Sur les Anonymous

Nous sommes Anonymous. Il n’y a pas de « Je », nous ne nous exprimons que par le « Nous » : une entité agissant d’une même voix et d’un même acte. Abandonnez l’idée de nous retrouver, de nous interroger, de nous interviewer, vos vaines tentatives pour briser notre mouvement ne font que nous renforcer. Nous serons en paix avec l’État Français lorsque celui-ci se battra aux côtés du peuple, pour la liberté d’expression et contre toutes formes de censures. Aujourd’hui, nous ne pouvons tolérer un gouvernement qui est coupable d’espionnage, de répression et qui maintient les dictateurs au pouvoir, comme il l’a fait en Libye.

Ce matin, les Anonymous ont pris le controle d’un site du gouvernement et collé le message suivant <1>. Les journalistes s’extasient sur ce mouvement ochlocratique, anarchique, libertaire et nébuleux d »hacktivistes », internautes engagés pour la liberté d’expression.

Je m’interroge sur la notion de groupe qui parle « d’une seule et même voix ». L’affaire Megaupload a montré des dissonances au sein du collectif, qui semble débordé par son propre succès, noyant peut-être les motivations originelles.

Sur le fond je suis d’accord avec la défense de la liberté d’expression et le respect de la vie privée que défendent les Anonymous, mais je suis critique sur leur mode d’action. L’affaire Megaupload a été l’occasion d’une attaque en règle contre de nombreux sites institutionnels et commerciaux, à l’aveuglette parfois. Quel est l’intérêt d’une telle action qui les décrédibilise plutôt qu’elle ne les renforce ? L’action est positive pourvu qu’elle soit motivée. Si il s’agit de défendre le piratage, soit, mais derrière ce site il y a aussi une question de juste rémunération des acteurs culturels.

 Il y a quelques années, j’aurais été plus enthousiaste en voyant ce mouvement, mais le fait que désormais j’évolue, j’étudie et travaille sur le Web, je confesse que mon cynisme à l’égard des naïfs geeks comme des Picsous de la Silicone Valley de l’oikoumène numérique se fait de plus en plus grand et mes lectures plus critiques.

Le communiqué reproduit ci-dessus montre bien en quoi se caractérise les Anonymous. Mais leur programme « défendre la liberté d’expression » est réduit à la portion congrue. Pis, je crois que les Anonymous se trompent d’ennemis ou n’ont pas bien saisi l’enjeu du Web.

Dans les faits, nous ne disposons pas de liberté d’expression sur le Web, tout simplement parce que le Web est technique, et est une superposition d’espaces privés. La technicité rend dépendant l’utilisateur de logiciels et de services privés. L’immense majorité du « peuple » doit donc passer par, des intermédiaires, donc des espaces privés donnant l’illusion par leurs usages d’espaces publics. Les réseaux sociaux en sont un exemple par la multiplicité des interactions possibles avec d’autres membres qui donnent l’illusion d’être sur un agora. Les internautes sont donc soumis à des Conditions générales d’utilisation, donc des règlement s privés, qui encadrent les propos tenus. Les services peuvent donc suspendre, supprimer, bannir tout propos ou tout utilisateur qui ne répondrait pas aux critères imposés par leurs CGU. La solution pour l’utilisateur serait bien évidemment de devenir son propre patron, mais la technicité mystificatrice du web fait qu’il n’est pas à la portée de tout le monde de créer un site, et d’en payer les infrastructures (serveur, FAI)… Tout intermédiaire sur le web a des visées commerciales passant généralement par une publicité ciblée et souvent envahissante. L’avenir du web, réside plus dans le débat sur la neutralité du Net (et maintenir le Web comme un espace public et la façon de la défendre). J’avais déjà expliqué dans un article précédent comment les législations en discussion aux Etats Unis (SOPA) ou en Europe, menaçaient à court terme une neutralité de plus en plus malmenée par les app&tits commerciaux de multinationales. Il s’agit ici du véritable enjeu : l’ouverture du web sur le monde plutôt que sa fermeture par une poignée de multinationales qui feraient cachetonner l’utilisateur lambda.

Le Web n’est qu’un des supports d’expression dans l’espace public. Il existe plusieurs autres moyens de se faire entendre autres que le Web. affiches, presse, meetings. C’est aux citoyens de se réapproprier l’espace public par leurs propres moyens. Bourdieu souhait par sa sociologie que les gens prennent conscience de cet enjeu démocratique capital, spolié par les intérêts mercantiles et politiques des élites occidentales.

Je suis gêné par la mention au  » peuple » dans le communiqué. Cela me paraît fallacieux de la part des Anonymous. L’immense majorité de l’humanité n’a pas accès au Web dont les enjeux, si on les prend depuis Franceville au Gabon ou depuis Timbu au Bouthan restent des « problèmes de riches ». Et puis l’utilisateur lambda ici même, je le vérifie tous les jours, n’a pas nécessairement conscience des combats qui se livrent derrière ses usages quotidiens, ni des conséquence de ses actions numériques. En vérité, se dire « du peuple » confère aux Anonymous une forme de légitimité, sur lesquels s’appuient aussi… les mouvements politiques les plus démagogues, mais paraît fausse, erronée, inadéquate.. Parler « au nom de » pour ne rien dire, puisqu’il n’y a que très peu de revendications est un peu stupide.

 Il s’agit de défendre un web ouvert et public, alors qu’il s’apparente de plus en plus à une superposition d’espaces privés et commerciaux. Même si les Anonymous ont une capacité de nuisance très élevée, je ne crois pas qu’ils puissent freiner ou empêcher quoique ce soit d’une façon décivise, car tout se décide encore et surtout autour d’une table et pas devant un écran.  Les Anonymous raisonnent en mode binaire : blanc ou noir. Le gris n’est pas une nuance prise en considération. Pourtant  le fonctionnement du Web, le rôle de ses acteurs, leurs interactions sont beaucoup plus complexes que ne le laissent entendre leurs arguments.

Et puis, pourquoi ne pas gagner en crédibilité en soutenant et investissant dans de nombreux mouvements qui, plus discrètement font bouger le Web ? Le mouvement open data dans lesquels s’impliquent aussi et progressivement institutions publiques et ministères progresse et gagne des partisans ;  l’élaboration d’outils web réellement gratuits, publics comme un moteur de recherche libre et universel,  et garantissant le respect des droits individuels comme le projet Diaspora se font jour également…  Voilà où se situe l’avenir du Web : fournir des outils fiables et alternatifs au Web tout commercial, fermé, breveté…

Je suivrai l’évolution du mouvement des Anonymous avec attention, car il m’intéresse et confirme peu ou prou ce que je constate depuis plusieurs années : le Web favorise l’émergence de collectifs, de groupes sociaux allant à l’encontre d’une société ultralibérale promouvant l’accomplissement individuel. Il y a là un paradoxe, puisque les deux sont liés. Reste à savoir si structurellement il y a effectivement une dynamique égalitaire à l’intérieur du groupe, si le groupe est effectivement hiérarchisé, ou si le groupe n’est qu’une somme hétéroclite d’entités individuelles.

—–

<1> : vu sur le site OWNI.fr http://owni.fr/revue-du-web/des-anonymous-repondent-a-la-dcri/

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s