Decimus Valerius Asiaticus

Vue sur Rome depuis le Pincio, à l'emplacement des jardins de Lucullus

François Hollande souhaite taxe les riches… A l’époque romaine, le percepteur aurait été plus indulgent….

Mon meilleur ami en ce moment est un gros receuil épigraphique en quinze tomes composé au XIXe siècle . Le Corpus Inscriptionum Latinarum ou CIL, réunit l’ensemble des inscriptions romaines. Dans la lignée de Gruter ou de Spon, Theodor Mommsen avait lancé en 1863 ce gigantesque travail de recensement qui se poursuit toujours actuellement, puisque les découvertes sont incessantes. J’utilise les tomes XII et XIII, dédiés à la Gaule Narbonnaise, pour le premier, au reste de la Gaule et à la Germanie pour le second…

J’ai trouvé dans la correspondance que j’annote une lettre de 1678, où est mentionnée une inscription, trouvée sur le linteau d’une porte de Versoix, ville suisse sur les bords du Léman. Le CIL en fait mention (1) :

D VALERIO ASIATICI LIBERT

SISSI I IIII I VIRO COL EQ.

EX. T

La lettre précise que l’inscription fut transportée à Genève (à une date non précisée) et encastrée dans le mur de l’Horloge du Molard. L’horloge existe toujours, entre la vieille ville et le lac, à l’angle de la place du Molard et de la rue du Rhône.  En revanche, l’inscription fut transportée au Musée d’Art et d’Histoire de Genève par la suite.

L’inscription peut se lire ainsi :

A Decimus Valérius Sissius, affranchi de Decium Valérius Asiaticus et Sevir, de la Colonie Equestre, selon le voeu de son testament.

Ce Decimus Valerius Sissius, affranchi de Valerius Asiaticus prend le praenomen et le nomen de son maître, comme il est d’usage. Bien qu’affranchi, il fait toujours partie de la clientèle de son maître. Plus intéressant, cet affranchi fut sevir augustal pour la colonie équestre de Noviodunum, Nyon, fondée vers 46 avant Jésus-Christ, ce qui peut supposer une certaine richesse. Les seviri augustales, au nombre de six, participaient au culte impérial depuis le règne d’Auguste.

Decimus Valerius Asiaticus naquit vers 5 avant Jésus-Christ à Vienne, alors colonie latine, dans une famille de nobles Allobroges. Ce peuple, en vérité hétérogène est une confédération de tribus qui s’installa sur la rive gauche du Rhône au IIIe siècle avant Jésus-Christ. Le territoire allobroge s’étendait sur toute la rive gauche du Rhône entre la rivière de l’Isère et le Chablais, et était délimité à l’Est par les hautes vallées alpines. Les Allobroges avaient fixé leur capitale à Vienne. Les Romains les subjugèrent progressivement au Ie siècle avant Jésus-Christ  et adoptèrent progressivement les moeurs romaines malgré une indocilité liée aux impôts exorbitants qu’ils devaient au conquérant.

Le nom de Valerius Asiaticus pourrait bien descendre de Caius Valerius Flaccus (2), gouverneur en Gaule Transalpine en 80 avant Jésus-Christ. Le cognomen Asiaticus, serait propre lui aussi à la famille romaine des Valerii, L’assimilation progressive du territoire allobroge à la province de Narbonnaise va de concert avec la montée en puissance des Valerii pour la plupart installés dans les environs de Vienne ; mais on trouve trace d’inscriptions concernant cette famille sur tout le territoire allobroge (3) et notamment celle de Versoix. La famille obtient pour ses membres le droit de cité au Ier siècle avant J.-C et le changement de nom de cette famille gauloise a pu se faire à cet instant. Ce changement de nom montrait aussi une véritable volonté d’intégration et d’acculturation des notables allobroges à Rome.

Cela dit, les sonorités barbares des notables Allobroges parlant les latins irritaient les oreilles romaines, et les Allobroges n’avaient pas bonne réputation à Rome au Ie siècle avant Jésus-Christ et leur nom devint synonyme de grossier.  Valerius Asiaticus malgré sa romanité indéniable n’échappa pas aux railleries sur ses origines barbares.

