« Un jour j’achetai une momie… » Emile Guimet et l’Egypte antique

Lyon fait partie de ces villes à vocation commerciale où ses plus riches marchands ont eu depuis le XVIe siècle une réputation de grands collectionneurs. Emile Guimet fait partie de cette lignée de marchands-curieux qui compte dans ses rangs Octavio Mey ou Hannibal Claret de la Tourette, et en fut sans doute le plus digne représentant.

Le Musée des Beaux-Arts de Lyon propose une remarquable exposition sur la collection d’artefacts Egyptiens. Elle montre la passion d’Emile Guimet pour l’Egypte antique et sa volonté non seulement d’en comprendre le sens, mais aussi de diffuser le plus largement possible cette passion au public par le mécénat, et le financement de publications.

Buste d'Emile Guimet en terre cuite, par François Girardet. Collection de la famille Guimet

Emile Guimet (1836-1918), est un industriel lyonnais bien connu à Paris et Lyon pour ses « musées ». Il est le fils de l’inventeur du bleu outremer artificiel, Jean-Baptiste Guimet. Par sa mère, issue d’une famille de peintres, le jeune Emile développa son goût pour les arts. Malgré ses activités d’industriel, il n’hésita pas à voyager : l’Egypte, qu’il visita en 1865-1866 fut un véritable coup de coeur. Il commença à amasser objets et documentation sur la civilisation egyptienne, et se passionne pour les religions orientales.

Quelques passages de son journal sont mis en exergue, et accompagnées de photos de l’époque du voyage. Emile Guimet visite ainsi le chantier du canal de Suez, ou encore Le Caire et ses superbes mosquées des dynasties musulmanes des périodes fatimide, ayyoubide, mamelouke…

Les pièces exposées  proviennent des acquisitions de Guimet ou ont un lien avec le collectionneur dans le cadre de ses activités de mécène. Pendant près d’un demi-siècle, Emile Guimet ne cessera d’acheter des antiquités egyptiennes qui constitueront les bases des musées Guimet à Lyon, sa ville natale, et à Paris.

L’exposition a raison de souligner l’atypisme d’Emile Guimet, qui ne se contentait pas d’amasser des collections, mais souhaitait par la création de musées partager les découvertes des fouilles qu’il finançait à l’ensemble du public éclairé et égyptomane.

Le Musée des Beaux-Arts hérita en 1969 de la collection égyptienne du Musée Guimet de Lyon, ouvert en 1879. Ne restèrent au musée du boulevard des Belges que les collections d’histoire naturelle jusqu’à sa fermeture en 2007. Ces collections devraient intégrer le futur musée des Confluences, en cours de construction.

Le lien avec le Musée des Beaux-Arts est donc particulièrement fort est méritait une exposition mettant en valeur des pièces d’exception des collections Guimet du Musée.

L’exposition est donc le témoignage de la passion d’un industriel collectionneur, pour une  la civilisation, égyptienne, qu’il voulait saisir dans sa globalité, sous ses aspectes sociaux et religieux immuables. Malgré les siècles, les conquêtes, les révoltes et les crues du Nils, les dynasties successives, tout s’est répété, mélangé et assimilé avec harmonie et créativité. Les Lagides et les empereurs romains ne s’y sont pas trompés, utilisant les signes esthétiques d’une civilisation pluri-millénaire. Aussi n’est-il pas étonnant de voir dans l’exposition l’empereur romain Néron représenté en pharaon…

Néron offrant l'oeil lunaire à Min, roi des dieux et à Osiris , Egypte, Coptos, collections du Musée des Beaux-Arts de Lyon

On aurait cependant tort de penser que la conquête de Ptolémées, puis la mainmise de Rome sur l’Egypte furent des périodes décadentes pour l’art egyptien, déjà fortement pénétré de l’esthétisme grec. L’exposition nous montre que les formes esthétiques furent diverses à cette époque, et oscillait entre continuité et syncrétisme. Sur ce plan, la rupture fut moins l’irruption du christianisme sur les rives du Nil que la conquête arabo-musulmane de 639-640 et ses canons artistiques aniconiques.

