C’est quoi l’espace lisse ?

Plage de l’Espiguette, avril 2012.

Dans Mille Plateaux, Gille Deleuze et Félix Guattari introduisent plusieurs concepts de géophilosophie, comme le rhizome, mais aussi l’opposition entre  l’espace lisse et l’espace strié.

J’essaie de dépoussiérer ces concepts, un peu datés diront quelques pédants. La philosophie (occidentale) est l’art de créer ou d’inventer des concepts. L’historien s’évertue, lui, à exploiter ces concepts pour l’étude de sociétés humaines du passé. Malgré tout, mon petit marché chez les philosophes, et les lettreux (ma découverte récente d’Italo Calvino en fait partie), s’avère profitable et j’y trouve des applications concrètes dans mes travaux de doctorant. J’essaie modestement de faire vivre ces concepts à la mode Grand Siècle…

L’espace strié, c’est celui, où la majorité des lecteurs de ces lignes vit. C’est un espace balisé, codifié, encarté, géoréférencé, nommé, renommé, compartimenté, territorialisé. Cet espace est celui des campagnes, des prés et des champs bocagers ou openfields cadastrés, jalonné et parsemé de routes, de voies, de couloirs, de fils où les échanges d’énergie, d’information, de flux de toutes sortes s’opèrent. Point de suprise. On suit un itinéraire avec un début, et une fin. Nous passons d’un point A à un point B.

Au contraire, l’espace lisse est insaisissable, celui qui ne peut être saisi dans sa globalité tant il est étendu. C’est le désert du Sahara, ou l’océan Atlantique,  la Caspienne ou la steppe kazakhe. Là bas, point de lignes, on y déambule à son gré. L’Homme y est nomade, et en nomade il y évolue selon les nécessités ou son propre désir, selon un parcours plus conjoncturel qu’élaboré, à la finitude incertaine, comme l’horizon qui l’entoure. On n’est pas vraiment sur que cet espace aboutisse quelque part.  Il existe bien des routes, mais elles ne sont pas toutes tracés selon des jalons bien précis et des étapes définies. Pas de limites, l’horizon est aussi infini que porte le regard de l’homme. On s’y sent libre, car on y est libre ;  cet espace est ouvert, déterritorialisé. Les frontières n’y ont plus cours. Ces espaces de contact ont permis les échanges interculturels ou marchands des plus profitables : la soie chinoise par voie de terre, la verroterie romaine par voie de mer, les ambassades et les cavaliers mongols, les caravanes partant de Fès pour la mythique Tombouctou, ou Goa, les caravelles pour les Indes.

J’étais bien à la frontière de ces deux espaces, lisse et strié, frontière poreuse, sans véritable fin ni véritable commencement. C’est peut être cela qui fait la magie de la Camargue. La mer et la terre s’y mélangent en trouvant une forme d’équilibre fragile. A la Pointe de l’Espiguette, ce furent deux espaces lisses s’opposant à l’espace strié touristique de Port Camargue. La mer et le sable contre le béton et le macadam. Digues contre dunes, artificialité des pelouses, et palmiers contre salicornes et saladelles…

Sur ces marges, j’y ai trouvé beaucoup de repos et de sérénité. Il fallait bien un petit éloge des vastes étendues graulennes pour pouvoir supporter un retour aux contours visibles et invisibles de l’écosystème lyonnais.

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