A quoi bon, ils savent « à peine lire »

Propos d’une doctorante en latin normalienne sur l’excellent blog de l’infusoir (lire le billet du 19 décembre). L’intéressée évoque le parcours qui la mena au doctorat, et évoque son agrégation et son possible avenir d’enseignante :

« Puis vient le temps de l’agrégation, elle aussi accompagnée de questions existentielles : que fais-je ici ? pourquoi suis-je là ? et surtout où vais-je ? Devant la dégradation constante des conditions de travail des professeurs dans le secondaire, une seule chose ne faisait aucun doute pour moi : hors de question de me retrouver devant 30 élèves de seconde qui savent à peine lire ! Aucune envie surtout d’enseigner la littérature française : je l’aime, mais je ne me sens pas de la professer. Si je dois être prof, ce sera prof de latin <à la fac> »

A la lecture de ces mots implicites, mais terriblement méprisants, cyniques, pour toute une jeunesse, une enseignante en latin, Mme Delphine Regnard,  a réagi avec virulence sur son blog (lire le billet daté du 20 décembre). Son billet m’a ému. Beaucoup ému… Lisez aussi les commentaires en queue d’article.

Aux yeux de cette doctorante, peu représentative de ses collègues thésards, les élèves de seconde ne seraient qu’une masse d’illettrés, mal formés donc, par un corps enseignant en déliquescence face à des « conditions de travail » dégradées. Cette jeune doctorante fait une allusion ici aux établissements de ZEP…

Je ne la blâme pas de ne pas choisir d’enseigner dans le secondaire. Libre à elle de faire ce qui lui plaît. Ce qui est éprouvant, c’est de juger une profession, mais aussi une jeunesse à l’aune d’un « ressenti » bourré de préjugés.

Quand on n’a pas la chance d’avoir une agrégation ( et encore), réservée à une élite, l’enseignement en ZEP est bien souvent ce qui attend le jeune enseignant. Pourtant, ces profs là ont bien plus de courage que n’importe quel fils ou fille de enseignant dans un lycée chic des Yvelines ou du XVIe arrondissement de Paris. Ce sont eux, qui en première ligne, s’appliquent envers et contre tout à tenter de donner tout ce qu’ils ont à des élèves, souvent en grande difficulté… C’est un travail éprouvant, souvent peu gratifiant. Pourtant, malgré les désillusions, ces professeurs sont là chaque matin. Ils viennent pour enseigner. C’est leur travail, leur mission, parfois avec une boule au ventre. Eux ont le mérite de vouloir sortir les élèves de la merde de banlieues ternes dégueulant de misère, d’ailleurs pensées par les élites pour loger la « France d’en bas ».

Le préjugé d’une jeunesse illettrée est digne de ceux qu’on entend à l’Extrême-Droite, même si ils témoignent encore une fois d’un « ressenti », il ne ne reflète fort heureusement pas la réalité. Mais soyons sérieux, peut-on juger de sa lorgnette depuis les beaux quartiers une réalité scolaire qui vous échappe totalement ?  Peut-on disqualifier d’emblée et directement toute une classe d’âge en stigmatisant un bon nombre de ses membres ?

Selon l’Agence Nationale contre L’Illettrisme, 3 100 000 personnes  de plus de 18 ans sont illettrées en France, dont plus de la moitié a 45 ans.  18% des illettrés habitent des Zones Urbaines Sensibles, et l’illettrisme touche davantage les hommes (env. 60%) que les femmes. Chez les jeunes, en 2007, les 3/4 des illettrés se trouvent en lycée professionnel. 19,8% des jeunes de 15 ans sont illettrés. 21% des jeunes de 17 ans passant la journée d’appel de préparation à la défense sont des « lecteurs inefficaces », dont 5 % sont véritablement illettrés.

Qu’on ne se trompe pas, même parmi les « lettrés », il existe de grandes difficultés de lecture et d’écriture dans une syntaxe et une grammaire correctes du français. Bien sur, l’Ecole a sans doute une part de responsabilité, notamment dans les méthodes d’apprentissage  (globales et semi globales contre syllabique), le suivi et la détection des élèves en difficulté. Pour autant, affirmer que toute une génération est illettrée est un raccourci intellectuel grossier.

Bien que cette doctorante se soit excusée, à demi-mots, de propos maladroits qui devaient exprimer un constat sur son parcours ; ces quelques mots confirment en un certain sens ce que j’ai pu lire chez Bourdieu, sur les « héritiers », formant une « noblesse d’Etat ».  Une distinction entre « eux », cette masse populaire, inculte et eux, détenteurs d’une culture légitime et seuls dignes d’un savoir et d’une interprétation du savoir, dont ils se pensent les gardiens inamovibles.

Pourtant… A quoi bon autant de jugements réactionnaires, et d’élitisme quand on parle d’enseignement ? L’objectif n’est-il pas la formation d’élèves à un futur qui n’est pas inscrit dans le marbre et dont les aspirations ne sont pas celles des « élites » ?

Ces propos manifestent un manque de réflexion latent sur les missions de l’enseignement, et sur la réalité, souvent terrible où les élèves vivent, survivent et évoluent. Un comble pour une doctorante dont le travail de thèse n’est pas qu’un long commentaire sur tel ou tel auteur, mais un travail (et un effort donc) de curiosité et d’ouverture au monde, aux autres. J’espère que sa thèse lui permettra d’entrevoir les richesses du partage et d’aller au-delà des apparences.

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