Pourrir le web pour piéger ses élèves : quelques réflexions

Depuis plus d’une semaine, le clergé pédagogique, de l’enseignement secondaire est frappé d’indignation par l’initiative d’un jeune enseignant en Lettres d’un lycée parisien.

La polémique a pris des dimensions gigantesques puisque de nombreux médias ont relayé cette initiative, et le billet publié par l’enseignant a reçu plus de 440 000 visites (consulté à 13h 30)

Le procédé est le suivant : donner un commentaire composé à une classe sur un sonnet du poète du XVIIe siècle, Charles de Vion dAlbray et un sonnet de sa composition ; après avoir préalablement modifié et falsifié les informations concernant le poème et son auteur sur le Web : Wikipedia et forums spécialisé ; en lâchant un corrigé falsifié à des sites spécialisés et payants…

Deux semaines plus tard, l’enseignant récupère les copies et peut remarquer que sur 65 copies, 51 comportent les erreurs factuelles et biographiques qu’il avait introduit sur le Web. Je passe sur le dénouement pour arriver à la « morale de l’histoire ».

Selon l’enseignant, les élèves au lycée n’ont pas :

la maturité nécessaire pour tirer un quelconque profit du numérique en lettres. Leur servitude à l’égard d’internet va même à l’encontre de l’autonomie de pensée et de la culture personnelle que l’école, on oublie qu’il y est déjà entré depuis longtemps et que, sous sa forme sauvage, il creuse la tombe de l’école républicaine.

Autre extrait :

« j’ai voulu démontrer aux élèves que les professeurs peuvent parfois maîtriser les nouvelles technologies aussi bien qu’eux, voire mieux qu’eux »

Je n’ai cité que quelques passages, où l’on voit que cet enseignant est quelque peu technophobe, en tout cas que pour lui, les outils numériques sont l’esprit du Mal incarné.

Convenons d’abord que les lycéens et collégiens ne sont pas formés aux outils informatiques. Ils n’ont que pour bagage une utilisation « grand public » des applications web et bureautique. De facto, creuser « la tombe de l’école républicaine » parait excessif. Les élèves n’apprendront pas demain avec des outils informatiques puisqu’ils n’en connaissent que des fonctions superficielles dans l’immense majorité des cas.

Lorsque l’enseignant, Loys, conclut par ces mots on ne profite vraiment du numérique que quand on a formé son esprit sans lui. Je m’étrangle. C’est d’abord prématuré de se prononcer tant que la génération Web 2.0 n’est pas arrivée à l’âge adulte. Ensuite, c’est réduire l’humain à des préjugés technologiques. Bien évidemment, les nouvelles technologies ne sont pas l’unique moyen d’épanouissement humain à l’heure actuelle : mais un facilitateur, un intermédiaire. Le problème vient de l’utilisation que nous en faisons, pas de la technologie elle même.

Si cet enseignant s’était intéressé à plusieurs études (voir notamment celles citées par Perrine Brotcorne dans ce Prezi), il se serait aperçu qu’un étudiant, ou un élève n’a qu’une culture superficielle du web. Nous l’avons déjà dit, mais insistons dessus : son approche est empirique et opportuniste et aucunement fondée sur une technique de recherche avec une méthode. Les élèves ne sont pas sensibilisés dans le Secondaire aux bons usages du Web dans une optique de recherche documentaire. Dès lors, il n’est pas étonnant que ses élèves se soient basés sur des sites « grand public » et « scolaires » comme Wikipedia et des sites de corrigés en ligne pour piquer quelques idées  pour leurs commentaires composés.