Decimus Valerius Asiaticus est envoyé à Rome dans sa jeunesse. Il y est éduqué à la romaine et devint un familier de la mère de l’empereur Claude, Antonia. Il  fit carrière et gravit les échelons du pouvoir. Il est vraisemblablement le premier gaulois à entrer au Sénat. Il épouse Lollia Saturnina, fille de Marcus Lollius Paulinus, consul en 21 avant Jésus-Christ, apparentée aux Julio-Claudiens par la branche maternelle. Sa richesse et son rang lui permettent d’accéder au consulat, d’abord comme suffect (remplaçant) vers 35, puis comme consul éponyme en 46, sous le règne de Claude. Il devient en 37 le beau-frère de Caligula, puisque sa belle soeur Lollia Paulina est l’épouse de l’Empereur.  En 41, il semble avoir participé au complot contre Caligula mêlant des sénateurs et la garde prétorienne, mais son rôle demeure obscur.

Sa richesse s’accroît par les charges qu’il occupe. Il achète des terres en Egypte et en Gaule. Il embellit sa ville natale par des actions d’évergétisme et aida Vienne a obtenir le statut de colonie romaine. A Rome, il acquiert le domaine de Lucius Lucinius Lucullus (115-57 av. J.-C.) au Nord de Rome, au-delà du Pomerium sur la colline du Pincium, réputé pour ses splendides jardins. Il l’embellit d’un nymphée sur l’emplacement actuel de l’église de la Trinité-des-Monts. Cet achat somptuaire sera l’une des causes de sa perte.

La puissance de Valerius Asiaticus sous le règne de Claude est de courte durée. Même si le sénateur gaulois fait partie de l’entourage de l’empereur, et l’accompagne en Bretagne en 43, Claude ne l’apprécie guère, peut-être en raison de la rivalité evergétique des deux hommes. Claude est né à Lugdunum, à une trentaine de kilomètres de Vienna. Ses liens avec la région sont aussi fort que ceux de Valerius Asiaticus.

Le discours de la Table Claudienne prononcé au Sénat en 48, décrit sans le nommer Decimus Valerius Asiaticus. Claude le traite de « brigand »,

Ut dirum latronis taceam et odi illud palesticum prodigium quod ante in domum consultatum intulit

« Je veux taire le nom sinistre du brigand, et je le hais, ce prodige de palestre, qui apporta le consulat dans sa maison »

Par ce discours au Sénat, l’empereur Claude demandait que les notables gaulois, puissent accéder aux magistratures publiques romaines. Dans les faits, des notables viennois, ou lyonnais, siégaient déjà au Sénat puisque colonies romaines, elles permettaient à leurs élites fortunées de prétendre au rang sénatorial.

Decimus Valerius Asiaticus, lui, était mort depuis environ un an. Tacite apporte de nombreux éléments sur sa mort (4).

Messaline, l’épouse de Claude, d’une jalouise extrême, crut à tort  que Valerius Asiaticus fut l’amant de Poppaea Sabina, une matrone romaine réputée pour ses vertus et sa beauté. Elle souhaitait aussi posséder les jardins de Lucullus, propriété de l’ancien Consul. Elle intrigua donc auprès de son mari pour précipiter sa perte. Plus prosaïque, Tacite mentionne aussi le crédit de Valerius Asiaticus en Gaule, où il pourrait soulever les différents peuple, mais aussi l’armée, composée de nombreux Gaulois de Narbonnaise. Claude ordonna donc d’arrêter Valerius Asiaticus. Il se trouvait selon Tacite, à Baïes, lieu de villégiature apprécié de l’aristocratie romaine. Il fut ramené à Rome, entendu par l’Empereur  et ses conseillers en présence de Messaline. Parmi les accusations, celles d’impudicité et de moeurs effeminées frappa Tacite. Valerius Asiaticus nia les accusations portées contre lui, son sort était néanmoins scellé. Le consul Lucius Vitellius (père du futur empereur),  convainquit cependant Claude de laisser à l’accusé le choix de sa mort. Valerius Decilus Asiaticus s’ouvrit alors les veines dans les jardins de sa propriété du Pincium.

Messaline récupéra les jardins de Lucullus mais en profita peu de temps. En 48, Elle y meurt exécutée par un soldat sous les yeux de l’affranchi Narcisse. Messaline avait épousée secrètement le consul Caius Silius et complotaient pour tuer Claude. Narcisse, dévoila l’intrigue à Claude qui ordonna leur exécution.

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(1) CIL XIII, 5012

(2) Ybe Van der Wielen (dir.), Les monnaies des Allobroges : contribution à l’histoire du peuple allobroge de 121 à 44 av. J.-C., Genève, société d’histoire et d’archéologie de Genève  1999, p. 36-37.

(3) Ibid., p. 37.

(4) Tacite, Annales, XI, 1-3.

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