L’Algérie française, souvenirs de famille

Ecrit à l’heure du cinquantième anniversaire des accords d’Evian…

Qu’emportaient-ils avec eux, mes ancêtres, quand ils quittèrent leurs vignes de l’île d’Ischia, ou la campagne grouillante entourant le pied du Vésuve ? Lorsque l’immense montagne ne fut plus qu’une tache sur l’horizon, au del) de la péninsule de Sorrente. Qu’avaient-ils en tête, quels rêves portaient-ils pour aller s’installer sur les côtes d’Algérie ?

Je sais ce que mes grands oncles et grandes tantes avaient en tête lorsqu’ils quittèrent, eux la ville de Bône pour la Métropole, qu’ils ont choisi de plein gré, se sentant pleinement français malgré leurs spécificités proprement italiennes.

Car Bône, c’était un peu l’Italie dans les environs de la rue Garibaldi, où vivaient mes grands-parents, où est née ma maman.

Bien que je n’ai jamais vu les terres de l’antique Hippone, les souvenirs de famille lors des longues tablées dominicales faisaient parfois divaguer l’esprit avec mon grand-père dans les marais de la Seybouse au pied de la basilique Saint Augustin, et avec le grand oncle Sauveur, en vélo au col des chacals avec la menace pressante de la guerre d’Algérie et les souvenirs d’enfants de la Seconde guerre mondiale…

A table, les membres de ma famille parlaient en somme de souvenirs de jeunesse dans un pays de cocagne. Pays où ils cohabitaient avec l’indigène et le métropolitain en toute quiétude. Mais au fond, savaient-ils que cet état, après 1945 ne pouvait durer ?

Le 19 mars 2012 sera l’occasion de commémorer les accords d’Evian qui scellait l’indépendance de l’Algérie et contraignit au rapatriement des centaines de milliers de personnes. A chaque mot entendu à la télévision, ne serait-ce que pour une publicité pour de l’eau minérale, mon grand-père disait « Evian, la honte ». Il avait tellement en horreur le nom de cette paisible station thermale du Chablais, qu’il refusait de boire de l’eau d’Evian, et lui préférait les vertus de la Vittel. Il n’y a jamais eu d’accords à Vittel.

Ces événements seront peut-être l’occasion de se rappeler que les Pieds-Noirs en 1962 furent 800 000 à choisir de revenir ou de s’installer en France. Ce fut un exil. La plupart n’y avaient jamais mis un pied. Beaucoup étaient immigrés ou enfants d’immigrés d’Espagne, d’Italie, de Malte, de Yougoslavie ;  sans compter les Israëlites naturalisés par les décrets Crémieux et les Harkis. Tout cela ont choisi la France parce qu’ils croyaient en elle, et surtout en la République et ses valeurs. Il n’y eut jamais un mot dur pour l’idée France, seulement pour les Français, les « Patos ».

Ma famille n’a sans doute jamais digéré l’accueil qu’on leur fit à leur arrivée en France, la nécessaire adaptation à un pays qui se couvrait de neige en hiver, et qui regardait d’un oeil méfiant tout ce qui avait un accent trop prononcé et l’hostilité paysanne face à ces « Arabes à peau blanche » qui avaient droit à des subventions pour s’installer. Gaston Defferre avait déclaré en juillet 1962 :

  « Marseille a 150 000 habitants de trop, que les pieds-noirs aillent se réadapter ailleurs. »

Il faut dire qu’une certaine gauche radicale, partisane de l’indépendance de l’Algérie avait diffusé de nombreux clichés contre les Pieds-Noirs, les présentants comme des colons nantis avec toute une panoplie de clichés qu’une simple étude sociologique et professionnelle dément : sur 800 000 pieds noirs, 20 000 peuvent être considérés comme des « colons ». Le reste se composait d’urbains des classes moyennes ou modestes…

Pour la présidentielle à venir, il s’agit d’une belle récolte de votants pour la Droite et l’Extrême-Droite que Sarkozy et Le Pen convoitent. La Gauche s’en désintéresse, peut-être à tort, de cette population…  Une grosse partie de la communauté est très sensibles aux idées nationalistes et réactionnaires du Front national. Peut-on les en blâmer ?

Depuis la mort de mes grands-parents, à la fin des années 90, les liens familiaux se sont relâchés. Il n’y a plus de grands repas dominicaux à intervalles réguliers…. Une certaine idée de la France est morte avec l’Europe, et sa grandeur périclite dans les sables du matérialisme économique. Il y a cinquante ans, on parlait de gloire et d’idéaux universels que nous sommes désormais bien incapables d’appliquer ici même, chez nous.

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