Amphi des arts : Les jardins de Herrenhausen et Versailles éclairés par Leibniz

Décidemment où que j’aille et quoique je fasse, le Musée des Beaux-Arts de Lyon ne me quitte pas d’une semelle. A moins que ce ne soit moi dont le chemin croise souvent celui du musée le plus visité de la ville, et de la région Rhône Alpes, je crois La semaine dernière, j’ai envoyé une lettre à Rome contenant une recommandation estampillé Musée à Rome ; ce lundi soir, j’étais à l’amphi des arts organisé conjointement par l’Université Lyon 2 et le Musée. J’ai pu repérer la directrice du Musée, Mme Ramond, le conservateur des sculptures dont le nom m’a échappé, et M. Christian Joschke, maitre de conférences à l’université Lyon 2.

La librairie Michel Descours (une de mes préférées à Lyon) permettait au public d’acheter quelques oeuvres de l’intervenant du soir : M. Horst Bredekamp.

J’étais déjà présent à l’amphi précédent au mois de mai, avec une belle et élogieuse intervention de M. Alain Schnapp sur les ruines antiques et le séminaire qui a suivi au Musée. Cette dernière édition de l’Amphi des Arts avait pour thème « Leibniz, philosophe du jardin. Herrenhausen et Versailles » développée par une sommité de l’Histoire de l’art, Horst Bredekamp, de l’université Humboldt de Berlin. Les Allemands ont toujours été costauds en Histoire de l’Art, par leur façon de la théoriser et de la mêler à la sociologie et à la politique. J’ai découvert que M. Bredekamp avait un thème commun à ma thèse : le cabinet de curiosités et ses rapports à l’Antique. Je lirai ce qu’il a pu écrire là-dessus.

Quoique le thème abordé me touche peu, je n’ai pas regretté ma présence dans cet amphithéâtre bien rempli. M. Bredekamp faisant son intervention en Allemand, nous avons pu écouter son discours de près d’1 heure 30 dans la langue de Molière par le biais d’écouteurs et d’une traduction simultanée.

Herrenhausen fut un domaine du duc de Brunswick-Lunebourg, prince de Calenberg, de la maison de Hanovre, Ernest Auguste (1629-1698), qui devient en 1692 Prince-électeur de l’Empire. Le jardin fut tracé à l’initiative de sa femme, Sophie du Palatinat (1630-1714). Ceux qui ont lus comme moi les Lettres de la Princesse Palatine, sa tante, savent de qui il s’agit : d’une femme d’esprit et politique, mère du futur Georges Ier de Grande-Bretagne, et nièce affectionnée. La Princesse commissionna le jardinier Français Martin Charbonnier, à partir de 1682, pour concevoir ce vaste jardin d’une cinquantaine d’hectares. Ce jardin à la française conçu rationnellement, géométriquement, fut un des plus illustres d’Allemagne, voire d’Europe. Schématiquement, ce jardin d’Herrenhausen ne se subordonne pas au château comme un prolongement architectural tel que celui de Versailles; il est la pièce maîtresse d’un élément de prestige où vient se greffer en guise d’appendice le château, qui du reste, a été détruit par les bombardements alliés de la Seconde guerre mondiale. Sa reconstruction initiée en 2009 est en cours d’achèvement, mais le château n’avait rien de prestigieux. Seul le jardin comptait. La duchesse Sophie l’avait compris.

Jardin géométrique français contre jardin paysager anglais

Il n’est pas inutile d’expliquer pourquoi ces types de jardins peuvent s’opposer.

Le jardin à la française n’est que l’agrandissement à une plus large échelle du jardin à l’italienne qui fut à la mode en France à partir du règne de François Ier. Cependant, le théoricien et le principal maître d’oeuvre du jardin à la française fut André Le Nôtre (1613-1700) qui conçut d’abord pour Nicolas Fouquet le jardin du château de Vaux-le-Vicomte, puis ceux de Versailles sur lesquels il travailla trente ans.  Le jardin à la française obéit à des règles

– un plan géométrique prenant en considération l’optique

-un axe central qui, partant d’un château commande l’ordonnancement géométrique des bassins et parterres

– des alignements d’arbres le longs d’allées

-une terrasse pour observer d’un coup d’oeil l’ensemble du jardin.

Le principal théoricien du jardin à la française fut Antoine Joseph Dezallier d’Argenville (1680-1765) Ssa Théorie et pratique du jardinage (1712).

Pour le jardin anglais, la logique est différente. Le paysage compte davantage que le sage alignement des figures et des plantes. Le jardin se veut une oeuvre d’art. Les chemins sont sinueux et incitent à se perdre entre bosquets ornementaux et pelouses verdoyantes. Les reliefs sont mis en valeur plutôt qu’arasés ou terrassés. L’essor de ce type de jardin correspond à la redécouverte d’une nature « sauvage » c’est-à-dire exempte d’une domestication humaine dont on affuble le jardin à la française, à tort.  La lointaine Amérique, l’émergence d’une sensibilité esthétique dans la haute société du début du XVIIIe siècle, puis l’anglomanie des Lumières contribuent à l’essor de ce type de jardin, repris à Versailles ou à Herrenhausen.

