Un tweet, une polémique

Il est cocasse de constater qu’un simple tweet peut désormais déclencher une polémique par un effet « boule de neige ».

Le message en question fut écrit ce matin par un fameux avocat bloggeur :

Ce qu’il y a de bien avec le retour des beaux jours, c’est que désormais, c’est dans la rue qu’on croise des jolies courbes.

Vient ensuite une réponse assez douce, sous forme de critique d’une journaliste twitteuse :

mouais, vous êtes capables de bons mots meilleurs que celui-ci qui fleure un poil le sexisme…

La réaction du bloggeur sur Twitter assez violente qualifiant cette twitteuse, Caroline Desages, sur la « police de la pensée » et de « trolling » sur la nature des « courbes », qui se répand de façon virale sur le réseau social, en tout cas chez les plus actifs de ses membres.

Il faut souligner plusieurs points sur cette polémique.

On sait que Twitter est une caisse de résonnance de l’espace public amplifiant les polémiques. Ce service est bourré de militants politiques et associatifs vigilants au moindre message ne répondant pas à leur propre conception du monde. En conséquence, méfions nous d’abord des réactions excessives des uns comme des autres. 140 signes ne favorisent guère la prise de position et la réflexion, cet outil n’est pas conçu pour cela.

Le rédacteur du Tweet, Maître Eolas, clive depuis plusieurs années la blogosphère et les réseaux sociaux. Ce n’est pas le contenu de son blog, remarquable et cité en exemple par de nombreux juristes qui pose problème, mais dans la mise en scène de sa personne, et de son pseudonymat. Ses détracteurs le décrivent comme cassant, égocentrique et orgueilleux. Ils pourront désormais ajouter le terme de sexiste. J’ai pu effectivement constater sur Twitter quelques dérives allant dans le sens de ces critiques, mais chacun ses défauts… Nous en avons tous.

Cette polémique, me trouble par le contenu du tweet déclencheur. J’ai posté peu ou prou le même message sur mon mur Facebook il y a deux semaines. Mon profil est en accès restreint et mes messages restent donc d’ordre privé. Cela n’a pas ému beaucoup de mes amies, qui compte quelques féministes. En revanche, je me demande la réaction des membres de Twitter si j’avais publié cette réflexion sur Twitter. Je ne suis pas suivi par grand monde, je ne le recherche pas forcément. Mais aurais-je reçu la même volée de bois vert que Maître Eolas si je l’avais fait ? En d’autres termes, cibler en particulier Maître Eolas est facile et permet une médiatisation à moindres frais…  En d’autres termes, soyez anonymes et sexistes, on ne vous le reprochera pas. Soyez prescripteur, médiatique et sexiste, vous aurez du monde sur le dos.

En revanche, le message et les réactions m’ont fait prendre conscience de la nature potentiellement sexiste de cette simple remarque. L’Homme est à la fois victime et propagateur d’une image féminine « objectifiante » largement propagée par les magazines, la mode, la publicité, etc.

Les femmes doivent donc être séduisantes selon des normes sociales lui conférant ce rôle. Sa beauté, ses courbes, ses formes, doivent être mises en valeur par une tenue vestimentaire adéquate… Que je qualifie souvent moi même de vulgaire.

Est-ce signifier comme Pierre Bourdieu que la domination masculine (1) est tellement présente dans nos inconscients que nous ne nous apercevons plus de la nature même de nos propos ? Selon Bourdieu, la domination exercée au nom d’un principe symbolique est connu et reconnu par le dominant comme par le dominé par plusieurs signes distinctifs : langue, style de vie, attributs vestimentaires. Le message de Maître Eolas serait donc le signe inconscient d’une domination qui placerait la femme à une place inférieure car dominée, mais surtout d’une logique distinctive où les sexes se caractérisent par des attributs : la femme doit montrer ses courbes, pour être séduisante. L’homme n’en a pas besoin de se dénuder pour séduire, car on attend de lui d’autres qualités, et en premier lieu des gages de virilité…

A l’inverse, attribuer au message de Maître Eolas cette signification sexiste, n’est-ce pas surinvestir quelques mots d’une signification différente du but originel ? Et tenter d’en décortiquer le sens caché en bon sophiste, serait aussi vain que cette querelle… C’est aussi penser que les réseaux sociaux sont le terrain de prédilection des luttes et des combats. Ce n’en est pas un. Croire que les réseaux sociaux pourraient changer le monde et les comportements est une chimère comme l’écrivait Rabelais :

Chymaera in vacuo bombinans, possit comedere secundas intentiones.

Si l’on revient aux réponses, ou aux retours, les premiers à s’en être saisis sont d’abord des femmes, et non des hommes. Les twitteuses ont donc reproché à Maître Eolas le ton sexiste de ce tweet, alors que les twitteurs, arrivés plus tardivement n’ont pas critiqué le contenu, mais son producteur, l’avocat. Il s’agissait en réalité de ses détracteurs. De facto, l’objet même de la polémique échappe désormais aux débatteurs initiaux et se perde dans le réseau par le biais des retours, des feedbacks, des réactions.

Un simple message de quelques signes peut être lourd de sens, et révéler bien des choses. Toutefois, je m’interroge sur la virulence de ce genre de querelles, si peu argumentées, car le media qu’est Twitter ne favorise guère un débat argumenté, et constructif, mais des guerres de tranchée et de l’acrimonie.

En revanche, ce fratras m’interroge, moi, sur mon propre comportement.

[Mise à jour 18h45] : Nos deux débatteurs se sont réconciliés par tweets interposés cet après-midi, tout se finit dans la joie et l’allégresse ! Un Te deum est prévu à Notre-Dame… Et si les polémiques sur Twitter n’étaient que bulles  de champagne ? Revenons à Rabelais : Chimères bourdonnantes dans le vide…

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(1) Voir l’ouvrage de Pierre Bourdieu, La domination masculine, Paris, 1998. Voir aussi le préambule de ce livre, disponible en ligne sur le site du Monde diplomatique.

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