, je connais beaucoup de fils et filles de… Le fait que le doctorat reste ouvert à d’autres publics que ceux issus de familles ayant un pied dans de la recherche ou de l’éducation contribue à éviter un effet de sérail, de cooptation et de « reproduction » à la Bourdieu.

Les observations du sociologue dans les Héritiers ou la Noblesse d’Etat sont encore d’actualité dans le monde universitaire français. On peut certes se réjouir d’un renouvellement enseignant qui permet aujourd’hui l’accès à ces postes de doctorants et d’étudiants ne venant pas toujours des sphères bourgeoises, mais ce constat dépend des disciplines et de l’environnement local.

Derrière la question, de l’utilité du doctorant non-financé en SHS, se cache une autre question plus épineuse, celle de la démocratisation des études et in fine des missions de l’université : est-elle le  lieu de la transmission des savoirs, ou de la valorisation des compétences ? Le débat n’a jamais été tranché.

Je n’ai moi même pas de réponse à apporter. Si la démocratisation des études a conduit à l’essor d’une catégorie de gens cultivés, on s’aperçoit aussi que la France n’a pas besoin de philosophes et d’historiens, mais de plombiers et de bouchers. Pas besoin de doctorat pour cela.

Toujours est-il que je tiens toujours à l’accès pour tous aux Savoirs. La mystification des connaissances renforce les inégalités entre individus et donc à maintenir l’ordre social tel quel. Rien n’a vraiment changé depuis l’Ancien régime. Il y a une reproduction des élites.

Le Doctorat est souvent la dernière pierre de longues études où les étudiants trouvent leur épanouissement. En règle générale, ces étudiants ont déjà prouvé leurs compétences en Master. Dès lors, je ne comprends pas que certaines veuillent renforcer le caractère élitiste de ce diplôme au nom d’un supposé « misérabilisme ». Qu’on commence déjà par renforcer l’encadrement doctoral, qui est je le souligne, rémunéré. En suivant plus régulièrement les travaux des doctorants on contribuerait à renforcer la qualité des travaux présentés, et donc la réputation du diplôme.

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