Leibniz, la géométrie et l’infini

Quel rapport avec Gottfried Wilhelm Leibniz ? Le Philosophe saxon, a été ambassadeur en France de 1672 à 1676 pour l’archevêque de Mayence, prince-électeur et Primat de Germanie. A Paris, sa vie intellectuelle et mondaine le fit rencontrer les principaux savants, notamment les médecins-botanistes du Jardin Royal. Il put aussi admirer les jardins du château inachevé de Versailles, conçus par André Le Nôtre . En 1676 il est nommé bibliothécaire du duc de Brunswick Jean-Frédéric, puis de son frère cadet Ernest-Auguste qui lui succéda en 1679.  La duchesse Sophie l’invitait à Herrenhausen pour des conversations savantes dans les allées du jardin.

Leibniz entama une réflexion sur l’espace qu’il théorisa dans ses différents ouvrages, jusqu’à la Monadologie en 1714, son oeuvre phare. Pour le Philosophe, la géométrie des jardins baroques n’est pas centrée sur la nature ni corsetée par des formes les délimitant.  Au nom du principe d’indiscernibilité, la géométrie par le détail des variations d’une feuille, disons d’un buisson, assure par sa géométrie la continuité. Ce principe d’imbrication infinie se retrouve bien à Herrenhausen : l’infini se trouve enclos dans un modèle fini par le jardin. La géométrie des formes n’est qu’un correctif au dérèglement d’une nature que l’Homme se doit d’apprivoiser, une harmonie que l’on doit s’efforcer d’atteindre. Cette harmonie qui selon Leibniz est pré-établie et qu’il explique dans son traité de monadologie a probablement été influencée par l’exemple des jardins géométriques baroque, et notamment celui de Versailles lors de son séjour à Paris.

Versailles, parterres

Versailles possède une symbolique politique plus poussée qu’Herrenhausen. Le Jardin du château est le prolongement du pouvoir absolutiste du Roi, où l’univers est dompté : les deux parterres d’eau devant le corps central du château ont remplacé en 1683 un parterre végétal où dominait la statue d’Apollon, le dieu solaire, entouré des quatre continents, représentés par quatre fontaines aux quatre coins du parterre, une vue de l’univers en miniature.

Le modèle versaillais rayonnant des allées partant du corps central du château reflète à mon sens l’harmonie d’une société hiérarchisée et contrôlée par la personne du roi, Louis XIV. Rien ne doit échapper à l’oeil du Roi Soleil. Les axes où s’engouffrent le regard depuis les fenêtres des appartements royaux manifestent le contrôle voulu et obtenu des hommes et de la nature.

Pourtant, pour M. Bredekamp et contrairement à la critique des Lumières au XVIIIe siècle préférant le relâchement du jardin Anglais,  le jardin géométrique baroque n’a rien d’absolutiste. Toute ligne et point de fuite aboutit à un point final géographique et topographique : champs, forêts, collines. Le pouvoir du monarque n’est effectif que sur ses prérogatives terrestres et temporelles, le reste appartient à Dieu.

Il n’en reste pas moins que les oeuvres d’art et les parterres de Versailles et d’Herrenhausen répondent à un projet mûrement réfléchi reflétant le prestige du souverain, de ses vertus cardinales, et de la Lignée. Les jardins baroques sont parsemés de statues antiques ou les imitant, ce n’est pas pour des visées esthétiques qui ne viennent que secondairement puisque l’approche esthétique de l’Art ne s’impose qu’au XVIIIe siècle. Ces sculptures incarnent des vertus et des exemples historiques de piété, de courage, de justice, de tempérance issus de cet héritage  antique greco-romain admiré au Grand Siècle, encore exalté au XVIIIe siècle.

Ces jardins géométriques, à la française, n’en restent pas moins imparfaits. Ils correspondent à la théorie de la perception de Leibniz. Les lois mathématiques régissent l’élaboration de ces jardins : perspectives, lignes de fuites doivent cependant être corrigées pour parfaire la symétrie du jardin du point de vue de l’observateur. Ces corrections sont le plus souvent imperceptibles : élargissement progressif des allées et des compartiments (parterres)…  Selon Leibniz, la perturbation est perceptible par la réflexion, mais aucunement par les sens. Ces déviations doivent stimuler les sens qui perçoivent ces imperfections sans pour autant les corriger.

Liberté et universalisme

Pour M. Bredekamp, le jardin géométrique baroque est un espace de liberté, puisque parce qu’à travers la géométrie des formes se déploie dans l’infini des variations d’autres formes aussi diverses qu’innombrables.