D’autre part, il est certain que pour un lycéen, l’intérêt d’étudier et de commenter un poète du XVIIe siècle n’est que limité. Il n’a d’ailleurs pas à donner son opinion. On peut certes déplorer un manque d’implication pour une culture classique, il ne faut pas oublier que l’école doit former des esprits critiques alors que paradoxalement elle impose à ses élèves de répondre selon des normes à des exercices imposé…

Je ne veux pas dédouaner les lycéens de leur plagiat sans recul d’informations falsifiées, mais il me semble difficile de trouver facilement  des informations sur format papier sur le poète d’Albray et une édition critique accessible à moindre prix dans toute bonne librairie. C’était déjà piéger les élèves que de donner un texte sur un poète peu connu, puisque cela les forçait à piocher sur le Web plutôt que de trouver des informations supplémentaires dans des livres présentés comme plus fiables.

En somme pour cet enseignant comme pour le Ministère, l’important n’est pas la culture personnelle de l’élève ni les connaissances, mais l’articulation des connaissances selon les règles définies par des programmes et des corrigés. Petite digression : au CAPES, on demande exactement la même chose aux futurs enseignants : répondre docilement selon les formes adéquates. Bourdieu l’a montré dans La noblesse d’Etat, et j’en ai moi même fait l’expérience…

Le billet a au moins le mérite de poser une question : que peut-on faire sans les TICE ? Peut-on (encore) construire un cours sans passer par ces outils ? Que risque-t-on à ne pas le faire ? Quelles places doivent-elles avoir dans un scénario pédagogique ?

Le discrédit jeté sur les nouvelles technologies est à mon sens réactionnaire (osons le mot) et ne manifeste pas de véritable réflexion de l’enseignant sur les TICE, sinon de façon négative : l’enseignant a voulu (dé)montrer les mauvais usages de Web, qui existent, mais a-t-il aussi pensé que ce web sert aussi comme outil pédagogique pour de nombreux enseignants ? Ce n’est pas en soi une fin, mais plutôt un moyen technologique commode facilitant l’apprentissage.

Les nouvelles technologies ne sont pas le Diable que l’on se complaît à divulguer, tout dépend de l’usage qui en est fait. Il s’agit là d’un enjeu crucial.

Plutôt que de sanctionner des pratiques, mieux vaut les accompagner et donner aux élèves les notions d’un usage responsable dans le cadre de travaux scolaires. Cet enseignement pourrait se faire dans le cadre du B2i (Brevet informatque et internet) si L’Education nationale avait plus d’ambition et de moyens. L’impulsion doit venir du corps professoral, divisé sur l’utilisation des outils informatiques et web 2.0.

Enfin, se pose la question de l’éthique : le rôle de l’enseignant n’est pas de piéger ses élèves, mais de leur donner une culture disciplinaire, et de les aider à progresser dans leur compréhension. Après cette histoire, il est facile de dire que les lycéens ne sont bons à rien et ne sont que des machines à plagier. Ce n’est pas toujours le cas et ici, le professeur ne s’honore pas à utiliser des procédés malsains pour démontrer de façon réactionnaire que les TICE sont les fossoyeurs de l’Ecole. falsification de données fiables sur Wikipedia, divulgation de fausses informations pour enfumer les élèves. Je ne suis pas loin de penser  comme Rémy Mathis, que le professeur donne aux élèves des leçons de malhonnêteté et de vandalisme sur le Web.

Mais les élèves, eux, ne s’encombrent pas de ces scrupules lorsqu’ils pompent des notices entières de Wikipedia. Il convient donc d’inclure toutes les problématiques de l’intégration des TICE, de la question du plagiat qui lui est liée, aux questions sur l’Enseignement aujourd’hui, des moyens qui lui sont alloués ;  et, au-delà, d’une modification de ses missions par l’usage des TIC dans le champ pédagogique.

[Mis à jour le 3 avril]

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Une réflexion sur “Pourrir le web pour piéger ses élèves : quelques réflexions

  1. Excellent billet, c’est aussi mon analyse!! Je vais faire un renvoi sur votre site pour illustrer mon point de vue sur la polémique.
    (cf. educ21.wordpress.com)
    Cordialement;

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