Qui a encore peur du (grand méchant) loup ?

Illustration : Gaston Vinas - "a wolf at the door" clip de Radiohead

Malgré un emploi du temps m’accablant de travail, j’ai encore le temps d’écouter des podcasts d’émissions de qualité, celles de France Culture en particulier.

Dans Concordance des Temps, Jean Noël Jeanneney, avait invité un de ses collègues historien Jean-Marc Moriceau, professeur d’histoire moderne à l’université de Caen, qui a publié L’homme contre le loup : une guerre de deux mille ans paru chez Fayard.

L’écoute des propos de Jean-Marc Moriceau a été une madeleine de Proust. Quand j’étais petit, ma maman avait pour habitude de menacer de faire appel au loup pour mâter les excités que nous étions moi et mes frères. Et ça marchait. Bien que nous habitions en ville, bien que nous habitions dans une tour HLM de 14 étages. dans un quartier résidentiel, à l’époque pas si loin de la campagne.

J’ai longtemps associé l’obscurité à l’image du loup hurlant au fond des bois. Des yeux brillants dans les ténèbres, bête féroce tapies dans les profondes forêts de contrées inconnues, dont il était difficile de compter les forces et ses membres, bref, un animal-repoussoir incarnant le Mal et les ténèbres.

L’image d’un loup solitaire, d’une taille énorme, et féroce n’est évidemment pas celle du loup de la vraie vie : vivant en meute, carnivore certes, mais s’attaquant à des bêtes malades ou jeunes… Pour autant, l’image d’un loup noir aux yeux brillants dans l’obscurité et immense me fait toujours frissonner. Il s’agit d’une représentation très négative, mais personnellement je n’ai absolument rien contre les loups… Bien au contraire… Combien de petites filles et de grand-mères croquées dans les contes et légendes d’Europe et d’Asie ? Combien de forêts décrites où des bûcherons et des chasseurs ont en fin de compte, le dernier mot ?

Pourtant vers ces années 1985-1986 il n’y avait plus de loups en France : ses véritables ennemis, les bergers, les avaient exterminés depuis bien longtemps.

Les rapports de l’homme et du loup ont toujours été conflictuels, du moins, avec les chasseurs, depuis des temps immémoriaux, et avec les bergers depuis que l’homme s’est mis  à l’élevage et au pastorat au néolithique.  En revanche, l’image du loup a changé avec les siècles, surtout au XIXe siècle. Le loup avait déjà disparu de l’ïle-de-France, dès le XVIIIe siècle : le Grand Dauphin (le fils de Louis XIV)  avait grandement contribué à sa disparition des forêts par son addiction à la chasse. Il demeurait dans des régions montagneuses, difficiles d’accès voire insalubres : Massif Central ( la bête du Gévaudan), Alpes, Pyrénées, Vosges, Jura, et dans une moindre mesure dans les forêts assez grandes pour pouvoir l’abriter (le territoire d’une meute s’étend sur environ 100 km2) . Au XIXe siècle, les progrès de la médecine, notamment le vaccin contre la rage ont donné à la chasse au loup une assise sanitaire. La rage est constamment associée au loup, qui attaque sans distinction tout ce qui est vivant : hommes ou bêtes. A la fin du XIXe siècle,  le loup se fait rare en France. Le loup devient objet de dérision, mais aussi un symbole de la victoire de l’homme sur la barbarie et la nature hostile : Pierre et le loup (1936) de Prokofiev en est un exemple… Il n’a en revanche jamais totalement disparu, malgré son éradication, d’un imaginaire collectif dont nous sommes les héritiers. Son retour en novembre 1992 par le parc national du Mercantour et son expansion dans l’arc alpin, et désormais dans le Massif Central, pose désormais des problèmes de cohabitation avec les éleveurs, en grande majorité farouchement opposés à toute cohabitation. Chez les citadins, le loup bénéficie d’une image extrêmement positive, voire idéalisée.

Avant le XIXe siècle, l’image du loup avait meilleure réputation chez les doctes : rusé, et sélectif. Durant l’Antiquité, la relation au loup fut plus ambiguë : parfois vénérée chez les peuplades germaniques et des steppes d’Asie centrale, le loup, ou plutôt la louve est aussi la mère nourricière de Romulus et Remus dans la mythologie de la fondation de Rome. Plusieurs auteurs signalent la présence du loup dans telle ou telle région et quelques fois des attaques, mais pas de légende noire.

En fin de compte, les attaques contre les humains n’étaient pas si fréquentes. Jean-Marc Moriceau  en a recensé près de 1100 attaques de loup entre 1580 et 1842 en se basant sur les registres paroissiaux, toujours riches en informations de toute sorte. Elles avaient lieu généralement lors d’épisodes climatiques particulièrement vigoureux  : le petit âge glaciaire au XVIIe siècle vit une recrudescence des attaques de loups, affamés. Les périodes de guerres civiles voyaient aussi une augmentation du nombre de loups. On avait moins le temps de chasser. Le loup profitait de la désorganisation de la société pour se multiplier et s’étendre.

Et puis je me pose une question : est-ce que les mamans font encore appel au loup pour calmer les petits garçons lorsqu’ils sont turbulents ?  Les héros ont toujours besoin d’anti-héros, les civilisations de barbares…

J’avoue. J’ai encore peur du grand méchant loup.

Publicités

4 réflexions sur “Qui a encore peur du (grand méchant) loup ?

  1. Étrangement, c’est une bête que j’ai toujours aimée, aussi bien dans les contes que dans la vie réelle, et, enfant, je me disais déjà que le Petit Chaperon Rouge n’avait eu que ce qu’il méritait. Idem pour ce berger qui criait au loup quand ce n’était pas vrai et qui se fit dévorer lorsqu’enfin, il fut là.
    Alors est-ce pour ça que je suis devenu prof de latin?

  2. Je découvre le blog, par hasard… CA existe ça, le hasard? Promis, dès les congés, je plonge dedans. (Dans le blog, pas dans le hasard)
    On a toujours eu besoin du loup pour placer ses peurs. Je travaille également dans une école. Dans des écoles plus exactement. Et les derniers loup dont j’ai entendu parler portait un bien curieux nom: Pédophile… A-t-on gagné au change?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s