Ascension et déchéance de Louis-Henri de Loménie de Brienne

Louis-Henri de Loménie de Brienne, gravure de Rousselet d'après un dessin de Charles Le Brun, parue dans Itinerarium (1662).

Au détour d’une lettre, d’un feuillet, d’une page, l’on rencontre parfois des parcours atypiques, des figures aux destins étonnants, contrariés, malmenés, comme celui de Louis-Henri de Loménie de Brienne.

Les Loménie sont une de ces familles de grands commis de l’Etat royal, comme le furent bien d’autres : les Colbert, les Le Tellier, etc. Henri Loménie de Brienne est l’aîné d’uns sept enfants d’Henri-Auguste de Loménie (1594-1666), secrétaire d’Etat aux affaires étrangères, et de Louise de Béon, comtesse de Brienne, apparentée à la maison de Luxembourg.

Né le 16 janvier 1635, il est un compagnon de jeu de Louis XIV, alors que son père sert fidèlement la reine Anne d’Autriche. Il accède, à la majorité du roi, en 1651 à la charge de son père comme secrétaire d’Etat aux affaires étrangères.  Son père l’envoie en 1652 visiter l’Europe septentrionale. Il visite, en compagnie de son précepteur l’architecte François Blondel, la Hollande, les Etats allemands, le Danemark  la Suède et la Laponie, la Finlande, la Pologne, l’Autriche et l’Italie. Ce voyage dure près de trois ans, et Louis-Henri de Loménie consigne soigneusement dans un journal de voyage ses péripéties et les endroits visités. Son retour lui vaut une considération mondaine et curieuse. Il publie en 1662 avec son protégé, le médecin numismate Charles Patin, une relation imprimée en latin sous le titre L. H. Lomenii comitis Briennae itinerarius. Editio altera, auctior et emendatior, curante Car. Patin.

En 1656, Louis-Henri s’unit à Henriette Bouthillier de Chavigny, fille de Léon Bouthillier, secrétaire d’Etat aux affaires étrangères du roi Louis XIII entre 1632 et 1643. A l’âge de vingt-trois ans, en 1658 Louis-Henri de Loménie est nommé Conseiller d’Etat pour remplacer occasionnellement son père. Le jeune diplomate est alors au sommet de sa gloire : son érudition qu’il cultive en compagnie des meilleurs savants parisiens, ses talents de diplomates, et son expérience de voyageur lui valent l’estime générale. Cependant, cette considération est de courte durée. En mars1661, le Conseiller est présent lorsque Louis XIV, après la mort de Mazarin décide de gouverner seul. Dans le courant de l’année 1662, Henri-Auguste de Loménie est écarté de sa charge de secrétaire d’Etat. Cette décision le prive des charges que le Roi destine à des familles de grands commis dont les Loménie ne font pas partie : Colbert, Fouquet, Le Tellier sont ainsi nommés à des postes clés par les recommandations expresses que fit le cardinal Mazarin au jeune roi sur son lit de mort. Les conseillers de l’entourage de la Reine-Mère son écartés. Louis-Henri échappe pour un temps à cette disgrâce pour l’amitié personnelle que le roi lui porte. Il participe aux conseils, mais sa personnalité, cultivée et affable, tranchait avec les exigences de secret et d’apparent désinteressement qu’on attendait d’un commis. Louis-Henri de Loménie de Brienne, au contraire, à la personnalité spirituelle et joueuse aimait à s’entourer d’oeuvres d’art dans un faste peu compatibles avec les exigences du roi. Sa disgrâce se fit progressivement. En avril 1663, sa charge fut rachetée par Hugues de Lionne pour 900 000 livres, alors que des rumeurs de triche au jeu achevèrent de ruiner son crédit, et privé de son emploi, le dégoût du monde le gagna. La mort subite de sa femme en janvier 1664 l’amène à s’interroger sur sa conduite.

Privé d’un avenir à la Cour, il entre le 24 janvier 1664, à la congrégation de l’Oratoire, un des bastions de l’Eglise gallicane. Il se défait de nombreuses oeuvres d’art, en particulier de ses tableaux. Il possédait de nombreux Poussin, des toiles du Dominiquin, de Van Dyck, des Carrache, des Bassano, Raphaël et Titien. En 1668, sa collection de médailles de bronze est achetée par Charles Patin, qui la revend immédiatement à Pierre de Carcavi, gardien de la bibliothèque et du cabinet des médailles du roi. A l’Oratoire Il se fit sous-diacre et se destinait à rester à l’Oratoire. Cependant, sa conduite fut jugée indigne de la congrégation. Au-delà des voeux pieux, le comte de Brienne s’adonnait à la poésie et à des écarts « amoureux »  jugés scandaleux. Le général de l’Oratoire le pria donc de quitter l’habit au cours de l’année 1671.

Louis-Henri de Loménie de Brienne s’abandonna alors aux plaisirs de la chair, du jeu et de la boisson, vivement condamnées. Sa famille s’inquiéta de ses excès qui en avertit l’entourage du Roi. Craignant une arrestation et un enfermement, Louis Henri s’enfuit pour le duché de Mecklembourg, Le duc Frédéric lui donna asile, et se prit d’amitié pour lui, comme sa femme. Mais les ragots rattrapèrent l’ancien secrétaire d’Etat. On prétendait en France que Loménie était l’amant de la Duchesse. En vérité, le Duc soupçonnait sa femme d’adultère, et celle-ci en représailles trouva dans Loménie un bouc-émissaire commode en l’accusant d’avoir conseillé le Duc. La duchesse obtint de Louis XIV un ordre de retour du comte de Brienne en France. Il fut immédiatement interné, par lettre de cachet dans plusieurs abbayes avant d’échouer à la maison de Saint-Lazare en 1674. Il y restera dix-huit ans.