Aussi, le fait pour Guimet de collectionner des pièces des périodes romaines et byzantines est aussi à souligner comme la vision d’ensemble d’une civilisation qu’il ne réduisait pas aux « clichés » et canons des dynasties du Nouvel Empire entre 1300 et 1100 avant Jésus-Christ ; mais à son incroyable longévité et stabilité dont témoignent les formes esthétiques des objets funéraires ou usuels exposés…

Ce qui me frappe toujours dans l’art égyptien et que cette exposition montre avec tact, c’est le caractère religieux de cette civilisation où tout devenait symbole, idéographique, que ce soient les hiéroglyphes, les croix de vie, la géographie, les artefacts des tombeaux : les scarabées magiques des momies…. Emile Guimet lui même a tenté de la saisir, et l’a étudié par les pièces qu’il acquit.

Ainsi, une bonne partie des objets exposés a un caractère religieux, comme ces émouvantes figurines des collections du Musée des Baux-Arts, datées de 1800 avant Jésus-Christ. Les objets déposés dans les tombes des défunts doivent pourvoir à ses besoins dans l’Autre Monde. La mort finalement n’était qu’une étape, un passage….où les âmes étaient jugées avant d’accéder à la vie éternelle. Cette religion, si présente dans le quotidien égyptien jusqu’au IVe siècle après Jésus-Christ, Emile Guimet voulu l’étudier, à des fins comparatives, et la mesurer aux religions d’Asie, et au christianisme même.

Autre sujet abordé et passionnant le syncrétisme, artistique et religieux, se manifeste à travers les objets présentés . Il n’est pas inutile de préciser que de nombreuses divinités égyptiennes furent adorées jusqu’à Rome dès le début de l’époque impériale: le culte sérapidien, divinité syncrétique d’Hadès, d’Osiris et du dieu-taureau Apis fut très répandu dans toute la partie orientale de l’Empire. Aussi par le succès que les cultes égyptiens rencontraient, n’est-il pas étonnant de trouver ça et là, jusqu’aux confins bretons de l’Empire statuettes et amulettes égyptiennes enterrées avec les morts. L’exposition en montre quelques pièces. En matière de sculpture, cette réflexion est la même et dans la production statuaire impériale, le mélange et la personnification de notables romains aux dieux du panthéon égyptien donne quelques pièces présentées dans l’exposition, notamment cet Antinoüs-Osiris peut-être du XIXe siècle, mais reprenant la némès (coiffe) pharaonique au réalisme esthétique helléno-romain. Antinoüs fut le favori de l’empereur Hadrien. Lors d’un voyage de l’Empereur en Egypte, Antinoüs se noya dans le Nil. Accablé de chagrin, Hadrien fonda une ville en son honneur, et le divinisa. En raison de sa noyade dans le Nil, les Egyptiens l’associèrent à Osiris, dieu des flots et de la fertilité.

Antinoüs Osiris : buste sculpté à une date inconnue, Paris, musée du Louvre

L’intérêt d’Emile Guimet pour les civilisations anciennes et les religions ne s’arrêtait pas à l’Egypte. L’exposition se conclut par une pièce riche de magnifiques sculptures japonaises et greco-romaines, de crayons de vases, de plats chinois issues de ses collections, bustes en bois laqué japonais…

La musique semble aussi avoir intéressé Emile Guimet, au point d’écrire plusieurs oeuvres sorties des collections de ses descendants : chansons d’amour, opéras, et opérettes sont ainsi montrées au public. La baguette de chef d’orchestre exposée est celle que Girardet plaça au bas du buste du collectionneur en terre cuite (cf. supra.)

*

Je ne peux que recommander la visite de l’exposition, formatrice à des bien des égards. Elle nous permet de mieux cerner la figure d’Emile Guimet comme collectionneur atypique, et d’effectuer un joli voyage en Egypte antique et de se laisser amener à méditer sur les grandeurs et chutes d’une des civilisations les plus longues de l’histoire humaine.

Et puis il ne faut pas hésiter à coupler cette visite avec celle du musée, qui possède une riche collection egyptologique, ce qui vous fera patienter avant l’ouverture du musée des Confluences, lequel présentera plusieurs pièces de l’Egypte antique.

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Un jour j’achetai une momie… 

Emile Guimet et l’Egypte antique 

Du 30 mars au 2 juillet 2012

Musée et exposition ouverts tous les jours de 10h à 18h, sauf mardi et jours fériés.

Vendredi : 10h30 à 18h.

Tarifs pour l’expo (seule)  7 euro, 4 euro ou gratuit…

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