Un tabouret : l’affaire du sofa (1677-1684)

Il fut un temps où les rives du Bosphore étaient le point central d’un Empire plus vaste que celui d’Alexandre. Il s’étendait de la plaine de la Mitidja aux rives indistinctes du Golfe persique, des steppes de l’Ukraine aux côtes de l’Arabie heureuse. C’était l’Empire ottoman.

De la Corne d’Or, le sultan Mehmet IV ( qui régna entre 1638 et 1687)  pouvait surveiller les 4 parties de son royaume de part et d’autre de la mer. Il privilégiait cependant l’Europe. Il séjournait souvent à Andrinople, Edirne, pour assouvir sa grande passion, la chasse <1>.

L’Empire ottoman comptait pour les Européens. Les ports d’Asie mineure et du Proche-Orient servaient de points de contact avec les épices d’Orient et la route de la soie. Les Français avaient depuis le XVIe siècle noué des contacts avec la Sublime Porte pour des raisons stratégiques. François Ier trouvait un allié éventuel pour briser l’encerclement de son royaume par les terres de Charles Quint. On reconnaissait seulement à l’ambassadeur de France un statut d’ambassadeur plein et entier. Le Sultan et le Roi se reconnaissaient comme équivalents : le roi de France était qualifié d’Empereur des Romains, et le sultan était nommé Grand Seigneur , depuis les capitulations de 1535. Les relations franco-ottomanes se plaçaient sous le signe et de l’égalité. Aucun autre roi ou nation en Europe ne pouvait se prévaloir des relations qu’entretenait la France avec la Sublime Porte. L’Angleterre avait envoyé en 1669 John Finch, 3e comte de Winchelesea, mais celui-ci avait été placé à son poste par la « Levant company » une compagnie de marchands qui pouvait imposait au roi Charles II ses conditions et ses hommes. A l’inverse, Louis XIV pouvait placer ceux qu’il désirait. Le Roi n’aurait pu souffrir que des marchands puissent dicter sa conduite en Orient.

Au temps de Louis XIV, l’amitié entre l’Empire ottoman et la France bénéficie aux deux souverains. Le Sultan trouve un allié en la personne du roi le plus puissant d’Occident, alors que Louis XIV pouvait détourner l’empereur Léopold des prétentions françaises en Alsace et en Allemagne.

Le roi Louis XIV avait nommé ambassadeur de France  Charles Olier, marquis de Nointel (1635-1685) en 1673. L’homme, originaire de la Beauce avait été chargé auparavant de missions diplomatiques dans les Echelles du Levant : Smyrne, Alexandrie, Constantinople. Contrairement aux Anglais, les marchands Français ne s’étaient pas constitués en une Compagnie de marchands. Le roi soleil ne souffrait pas que de simples marchands puissent ternir son éclat.

Les instructions du roi sont claires : il doit veiller à l’honneur et à la gloire de la couronne de France, et maintenir les intérêts du Royaume dans l’Empire ottoman.

Les premiers temps de Nointel se passent bien : il réussit à renouveler les capitulations. au bénéfice du Roi. Il entreprit ensuite une tournée des Echelles pour faire appliquer les clauses au bénéfice de la France. Nointel ne lésinait pas à la dépense. Il menait grand train. La dernière étape de ce voyage qui l’a mené à Alexandrie, Smyrne ou Chio fut Athènes. L’ambassadeur accosta au Pirée  le 14 décembre 1674 Il se laisse peindre par Jacques Carrey (ci-dessous), des dessinateurs de sa suite prennent des dessins qui restent précieux : le Parthénon, à peu près intact est englobé dans la forteresse turque qui surplombe la petite ville d’Athènes où se mélangent Grecs et Turcs. L’ambassadeur acquiert toutes les antiquités qui se présentent à lui : médailles, marbres, et inscriptions. Il inaugure en cela une longue tradition de « pillage » d’antiquités qui trouvera sa consécration avec Lord Elgin au début du XIXe siècle.

A son retour arrive à Constantinople après un voyage dans l’Archipel en mer Egée, l’escadre de l’ambassadeur regorge d’antiquités. De son palais sur les bords du Bosphore dans le quartier de Péra, Nointel accueille les voyageurs européens et leur offre sa protection pour ceux souhaitant s’aventurer en Asie mineure ou réviser leurs classiques dans les ruines de Morée et de Béotie.

Nointel tient bien en main son poste, mais les intérêts français sont menacés. Le 6 novembre 1676, le Grand Vizir Fazil Ahmet Koprulu meurt. Il est remplacé par Kara Mustafa Pacha, beaucoup plu autoritaire et moins favorable aux Européens.

  Une audience devait avoir lieu le 2 mai 1677 avec Nointel au palais du Vizir avant les agents d’autres nations occidentales. L’ambassadeur s’y rendit avec sa compagnie. Arrivé à la salle d’audience, Nointel vit que le tabouret qui lui était destiné était placé au bas de l’estrade (le Sofa),  et non à coté du siège du vizir, comme il est d’usage, au nom de l’égalité entre le roi de France et le Grand Seigneur.Or, avant l’arrivée du vizir dans la salle, Nointel prit le tabouret des mains de domestiques qui le portaient, le mit à coté de celui du Vizir, puis s’y assit. Des négociations eurent lieu avec des officiers de Kara Mustapha qui, à quelques mètres, vit l’affront de Nointel à ses volontés. Le Grand Drogman (traducteur) de la Porte, Alexandre Mavrocordato intervint et demanda alors en Italien à l’ambassadeur que le siège devait être mis en bas de l’estrade. Nointel répondit en cette langue, que puisqu’on commandait au siège, il le laissera libre en se retirant. Les relations avec le Vizir se tendirent. Nointel avertit le roi de l’esclandre. Le Vizir, humilié, sequestra alors l’ambassadeur dans son palais.

