Le chrisme et le labarum, une histoire de signes

Pendant que certains (ou certaines) préparent une bataille électorale quasi civile, en tout cas fratricide, d’autres travaillent et ne cessent de s’émerveiller sur la mine d’informations que constitue une simple lettre du XVIIe siècle.

J’ai découvert hier plusieurs choses très instructives sur l’empereur romain Constantin Ier qui régna de 310 à 337. Il est considéré comme le premier empereur Chrétien, et s’illustra dans  l’épisode de la bataille du Pont Milvius du 28 octobre 312 l’opposant à Maxence. La bataille est une conséquence directe de la Tétrarchie mise en place par Dioclétien, pour la maîtrise de l’Occident romain. Constantin en sortit vainqueur, mais cette bataille n’a rien de téléologique contrairement à ce qu’écrivirent les Pères de l’Église.

Sur cette bataille, nous avons deux sources : Eusèbe de Césarée (v. 265-340) évêque, théologien et apologète chrétien auteur de l’Histoire ecclésiastique, de deux Eloges de Constantin, et d’une Vie de Constantin ; Lactance  (vers 250-325), rhéteur chrétien qui finit sa vie au service de Constantin en devenant le précepteur de latin de son fils aîné Crispus. Lactance a écrit les Institutions divines, et sur Constantin, on trouve mention de la bataille du Pont Milvius dans La Mort des persécuteurs (De mortibus persecutorum, traduit et publié dans la collection Sources Chrétiennes, 1954, volume 39).

Ce passage de Lactance va nous intéresser particulièrement pour le « songe » de Constantin. La nuit du 27 octobre 312, Constantin aurait eu un songe, une vision qui lui apparut sous la forme du chrisme, et ces mots en grec « En Touto Nika », « In hoc signo vinces »,  « par ce signe tu vaincra. Ce signe, c’est le chrisme symbole chrétien composé des lettres grecques Χ et Ρ correspondant aux  deux premières lettres du mot grec Kristos, le Christ.

D’après Eusèbe de Césarée, Constantin ordonna qu’on fabrique un étendard avec ce signe, qu’on appelle Labarum. Dans les faits, le Chrisme existait avant Constantin, mais selon Paul Veyne <1>, l’Empereur adopta ce signe par faveur envers le christianisme, qui à l’époque était encore minoritaire dans l’Empire. Le christianisme séduisait les élites intellectuelles de l’Empire en raison justement de sa complexité, et des mystères de sa foi bien loin du paganisme, religion civile comprise de tous… Pourtant, bien que favorable au christianisme, Constantin ne se convertit véritablement que sur son lit de mort…

La bataille du Pont Milvius est la première où des combattants affichent un étendard abstrait symbolisant un homme, le Christ. Si les légions romaines combattaient sous l’Aigle, symbole tiré de la nature incarnant l’État et la Cité de Rome, jamais on n’avait combattu sous deux lettres formant un symbole abstrait avec les deux premières lettres de ce « Krestos »,  pour reprendre Flavius Josèphe.  Les cités grecques avaient une foule de symbole pour se reconnaître dans la bataille. Sparte ornait les boucliers de ses guerriers d’un chevron, mais aucun ne combattait pour un dieu ni sous le signe d’un dieu.

L’Histoire étant écrite par les vainqueurs, la propagande impériale et chrétienne exalta le songe de l’Empereur, et la bataille pour montrer que la religion chrétienne ne peut être que supérieure à toutes les autres…

Cet épisode du Labarum et du Chrisme n’était pas clair au XVIIe siècle. J’ai appris hier dans une lettre écrite en 1678 que l’on pensait que le Chrisme était apparu dans le ciel pendant la bataille, et non par une vision de Constantin. D’un point de vue politique, et religieux, ce signe de la faveur divine avait un poids beaucoup plus important qu’un simple songe. la présence divine devenait concrète et Dieu se plaçait aux cotés de Constantin qu’on pensait, au Grand Siècle, entièrement chrétien.

En 1678, la découverte d’un manuscrit du XIe siècle dans les fonds poussiéreux de l’abbaye de Moissac dans la province de Quercy a contredit le roman des premiers temps chrétiens. Ce manuscrit n’est autre que l’œuvre de Lactance, de mortibus persecutorum. Auparavant, on ne connaissait l’existence de cet écrit que par l’entremise de Saint Jérôme. Le manuscrit arriva à Paris par l’intermédiaire de l’intendant de Montauban Nicolas Foucault. Le bibliothécaire de Colbert, Etienne Baluze (1630-1718) l’acquit pour son maître, et en publia une édition critique en 1679 : De Persecutione, sive de Mortibus peccatorum, nunc primum editus. 

Le manuscrit médiéval est conservé à la Bibliothèque nationale, au département des manuscrits occidentaux, ms Latin 2627, f°1-16r.

Dans la lettre que j’annotais hier soir, datée de 1680, le rédacteur, protestant, semblait presque déçu que le labarum de Constantin fut en réalité un songe devenu réalité par la volonté de l’impérial songeur, et non un signe divin surplombant les combattants au cour de l’affrontement. Durant le Grand Siècle Les Protestants (et les Jansénistes) pensaient que Dieu s’est retiré du monde ici-bas, à l’inverse des catholiques qui eux estiment que le monde est parsemé de signes divins. Le signe du Pont Milvius a été maintes fois utilisé par l’Église catholique. Pour les Protestants, le chrisme et le labarum sont à interpréter comme les symboles du triomphe de la vérité sur la superstition païenne, mais aucunement comme une action directe des Cieux.

Le manuscrit de Lactance n’arrangeait ni les catholiques, ni les protestants. Au XVIIe siècle, on se méfiait de l’imagination et des rêves, car la raison ne s’y appliquait pas, ils échappaient à la conscience, à la contenance, à la maîtrise de soi. Pourtant dans la Bible le rêve est un des moyens pour Dieu de communiquer avec les hommes (voir Nombres, 12, 6), en particulier avec les prophètes. Pascal, Spinoza, Leibniz, Malebranche, Nicole, « rêvaient » au Grand siècle d’une religion raisonnable, quasiment désenchantée, dépourvue de toute passion (hormis celle du Christ), en accord avec la raison, où chaque acte serait le fruit d’une pensée logique. Les songes n’en font pas partie. Ils sont dérèglement de l’esprit. Le rêve découle du sommeil, qui est mal vu parmi l’élite savante européenne. Ainsi, le médecin Charles Patin (1633-1693) confie dans une lettre que j’ai entre les mains qu’il ne dort que 4 heures par nuit, le reste étant consacré à ses études médicales, à sa passion pour les médailles, et aux affaires domestiques… Femme comprise.

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1 : Paul Veyne, Quand notre monde est devenu chrétien, Paris, Albin Michel, collection Idées, 2007.

(révision janvier 2013)

2 réflexions sur “Le chrisme et le labarum, une histoire de signes

  1. Très agréable de découvrir ce point d’histoire et les rebondissements à travers le temps. Bravo pour ces « enquêtes antiques » qui tranchent avec les sujets traités dans l’actualité.
    Et (re)-lisons tous Sénèque !

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