Le plagiat, une mahonnêteté intellectuelle ? Des universités à Macé-Scaron

Sur mon lieu de travail, nous disposons d’un logiciel anti-plagiat permettant de déceler le moindre passage susceptible d’avoir été piqué sur Internet par un étudiant. L’outil fonctionne et a déjà fait ses preuves pour des thèses et des mémoires de Master conduisant à des sanctions disciplinaires.

Le milieu académique est très tatillon sur le plagiat. Chaque passage plagié relève d’une paresse intellectuelle et peut contribuer à décrédibiliser la valeur d’un diplôme, mais aussi d’un travail. Des carrières brillantes se sont brisées sur l’écueil du plagiat. Certains passages recopiés ont fait sombrer dans l’abîme de  brillants aspirants qui n’ont jamais eu leurs galons de capitaine.

L’essor d’Internet a exacerbé une pratique vieille comme monde. Désormais, l’étudiant a accès à une masse abondante d’information et peut en un temps réduit réaliser un devoir, ou un mémoire à partir d’un copier-coller. Depuis quelques années, les enseignants sont sensibilisés à ces problèmes de plagiat. Des formations à la manipulation de logiciels existent. Les professeurs demandent désormais aux étudiants une version numérique du mémoire ou du devoir pour le faire analyser par ces logiciels et déceler le copier coller.

Le plagiat est traqué, mais pas la citation, la seconde n’étant pas le premier. L’étudiant ou le professeur peut très bien utiliser des citations pour appuyer son travail (quoique selon la longueur de la citation il existe une réglementation) pourvu qu’une note indique d’où cette citation a été reprise. Le plagiat est sévèrement puni pour un étudiant et dépend des commissions de discipline de l’établissement en question. Il s’agit en général de l’invalidation du travail, et l’exclusion de l’établissement pour une durée allant de 2 à 5 ans, mais aussi de son inscription dans tout autre établissement d’enseignement supérieur, sans compter la réputation, anéantie auprès de ses pairs et du milieu universitaire où l’étudiant évolue. Le CNESER peut aussi statuer sur l’annulation d’une thèse.

On aurait tort de croire que les professeurs sont épargnés par le plagiat.

Un professeur de Sociologie de l’université de Rennes a fait scandale au printemps pour avoir mis plagié de larges extraits d’auteurs, pas tous sociologues. Le quidam a refusé de démissionner de postes où il avait quelques responsabilités, et en premier lieu une responsabilité morale. Le directeur de l’Ecole supérieure d’art de Cambrai a été nommé à son poste malgré une condamnation du Tribunal de Grande Instance de Paris pour contrefaçon dans sa thèse.

Le site de Michelle Bergadaà, ou de Jean-Noël Darde contiennent une mine d’informations sur les plagieurs universitaires.

Dans tous les cas, le plagieur transgresse l’éthique et l’honnêteté intellectuelle naturelle à tout travail littéraire ou scientifique.

Pourtant dans l’enseignement, nous devrions nous interroger sur les raisons du plagiat : manque de temps imparti au travail, facilité d’accès aux données via le Net. Pour plusieurs raisons, le plagiat peut être justifié même si il est moralement blâmable. A l’inverse, si il vise à s’approprier un raisonnement ou une partie d’un raisonnement en le faisant sien, oui il y a malhonnêteté.

***

Le dernier cas de plagiat médiatisé m’a intéressé par un point : la manipulation dont le plagieur, Joseph Macé-Scaron, journaliste bon teint, directeur du Magazine littéraire,  s’est servi pour justifier son plagiat.

Le 22 août, le site ACRIMED (Action-CRItique-MEDias), a mis au jour le cas de ce journaliste, qui, dans son roman Ticket d’entrée a plagié de larges extraits de Bill Bryson ,auteur américain, American rigolos – chroniques d’un grand pays, paru en 2003, sans citer ni l’auteur ni l’oeuvre originale d’importance, mais assez obscur pour le lecteur lambda.

Le 23 août, le plagieur reconnaît  sur le site d’Arrêts sur Images avoir fait une « connerie ». Mais, entre lucidité et manipulation, M. Macé-Scaron se justifie par l’intertextualité, comprenez un clin d’oeil à l’oeuvre de Bryson, qui comme chacun sait est le plus écrivain du XXIe siècle. Après BHL.

