Internet au prisme du passé : gare aux mauvaises interprétations

Je lis ici et là que la situation actuelle d’Internet, de plus en plus régulé et encadré rejoint de près ou de loin la situation de l’imprimerie sous l’Ancien Régime. Il est tentant de rapprocher les deux, mais dans les faits, l’apparition de l’imprimerie et son contrôle par l’Inquisition et les monachies Européennes répondaient à des contextes bien différents que celui d’Internet.

Contrairement à aujourd’hui, l’imprimé jusqu’à la mise en place de l’Education nationale n’était qu’un moyen de communication et de diffusion réservé aux initiés : les alphabétisés. J’entends ceux qui savaient lire et écrire. Le taux d’alphabétisation augmentant avec les siècles, les lecteurs potentiels d’imprimés se firent plus nombreux. Le XIXe siècle permit cet essor décisif de l’alphabétisation et coïncida peu ou prou avec l’avènement de la presse quotidienne, si bien qu’au début du XXe siècle, le taux d’alphabétisation de la population française était un des meilleurs d’Europe.

Au XVIIIe siècle on trouvait dans d’humble demeures paysannes des livres vendus par les colporteurs, de la collection de la bibliothèque bleue, à l’occasion une bible. Si on ne savait pas lire, un membre de la famille ou du village ayant reçu une éducation minimale : lire écrire compter, pouvait dépanner.

Aujourd’hui, Internet s’adresse à 100 % à des gens sachant lire et écrire (j’en doute quand je lis des skyblogs), mais ayant une éducation permettant de s’y connecter et de comprendre succinctement les règles qui s’y appliquent

Le contrôle des libelles imprimés à partir du XVIe siècle répond surtout à des impératifs de surveillance voulus par  les régimes monarchiques. Le maintien d’un ordre social justifié par la religion nécessitait que la société soit maintenue en un tout cohérent excluant toute transgression et opinions déviantes. Une foi une loi un roi. Tel était le crédo de l’Ancien Régime, et l’imprimé, comme nouveau moyen de communication permettait de diffuser aussi bien le message des partisans du « pouvoir » de l’Eglise, ou de la monarchie, comme de ses adversaires. Derrière les livres, il y avait tout un circuit commercial : les imprimeurs, les libraires etc. Certains imprimeurs « démarchaient » même les intellectuels pour que ceux-ci fassent marcher leur presse.

D’autre part si transgression il y eut, comme la Réforme, le Kansénisme parlementaire où le libertinage, elle fut le fait de meneurs ayant les moyens de produire intellectuellement et pécuniairement des livres imprimés, des gens aisés et instruits pouvant compter sur des solidarités sociales dans la structure propre à celle de l’Ancien Régime.

Aujourd’hui, tout à chacun peut critiquer et diffuser ses oeuvres par de nombreux moyens : imprimés, podcasts, blogs. Les lois de nos démocraties  permettent à chacun de s’exprimer librement dans le respect des lois, donc de la volonté générale. L’ouverture des informations dépend le plus souvent de son auteur.

L’imprimé a permis la intensification des échanges d’information, mais n’en était pas le canal exclusif, n’oublions pas la correspondance épistolaire, beaucoup plus libre, et moins ou pas contrôlée permettait de façon plus aisée une réactivité plus rapide et moins formelle.

L’économie de l’information sur Internet est basée sur la consommation d’informations délivrées gratuitement ( à l’inverse de l’imprimé sauf exception), mais pas sur la réflexion nécessaire postérieure. L’imprimé sous l’Ancien Régime obligeait à une lecture attentive et réfléchie, car il proposait souvent pas sa démonstration ou sa narration une méditation sur tel ou tel sujet. On ne sortait pas un livre pour se faire mousser mais pour répondre à un besoin intellectuel ou mondain.  Avec le Web, l’information est délivrée quasi instantanément (cf mon billet sur Twitter). L’art du bon internaute nécessite donc un filtrage de l’océan de données auquel il a accès pour sélectionner celles qu’il souhaite conserver. Si on me dit que comme l’imprimé, le Net permet une diffusion plus large des informations d’accord, mais celles-ci me sont-elles vraiment destinées, et surtout, vais-je m’en servir ?

Quant au contrôle de l’information, la transparence n’est pas toujours une bonne chose. Chacun dispose d’un droit au secret et d’un droit à l’oubli, y compris les Etats.  Chaque nouveau média a besoin de règles et de contrôle, même a minima. Le monde n’est pas peuplé de bisounours, et les intentions malveillantes existent. Il faut respecter un code de bonne conduite, une étiquette une « netiquette » quoique le terme soit galvaudé. Tout rapport social répond à des codes comportementaux, qu’on en soit conscient ou pas. Je ne vois pas pourquoi Internet qui facilite ces rapports, sans s’y substituer (pour l’instant) en serait exempt.

Il est très Anglo-saxon de dire qu’Internet peut se réguler de lui-même, un cadre même minimal doit s’exercer. Dans les années 60, l’économiste Milton Friedmann a dit de même pour l’économie, cela a donné le néo-libéralisme et les problèmes auxquels nous sommes confrontés actuellement.

Les exemples tirés du passé sont symboliquement forts, mais ne correspondent pas significativement à la situation actuelle d’Internet qui est un outil mondial adapté et adaptable à n’importe quel régime politique. Les symboles servent souvent de paravent pour occulter une réalité lugubre ou plus complexe. Le passé n’est pas soluble dans le Nescafé des geeks.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s