Cette ancienne léproserie était gérée par la congrégation de la Mission, fondée par Vincent de Paul. Michel Foucault évoque dans l’Histoire de la folie à l’âge classique, « une Maison de Force (…) où se côtoient en régime correctionnaire des insensés, des déséquilibrés, et des prodigues. » <2>. Les raisons de l’internement du comte de Brienne sont multiples : divulgation de secrets d’Etat, indiscretion, graphomanie etc. Louis-Henri de Loménie a le défaut de ne pas tenir sa langue, ni son rang. Sa famille ne pouvait pas souffrir davantage de ces écarts impardonnables dans une société si ordonnée et maîtrisée que celle de l’Ancien régime. Son frère cadet, Charles-François de Loménie de Brienne  (1637-1720) évêque de Coutances, a vraisemblablement été pour beaucoup dans cet internement à Saint-Lazare. Le Roi de son coté, s’en accommoda, puisque son ancien conseiller était au courant de nombreuses informations relevant du secret d’Etat.

En avril 1692, après une visite du lieutenant Civil Le Camus qui le trouva « raisonnable », le roi l’autorise à s’installer à la maison des Missions étrangères, toute proche, puis, au bout de quelques mois, on lui rendit sa liberté. Il porta plainte immédiatement contre sa famille et les procédés qui conduisirent à son enfermement. Il ne reprit cependant jamais son rang à la Cour, et vécut à l’écart des mondanités.  Il tenta de récupérer une partie de ses oeuvres d’art, sa bilbiothèque, qu’il avait donné à son fils avant son internement et ses médailles d’or et de bronze. En 1696, il se retira à l’abbayé de Château-Landon et y finit ses jours. Il expira le 17 avril 1698.

La famille de Loménie perdura. De son union avec Henriette Bouthillier naquirent trois enfants. Un de ses arrière-petit fils est l’archevêque de Sens Etienne-Charles Loménie de Brienne (1727-1794), membre de l’Académie française en 1770, contrôleur général des finances entre 1787 à 1788.

Les séjours de Louis-Henri de Loménie de Brienne à l’Oratoire puis à Saint-Lazare ne furent pas vain. Sa disgrâce une Histoire secrète du jansénisme, contre lequel il nourrit des sentiments contradictoires. Opposé comme secrétaire d’Etat à Port-Royal, il s’en rapprocha lorsqu’il fut à l’Oratoire et le défendit ensuite <3>. Il rédigea aussi plusieurs commentaires sur l’Ancien et le Nouveau Testament lors de son séjour chez les oratoriens, et plusieurs recueils de poèmes. Il fut aussi l’auteur de mémoires imprimés sur les affaires du Royaume entre 1643 et 1682, et d’un discours des asseurez moyens d’aneantir & ruiner la monarchie des princes ottomans publié avec d’autres relations d’auteurs tels que Pierre Daniel Huet dans un Recueuil publié à Cologne en 1666. Il rédigea également des mémoires manuscrits, publiés en 1719 et en 1828.

Le comte de Brienne doit probablement sa disgrâce à son attitude frivole et fanfaronne alors que Louis XIV réclamait un dévouement total et discret aux charges qu’il octroyait à ses ministres. Mais ses « écarts de conduite » quoique répandus, ne furent pas appréciés de la société de son temps et on ne sait pas vraiment si l’ancien secrétaire d’Etat souffrit d’un désordre mental.

Le parcours atypique de Louis Henri de Loménie a étonné beaucoup de ses contemporains et d’écrivains postérieurs : Voltaire et Saint-Simon ont écrit sur lui. Les historiens de l’art, comme Antoine Schnapper ont détaillé ses importantes collections d’oeuvres d’art, Quant aux historiens, ils (re)découvrent les écrits du comte de Brienne qui constituent une véritable mine d’informations sur les premières années du règne personnel de Louis XIV, mais aussi sur un esprit polymorphe, tour à tour théologien, mémorialiste, poète… L’historien belge, Philippe Dieudonné a même écrit un roman historique sur ce personnage sous le titre Icare au Grand Siècle, paru aux éditions namuroises en 2010.

Quelle belle image qu’Icare pour personnifier l’ascension et la chute d’une homme à la personnalité complexe mais passionnante !

___________________

<1> Antoine Schnapper, Curieux du Grand Siècle. Collections et collectionneurs dans la France du XVIIe siècle, Paris, Champs- Flammarion 2005 (1ere éd. 1994), p. 243-246.

<2> Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, 1972, p. 136.

<3> Sur les relations ambivalentes du comte de Brienne avec le jansénisme voir, Philippe Dieudonné, La paix clémentine : défaite et victoire du premier jansénisme français (1667-1669), Presses universitaires de Louvain, coll. Bibliotheca Ephemeridum theologicarum Lovaniensium n° 167, 2003, p. 81 et alii.

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