Joseph Conrad « Au coeur des ténèbres »

J’ai fini la lecture d’Au coeur des ténèbres, de Joseph Conrad que je désirais lire depuis quelques années.

Ce roman raconte le long périple d’un capitaine de navire marchande Anglais, embauché par une compagnie belge, qui remonte le fleuve Congo à la recherche d’un agent  de la Compagnie dont on n’a plus de nouvelles depuis quelques mois : Kurtz. Au fil du récit et de l’eau du fleuve, Marlow et son bateau s’enfoncent progressivement dans une nature hostile où les hommes révèlent leur part la plus sombre.

Ce court récit est une vision sans concession de la colonisation. Dans la bouche de Marlow, principal personnage du texte, capitaine d’un vapeur, on ne trouve presque aucun compliment ou de mots positifs envers les autres protagonistes de ce voyage au coeur de la forêt équatoriale du bassin du Congo. Les Blancs, des Belges, se caractérisent par leur cupidité, leur soif d’ivoire de pourcentage, un sentiment de supériorité cachant la vacuité de leurs motifs et de leurs actions. « Pèlerins » sensés apporter la religion, c’est-à-dire la Civilisation. Dans les faits, la réalité du terrain contredit leurs aspirations ; où  les masses indigènes à « évangéliser » ne sont pas non plus épargnées par la plume de Conrad. Ces Noirs, main-d’oeuvre servile de l’Européen, sont dépeints individuellement  tantôt comme fainéants, sauvages, superstitieux, incapables de prendre des initiatives, tantôt comme une masse inquiétante et mystérieuse au fin fond de la jungle. La nature elle-même n’a rien d’idyllique : la forêt omniprésente est constamment décrite comme hostile quoique sublime, le fleuve est sournois puisque parsemé d’écueils et d’obstacles cachés.

On sait que ce roman est presque autobiographique. Conrad a en quelque sorte été Marlow. Le récit est en réalité une condamnation de la colonisation : érigée comme oeuvre civilisatrice, l’impérialisme européen ne vise qu’à un pillage de ressources de l’Afrique. Ici, le bassin du Congo. Au coeur  des ténèbres est une entreprise de déconstruction du mythe de la colonisation. Le roman est sorti en 1902 alors que les impérialismes Européens connaissaient leur âge d’or. La dénonciation de Conrad transparaît clairement dans le récit désabusé, cynique et sombre de Marlow avec l’horrible visage d’une oeuvre brutale et hypocrite d’accaparement de ressources naturelles dans un environnement non moins brutal et sordide. Les derniers mots de Kurtz avant d’expirer sur le vapeur ramenant les pèlerins blancs à la civilisation expriment vraisemblablement le sentiment de Conrad-Marlow sur le spectacle dont ils sont les acteurs :  « Horreur, horreur ».

La colonisation fut souvent une oeuvre horrible en effet. Et on sait que la colonisation belge dépeinte par Conrad fut particulièrement atroce pour les populations congolaises.Dans le récit de Marlow il y a peu de figures qui ne soient pas dépréciées : le mécanicien, la mystérieuse femme noire près du poste de Kurtz et Kurtz lui même ; vu et perçu comme une intelligence supérieure ; l’Homme qui a compris et conquis le Sauvage et la Nature ; la forêt, l’ivoire et les hommes. Marlow est admiratif de cet homme aussi cruel que charismatique…

Bien que le texte soir bref, je suis frappé par la lenteur du rythme qu’impose Conrad. Tout paraît lent à Marlow : le voyage en bateau d’Europe jusqu’à la bouche du fleuve, les mois d’attente interminables dans le poste de la côte, puis le rafistolage du bateau, la remontée du fleuve sur des centaines de kilomètres en évitant ses écueils, l’arrivée au poste de Kurtz, où la civilisation et ses règles n’ont plus cours. Un  monde incertain, inconnu et hors du temps.

Le roman de Conrad est souvent associée au fleuve, qui, comme le récit paraît se déshumaniser progressivement, passant de la Lumière vers l’Obscurité. Je qualifierais aussi le récit d’un retour à l’état de nature, à une dé-civilisation des Européens qui entrent en vapeur dans les âges obscur et la forêt inextricable. Un monde où la seule règle qui vaille reste la loi du plus fort. La civilisation contre la nature. Chez Kurtz, la nature cruelle et prédatrice de l’homme primitif l’a emporté sur les principes et valeurs organisant les hommes en société. Homme énigmatique qui dit « avoir des projets » contrecarrés par la Compagnie qui l’emploie. Projet d’établissement à son compte, de domination des tribus environnantes ? Au lecteur d’imaginer ce projet….


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