La monstruosité

Bosch, Le jardin des délices, détail

« Monstres : on n’en voit plus »

C’est ce qu’écrivait Flaubert dans son Journal. La soliloque de l’écrivain n’a plus cours aujourd’hui, tant la monstruosité est omniprésente dans nos vies.

C’est en écoutant Jean Clair dans l’émission d’Alain Finkielkraut, Répliques sur France Culture, qu’une interrogation m’est venue. Qu’est ce qu’un monstre ? Les historiens se sont penchés sur le concept même de monstre. La science s’y attache pour l’Homme avec la tératologie depuis le XIXe siècle, et l’Art s’en saisit quelques temps après jusqu’à en faire le modèle suprême critiqué par Jean Clair dans son dernier ouvrage Hubris. La fabrique du monstre dans l’art moderne (Gallimard, 2012),

Dans Les dieux ne sont jamais loin (Desclée de Brouwer, 2002) Lucien Jerphagnon  explique que le mythe est le premier récit qui tentente d’expliquer le monde. Les premiers hommes à fouler la terre ont du avoir une peur bleue de la foudre, qu’ils ne comprenaient pas. Le mythe est une interprétation intelligible de faits et de phénomènes naturels observés empiriquement. On y a juste ajouté un supplément ineffable d’âme et de poésie.  Qu’il soit issus de malformation congénitale ou de la mythologie, le monstre suscite toujours la méfiance, la peur, et présage l’avenir.  Ces allégories de la laideur, sont un paradoxe de l’Art. Le Monde exalte et médiatise la beauté et la jeunesse de corps selon des critères imposés par une élite, cette même élite qui achètera ces tableaux « monstrueux » que dénonce Jean Clair.

Dans le passé et la mythologie, La monstruosité est combattue ou brûlée ; elle est aussi symbolisée (le dragon gallois par exemple), mais en aucun cas, elle n’est une amie. Le monstre fait cependant, encore aujourd’hui, pleinement partie d’une construction mentale dualiste du monde entre harmonie et disharmonie, bien et mal… Créature exclue du Monde mais participant à son équilibre.

Il en résulte des représentations, et des images. Les figures du Minotaure sur les vases grecs à figure rouge, Corps difformes et visages hideux des gargouilles, et représentations de dragons et aux créatures fantastiques dans les Enluminures des copistes… (1)

Un des exemples éloquents du monstre associé au Mal, aux Enfers reste le Jardin des Délices de Bosch, où pullulent des créatures extraordinaires au Paradis comme en ‘Enfer, dans un monde corrompu par le pêché humain. L’Ordre et la Grâce du jardin d’Eden s’opposent au désordre des formes et de la vie aux Enfers.

IL existe encore et toujours des monstres, humains, étudiés, rarement « montrés » en raison de cette écart morphologique les amoindrissant sur l’échelle de la vie. Et si le monstre est exhibé, c’est pour faire peur comme dans les cirques d’antan. Pourtant, la tératologie puis les sciences humaines l’ont valorisé comme sujet d’études.   Je pense à Michel Foucault qui étudia les déviances, y compris morphologiques et sexuelles, et le cas particulier d’Herculine Barbin.

Ce qui déroute dans  l’Art contemporain, c’est le fait de transformer une marginalité en normalité. La marginalité est faite pour rester aux marges, par pour en faire une convention. Il est de nos jours plus facile de créer une oeuvre sur la déviance que la normalité elle-même, comme si la banalité du Commun,  n’avait pas de qualités ni de défauts intrinsèques, ni aucune forme d’intérêt. J’y vois une forme de facilité, et une paresse créative. L’a-normal  doit rester ce qu’il est : une exception. La monstruosité questionne la vie dans « son ordre », écrit Canguilhem.(2), jusquà provoquer la crainte et l’effroi. Jean Clair est vraisemblablement effrayé par cette valeur repoussoir.

Plus radicalement il s’agirait  d’une trahison envers l’esthétique  et la recherche formelle du beau par l’Art à travers une conception néoplatonicienne de l’Artiste inspiré par le Divin corrigeant les imperfections de la nature en l’embellissant par son imitation. Voir les écrits d’Erwin Panofsky sur ce sujet (3).

Dans son ouvrage, Jean Clair montre comment la figure du monstre se répand au début du XIXe siècle dans l’art au point de supplanter toute représentation de ma beauté, et donc de juger d’une esthétique (au sens  de jugement du beau). C’est aussi rejeter le figuré et le modelé réaliste du corps au commun, au vulgus du peintre du dimanche et à la photographie, cet « art moyen » comme l’écrivait Pierre Bourdieu. Le monstre se retrouve donc aujourd’hui partout dans l’Art comme une figure normale, banale. La création artistique fait de la difformité et de l’hubris au mépris d’un réalisme jadis compris comme beau parce que métaphore de la création divine. « L’Art est devenu laid » selon Jean Clair, et on somme l’amateur de souscrire à cette laideur.  Umberto Eco écrit dans son Histoire de la laideur (Flammarion, 2007), que la distinction  entre la beauté et laideur a disparue, et que le triomphe du laid est la mise en scène du Mal omniprésent (ce qui ne signifie pas qu’on est Mauvais en le dépeignant).

L’art de la laideur ? Oui, L’abandon d’un esthétique réaliste peut aussi être vue à mon sens comme la perte de repères religieux et des vertus théologales nourrissant un système théorique iconographique et un système cosmogonique : ce qui est digne d’être dépeint et ce qui ne l’est pas est prescrit par des textes., et le monstre y a sa place comme repoussoir incarnant ce qui doit être évité : vices, immoralité et impiété.

La monstruosité omniprésente, c’est aussi peut-être une représentation inconsciente que la société a d’elle même, virant dans la démesure, la destruction de son environnement et sa propre destruction, incapable de s’amender.  Elle favorise l’avènement de « comportements » monstrueux, liés à une industrialisation, à une société fondée sur une économie où la vitesse et l’enrichissement sont des valeurs suprêmes. La beauté au contraire, se contemple, s’approvise et se détache ; phénomène à la fois  éphémère et durable, d’un Monde aussi cruel que sublime….

——

(1) Ernest Martin, Histoire des monstres, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, Grenoble, Jérôme Millon, 2002 (réédition).

(2) Georges Canguilhem, La continuité de la vie (1952), chap. V, la monstruosité et le monstrueux.

(3) Erwin Panofsky, Idea, Contribution à l’histoire du concept de l’ancienne théorie de l’art, Gallimard, collection Tel,, 1984 (pour la traduction).

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s