L’avenir du Web se joue bientôt

Création de Christopher Dombres - Flickr - licence Creative Commons.

‘Internet n’est-il  qu’un gigantesque réseau où circule l’information ? Pas seulement. Ses concepteurs avaient en tête un réseau ouvert, multiforme, où les données circuleraient librement, sans entraves…

Seulement voilà, l’évolution d’Internet, sa démocratisation, est allée de concert avec l’intrusion de plus en plus grande d’entreprises. Ce furent d’abord les opérateurs téléphoniques, et les Fournisseurs d’accès pour le Web 1.0. Le Web 2.0 a introduit par les réseaux sociaux les services de messagerie, les réseaux sociaux tandis que Google se développait en allant au-delà de son rôle de moteur de recherche. Enfin, Apple a permis par ses produits (IPhone, ITunes, IPod) de rendre le client de mobile captif d’un système où il doit payer les applications qu’il utilise. Ce modèle a ensuite été pompé par d’autres fabricants

Aujourd’hui, les grandes entreprises du Web ont plus de poids que les Etats eux-mêmes. Ce sont eux qui influencent les usages et imposent leurs conditions d’utilisation aux produits qu’ils proposent aux utilisateurs. Les Conditions générales d’Utilisation de Facebook concernent 800 millions d’utilisateurs, soit davantage que les Etats-Unis d’Amérique et l’Union Européenne réunies.  Elles ont donc un pouvoir bien plus importants que des lois nationales ou transnationales.

Jeremy Rifkin dans L’Age de l’accès (un billet devrait suivre) avait annoncé il y a plus de dix ans ce qui se joue aujourd’hui : le contrôle de l’accès au Web. Internet n’est pas qu’un outil de travail, et un médiateur, c’est aussi la porte d’entrée à un immense entrepôt de données.

Les acteurs du web notamment les industries de la culture (plutôt de l’entertainment : studios américains, fournisseurs d’accès internet et de contenus comme AOL Time Warner, éditeurs, diffuseurs…) vont dans les prochaines semaines tenter un grand coup par le biais de procès contre les sites de téléchargements illégaux : première cible : Megaupload aux Etats-Unis.

Les acteurs majeurs de la culture, et du numérique font pression sur le Congrès pour qu’il vote le SOPA (Stop Internet Piracy Act)  : La loi est en discussion, mais elle prévoit une disparition des sites enfreignant le droit d’auteur. Les premiers visés sont ceux facilitant le téléchargement illégal, comme Megaupload, mais le SOPA pourrait s’étendre à bien d’autres sites : sites de streaming : YouTube en tête, sites de P2p… Guillaume Ledit a publié un excellent article sur OWNI sur les enjeux de la SOPA.

Des projets de législation analogues sont discutés en France : la SACEM, la SACD, les diffuseurs, les éditeurs réfléchissent à durcir les sanctions pour les infractions au droit d’auteur, dont ils se disent les garants.  Grâce à Hadopi, ce lobby « cultureux » fait déjà pression sur les fournisseurs d’accès à internet pour brider les connexions (pratique illégale) et traquer les utilisateurs-fraudeurs. Ce matin,  Numerama signalait que Numéricable avait opté pour cette pratique lorsque ses clients reçoivent un avertissement par lettre venant d’Hadopi

Pour ma part, j’ai vien d’entendre parler de cette affaire par un juriste spécialisé dans le droit dans et sur Internet : Cédric Manara. Selon certains observateurs, la défense des droits de ces industriels, et donc de leur royalties va plus loin, il s’agit ni plus ni moins de contrôler l’accès au Web et de le verrouiller pour s’en arroger le monopole afin d’en faire un formidable outil de marchandisation, ce qu’il est déjà… C’est aussi restreindre totalement les droits de l’utilisateur à leur bon vouloir en outrepassant les législations nationales. C’est aussi mettre au pas la rémunération des artistes et s’accaparer un droit d’auteur qui revient au premier lieu aux artistes et aux concepteurs de brevets… Enfin, c’est exclure tout ce qui ne rentrera pas dans une optique commerciale. En contrôlant, et surveillant, les usages et l’accès au web des utilisateurs, les opérateurs culturels vont réaliser un des plus grands coup de l’histoire : monétiser la culture, ou faire de la culture un produit ou plutôt pousser à l’extrême la marchandisation de la culture. Ce système est total : il passe d’abord par le contrôle technique de la culture via les supports : livre et format numériques, oeuvre électroniques numérisées tombées dans le domaine public ou non,  contrôle de l’accès à ces livres numériques,  ou aux films ou à la musique via des sites dédiés et naturellement payants,  contrôle total des utilisateurs et de leur accès à tel ou tel site. Si un site est interdit car il propose illégalement en téléchargement ou en streaming, l’accès sera de facto interdit.  Il marginalisera donc encore plus ceux qui ne peuvent pas acheter film et musique.

Quoiqu’on en dise, pour le meilleur ou pour le pire, Internet a permis une démocratisation de l’accès aux savoirs et à la culture. Cette démocratisation et cette ouverture allaient dans le sens des créateurs du Web,  qui percevaient leur création comme un réseau ouvert et perfectible.

Le danger qui guette désormais internet est un contrôle total de grandes entreprises privées sur Internet donc l’unique but est de pousser à la consommation sans aucune arrière-pensée philanthropique. En fin de compte, deux conceptions du web s’opposent : une logique du désintéressement et de la gratuité, qui ne signifie pas non plus renoncer à toute rémunération, et une culture du tout payant et du tout commercial défendue par les lobbies industriels.

Paradoxalement, le SOPA en discussion aux Etats-Unis permet à l’Etat de revenir comme acteur législatif incontournable. Les lobbies industriels sont à l’oeuvre dans les couloirs du Capitole. Pourtant, les opposants sont eux aussi nombreux mais plus hététoclites : ONG militant pour la défense de la liberté d’expression, et plus bizarrement, quelques entreprises de taille et acteurs majeurs sur Internet, Google, qui voit dans le SOPA un potentiel de nuisance pour son business model basé sur la publicité : son moteur de recherche devrait désindexer les sites condamnés. Ce serait donc des annonceurs en moins, et des recettes en moins…

Je gamberge beaucoup sur une question : quelle est la juste rémunération de « produits culturels » quand on sait que majors de films ou de disques s’empiffrent pour conforter leurs marges : 9 euro une place de cinéma,  20 euro un CD ? Récemment, Aurélie Filipetti, la madame culture numérique du staff de François Hollande relançait l’idée d’une licence globable, une sorte de ticket d’entrée aux catalogues  des acteurs culturels… Mais dans le fonds,  La culture a-t-elle une valeur marchande ou lucrative ? Et finalement, qu’entend-t-on par « culture » ?

Si le SOPA est adopté à Washington, son incidence se répercuterait jusqu’à nous et nos usages les plus courants du web…

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Une réflexion sur “L’avenir du Web se joue bientôt

  1. Pour moi, de plus en plus clairement, la culture c’est tout ce qui freine l’argent comme valeur absolue. Pas sûr qu’elle survive longtemps…

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