Versailles en tant que jardin du Roi était ouvert à tout sujet décemment vêtu. La propagande et la symbolique royale ne sont pas pour rien dans l’ouverture du jardin au tout venant, mais contrairement au jardin à l’Anglaise, les gens circulent selon les tracés du jardin sans d’autre obstacle que les personnes que l’on peut croiser. Le regard n’est pas lui non plus limité, divaguant aussi loin que la vue peut porter, et au plus près du détail de la végétation qui y pousse.

Herrenhausen n’était pas un jardin public contrairement à Versailles. Le château assurait ce rôle, mais le jardin ne bénéficiait qu’à la famille régnante, en tant que bien particulier. Contrairement aux jardins versaillais, ceux d’Herrenhausen étaient délimité par un canal empêchant le public de pouvoir entrer sur le domaine. Un mode de sociabilité quasi bourgeois permettait à la famille du prince électeur de converser librement avec leurs invités et leur cour, tel Leibniz qui participa de près ou de loin à l’embellissement du jardin.

Pour M. Bredekamp, et les exemples littéraires qu’il a cité comme le baron de Ramdorm, le jardin géométrique est symboliquement et structurellement supérieur au jardin anglais, espace de courbes où le promeneur se perd dans une nature apparemment exubérante et libre, mais pas assez organisée pour qu’il puisse s’y retrouver. Sa jouissance n’a cependant pu qu’être celle de la Gentry et de la Nobility qui les cachait derrière de hauts murs édifiés avec le phénomène de l’Enclosure qui au XVIIe siècle poussa les petits paysans à fuir les campagnes pour la ville, expropriés de leurs terres, privés de la jouissance des terrains communaux. A l’inverse, les jardins baroques tels qu’Herrenhausen ou Versailles se sont bâtis sur des terrains vierges de toute présence humaine : pour le premier sur les bords de la Leine, pour le second sur les marécages et les forêts.

Une lecture confessionnelle du jardin

La présentaiton de M. Bredekamp quoique fort instructive élude à mon sens une autre interprétation que nous pouvons appliquer aux jardins baroques géométriques : celui de la Religion. Versailles et Herrenhausen partagent ce goût du classicisme où la forme laisse deviner le fond, où chaque parcelle de jardin est assignée à une plante, un usage, une utilité. Point de vide dans le jardin. Cette conception rationnelle de la religion a été développée par Malebranche et son occasionalisme, puis Leibniz et sa monade. On voit par ces tentatives philosophique la volonté d’accorder les principes de la raison à la religion. Leibniz a tenté avec Bossuet par une correspondance de trouver un dénominateur commun entre le luthéranisme et le catholicisme, mais l’union ne fut guère trouvée. Chez Leibniz, la question de l’harmonie universelle est fondamentale : « Dieu fait la liaison et la communication des substances », écrit-il dans le Discours de métaphysique.

Herrenhausen et Versailles peuvent être lus de façon confessionnelle. Versailles, jardin du Roi obéit à un plan centré sur le château et l’axe principal allant du parterre d’eau à l’extrémité du Grand Canal. Cette conception hiérarchique et ordonnée du jardin peut symboliquement se rapprocher du reflet d’une hiérarchie céleste telle que conçue par Denys l’Aréopagite. Elle peut aussi se lire selon le principe de l’origine, le Christ, source de la légitimité de l’Eglise catholique par la succession apostolique et la tradition. La perspective centrale pourrait symboliser ce canal unique et légitime. Enfin, la question de l’universalisme de la religion catholique se manifesterait par l’ouverture à un large public, où se mêlent aristocrates et roturiers, tous égaux devant la question de la nature et de la grâce.

Herrenhausen pourrait se lire plus protestante. D’abord, le jardin est enceint d’un canal, qui pourrait symboliser une élection divine de ceux pouvant accéder au jardin telle la Prédestination. Ensuite, l’étiquette plus bourgeoise de la Maison de Hanovre pourrait signifier un rapport plus libéral et individuel à la religion, un rapport médiat à Dieu par une intimité s’économisant les intermédiaires. Enfin, une capillarité des axes pénétrants le jardin, plus importante qu’à Versailles pourrait signifier une liberté de l’approche du message divin moins corsetée que celle de l’Eglise romaine.

Quant au jardin anglais, la sinuosité du chemin pourrait être assimilée à une forme de panthéisme où l’Homme renoncerait à percer le secret de la nature, créée par un Dieu retiré du monde. Ce Dieu caché, commun aux calvinistes comme aux jansénistes inscritait l’humanité dans une insouciance du lendemain, de choisir son chemin  selon sa conscience et non selon un chemin prédéfini, bref de se prendre en main tant dans le cadre professionnel que familial. Le jardin anglais me paraît proche des préceptes calviniens et récusants comme a pu le montrer Max Weber.

paru en avril 2013 : Leibniz, Herrenhausen et Versailles – Le jardin à la française, un parcours de la modernité, Presses du réel.

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