« La littérature ne s’écrit pas ex nihilo, les auteurs se nourrissent les uns des autres et l’ont toujours fait. L’intertextualité, c’est un classique de la littérature, même si je n’ai pas la prétention de me mettre à la hauteur des grands auteurs. »

L’intertextualité aurait marché avec un auteur connu et reconnu du grand public qui aurait compris l’effet. Dans ce cas, qui connait Bryson hormis quelques bibliovores et les journalistes littéraires germanopratins ? La sincérité aurait commandé d’en avertir le lecteur dans une préface ou dans le texte… D’accord, un roman n’est pas un travail de recherche, mais il faut un minimum d’exigence et d’honnêteté pour le lecteur. Quand un auteur en cite un autre, dans un livre j’aime trouver une référence à laquelle je pourrais me reporter pour satisfaire ma curiosité.

D’autre part, chaque grand écrivain s’inspirent de prédécesseurs. Lorsque Victor Hugo écrivait à quatorze ans « Je veux être Chateaubriand ou rien« , cela n’incluait pas son oeuvre, mais son talent de plume. Il n’était pas question de plagiat, mais d’inspiration, d’ambition littéraire et politique.

Mieux, M. Macé-Scaron poursuit en prenant l’exemple de Michel de Montaigne, et de ses Essais, ce qui est pratique puisque ce journaliste a justement écrit un « essai » sur le philosophe.

 « Il y a par exemple chez Montaigne 400 passages empruntés à Plutarque… »

On en revient à cette fameuse intertextualité. Montaigne, comme la plupart des lettrés de l’époque ont été éduqués dans le respect de l’Antiquité et l’étude de ses classiques, que ce soit Plutarque, Cicéron ou Tacite. Le fait que Montaigne truffe ses Essais de citations n’est pas un plagiat, mais une façon implicite de justifier et d’illustrer les thèmes abordés par des exemples compris de tous ses lecteurs. Montaigne ne cachait rien, et ne plagiait pas puisque chacune de ses références renvoyait à un ouvrage connu et probablement présent dans toute bonne gentilhommière.

Enfin, pour parachever la manipulation, rien de tel qu’une victimisation :

 « Cette prétendue découverte des emprunts, c’est aussi une manière de se payer quelqu’un qui a un succès littéraire et appartient à un média, Marianne, dont on dit qu’il est donneur de leçon.« 

Notez le mot employé d' »emprunt » visant à minimiser son acte. J’ignore si les extraits recensés par ACRIMED sont tous les passages plagiés du livre. Si le plagiat est plus important, l’emprunt s’apparenterait à  une forme de pillage.

Quelques amis journalistes tentent de le soutenir et de contrer les accusations de plagiat. Bruno Roger-Petit, a par exemple publié un article ici, parlant d’un « mauvais procès ». Le mauvais procès concerne un travail d’écriture, pas l’homme en tant que tel. Dans un autre article sur slate.fr, Quentin Girard défend l’intertextualité comme un style propre, il ne s’agit pas de plagiat. Voire.  Dans cet article, j’y ai trouvé une perle. Les lecteurs sont ingénus et esthètes  :

« N’oublions pas que ces romans sont des oeuvres de fiction, ce ne sont pas des livres de recherche. Accumuler les astérisque, les guillemets et les notes de bas de page risqueraient surtout de rendre la lecture indigeste. Un peu comme si au moment de séduire quelqu’un on lui expliquait mot pour mot ce que l’on est en train de faire pour finir par réussir à l’embrasser.« 

L’argument spécieux de M. Girard est une offense à l’intelligence du lecteur. Comme si la beauté d’une phrase pouvait être ternie par un signe ou une note infrapaginale. qui d’ailleurs ne sont pas légion dans les romans. Ces notes apportent des précisions utiles pour une meilleur compréhension du récit. Le lecteur est libre de les ignorer ou d’en rendre compte. Il n’y a aucune dimension esthétique dans une page à insérer une note ou un astérisque.

Ce n’est pas tout, le 25 août au soir, j’apprends par le site de l’hebdomaire l‘Express que M. Macé-Scaron n’est pas novice en matière de plagiat puisque qu’il copia en 1990 des extraits du Premier journal parisien (1941-1943) d’Ernst Jünger (1895-1998) pour les insérer dans son roman Trébizonde avant l’oubli

Les journalistes qui se prennent pour des écrivains, soutenus par leurs collègues-amis et en accord avec les grandes maisons d’édition seraient donc exempts de rendre des compte sur leurs travaux. Ces pseudo-écrivains, comme PPDA précédemment  et Bernard Henri-Lévy se considèreraient-t-ils au delà des lois gouvernant l’ensemble des mortels ? Et que fait-on de la déontologie du journalisme si souvent brandie par quelques séides de cette profession se prenant pour des justiciers ?

Publicités

Une réflexion sur “Le plagiat, une mahonnêteté intellectuelle ? Des universités à Macé-Scaron

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s