L’attitude de Nointel déplut à Louis XIV. On lui reprocha son manque d’entêtement. Nointel, plutôt que de partir, aurait du rester sur son tabouret et persister. Le Roi nomme un nouvel ambassadeur : Gabriel de la Vergne, comte de Guilleragues (1628-1685). Le poste lui échut grâce à Madame de Maintenon. Guilleragues comptait se renflouer grâce à son poste. Juriste de formation, Guilleragues avec publié de façon anonyme en 1669 les Lettres portugaises, un roman épistolaire qu’on supposait à l’époque authentique, traitait de la passion amoureuse entre une religieuse franciscaine et son amant français. Ces lettres connurent un grand succès d’édition.

Le caractère fougueux de Guilleragues convint au poste, et le comte dépassa les espérances de son maitre. Pendant ce temps, Nointel accepta une nouvel audience, mais au bas du Sofa. Nointel a semble-t-il cédé à ses créanciers marchands, mais a symboliquement cédé le pas devant le Grand Vizir et terni le prestige du Roi, ce qui est naturellement inacceptable. La diplomatie française mettra alors pendant sept ans à rétablir l’honneur du Roi dans ce que l’on appelle l’affaire du sofa.

Un simple tabouret déclencha une grave crise diplomatique, ou comment un objet en apparence banale, quoique richement drapé, prend une importance démesurée lorsque la gloire d’un monarque est en jeu.

Jean-Baptiste Van Mour : "Réception du marquis de Nointel, ambassadeur de Louis XIV, par le Grand Vizir", 1ere moitié du XVIIIe siècle.

L’épisode du tabouret ouvrit une période de tensions entre la France et l’Empire ottoman, mais l’inflexibilité du Grand Vizir y est pour beaoucup  Guilleragues mit plus de deux ans à arriver à Constantinople qu’il atteignit le 14 novembre 1679. Il  demanda immédiatement une audience du Grand Vizir pour rattraper l’acte manqué de Nointel. Il fallut une lettre de Louis XIV pour l’obtenir, en novembre 1680, mais le sofa est toujours refusé à l’Ambassadeur.

Guilleragues envisage alors une démonstration de force par une escadre. Dans mes papiers du XVIIe siècle, une lettre écrite par Antoine Galland, en mission pour la Compagnie des Indes Orientales, datée de Constantinople le 30 avril 1682 détaille la manoeuvre, commandée par Duquesne. Les Français vinrent narguer les Ottomans jusqu’à l’entrée du détroit des Dardanelles. Duquesne bombarae l’ile de Chio et sa rade où étaoe,tnt réfugiés des pirates de Berberie mais endommagea plusieurs mosquées et le fort turc. Cette maladresse ne permit pas d’arranger la situation.

Kara Mustafa exigea alors des réparations et Guilleragues est menacé physiquement. Le Grand Vizir a les cartes en main.  On en reste au point mort. La guerre déclaré à l’empereur Léopold Ier débloque la situation. L’échec du siège de Vienne par Kara Mustafa lui vaut la disgrâce. Mehmet IV ordonne sa décapitation. le Grand Vizir meurt à Belgrade sous la lame d’un janissaire le 25 decembre 1683. L’horizon s’éclaircit.

Guilleragues se rend à Andrinople pour être reçu en audience par le nouveau Vizir, Kara Ibrahim Pacha.

Pourtant, ce qui perdra Nointel sera une affaire, celle du tabouret. Un simple tabouret. qui irrita le Grand Vizir, et le Roi. Le 28 octobre 1684, Guilleragues est reçu en audience avec beaucoup d’honneurs et le respect du principe d’égalité, comme réclamé depuis le remplacement de Nointel. Le 26 novembre 1684, le Grand Seigneur reçoit Guilleragues en audience et lui accorde de nouveaux honneurs. La dignitié du roi est sauve, la mission de Guilleragues est accomplie. Les positions françaises sont renforcées.

Quant à Nointel, il revint en France ruiné. Guilleragues et le Roi refusèrent d’éponger ses dettes, et Nointel dut se résoudre à vendre sa collection d’antiquités. Il vendit jusqu’à ses terres et ses titres. Il décéda en 1685, la même année que Guilleragues,  qui décéda au mois de mars d’apoplexie,.

Selon Geraud Poumarède<2>, cette affaire du tabouret, ou querelle du sofa a permis à Louis XIV d’assurer des objectifs subtils : attiser la guerre entre le Saint Empire et l’Empire ottoman, quitte à voir son prestige terni momentanément. Dans les faits, une rupture totale ne pouvait être envisagée, puisque ces deux acteurs majeurs de la scène européenne pouvaient tirer profit de cette entente.

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1 : Orhan Pamuk donne une vision romancée de Mehmet IV et de Constantinople à cette époque dans Le Château blanc (1996).

2 : Géraud Poumarède . La querelle du sofa. Étude sur les rapports entre gloire et diplomatie. In: Histoire, économie et société. 2001, 20e année, n°2. La gloire à l’époque moderne / Varia. pp. 185-197.

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