Qui connait le Père La Chaise ?

François d'Aix de La Chaise S.J. (1624-1709).

Qui ne connait pas le cimetière du Père Lachaise ? Qui n’a jamais déambulé à l’ombre d’arbres centenaires un après-midi d’Eté à Paris entre les tombes d’hommes et de femmes illustres de Balzac à Jim Morrisson, de Maurice Thorez à Oscar Wilde ? Qui n’a jamais médité sur les vanités du monde en passant devant des tombes noircies par le temps où l’on peine à lire le nom des propriétaires éternels de ces lieux ?  Mais qui connait vraiment le Père La Chaise ?

François d’Aix de La Chaise, naquit dans le Roannais le 25 août 1624 au château d’Aix, il est par sa mère le petit-neveu du Père Coton, le confesseur d’Henri IV. Il entre assez tôt dans la Compagnie de Jésus. Il fit ses études au Collège de la Trinité de Lyon, auprès d’un de ses oncles paternel,  puis y enseigna la Philosophie. Il fut ensuite nommé recteur du collège des jésuites de Grenoble. Il retourna ensuite à Lyon où il enseigna la théologie. Il fut nommé Provincial, le collège de Lyon étant la maison principale de la Compagnie dans la province qui s’étendait du Forez à la Savoie, de la Dombes au Valentinois. Il est à l’origine du médaillier du Collège qu’il mit à disposition du public, comme l’était la bibliothèque qu’il fit agrandir considérablement. Les Jésuites se servaient des médailles pour enseigner grâce à la physiognomonie les vertus et les vices des empereurs romains à leurs élèves Lyonnais.

Ses biographes, Régis de Chantelauze au XIXe siècle, Georges Guitton au XXe siècle insistent sur sa douceur et sa modération. Selon Chantelauze, sa manière d’enseigner était particulière :  Il exposait d’abord l’état de la question, puis les différentes opinions sur le sujets par les anciens et les modernes, il laissait ensuite son auditoire trancher pour les uns ou pour les autres, et enfin, donnait son avis en conciliant les avis divergents.

En 1675, Louis XIV le choisit comme confesseur. Il se montre compréhensif et indulgent avec le Roi qui lui paie en retour cet effacement. Il aurait marié le Roi avec Madame de Maintenon à une date imprécise, et se gardait bien de critiquer trop franchement les frasques de son maître avec ses maîtresses. Les accommodements furent nombreux pour concilier les écarts de conduite du Roi et sa foi au reste très sincère : à Pâques le confesseur feignait la maladie pour évitert l’absolution du Roi, pêcheur. En règle générale, il se rendait une fois par semaine à la Cour pour un entretien avec le Roi.

En matière religieuse, La Chaise n’aurait pas approuvé les violences et dragonnades précédant la Révocation de l’Edit de Nantes, en 1685, préférant, comme Bossuet et quelques autres théologiens d’ailleurs, la voie de la conversion intérieure plutôt que la contrainte extérieure, risquant de créer de mauvais catholiques. Selon Guitton, que ce soit en confession ou en essayant de convertir ses amis protestants, il essayait toujours la voie de la douceur,  de la confidentialité. Point de démonstration publique, de coeur à coeur, de secret à secret.  Son échec le plus cuisant reste le médecin et antiquaire protestant lyonnais Jacob Spon, l’un de ses anciens amis, qui refusa énergiquement toute tentative de conversion de sa part au nom de sa liberté de conscience. La Chaise en conçut du chagrin pendant quelques années.

A la Cour, l’arrivée de La Chaize correspond à l’âge d »or des collections numismatiques. Colbert envoyait dans toute l’Europe ses commis chercher médailles et bronzes, mais aussi statues, et tableaux, ou à défaut des moulages. Le Cabinet du Roi s’enrichit considérablement, mais Louis XIV commença à s’intéresser vraiment aux médailles lors de son rétablissement de l’opération de la fistule en 1686, grâce à La Chaise qui lui montra l’intérêt d’étudier les monnaies anciennes, leurs effigies, leurs inscriptions.

La Chaise logeait à la maison professe des jésuites rue Saint Antoine à proximité de Saint Paul dans le Marais. Il possédait cependant une propriété sur l’emplacement actuel du cimetière qui porte son nom mais s’appellait jadis le Mont-Louis. Grâce à la générosité du Roi, La Chaise se fit construire un bel édifice et y cultiva ses muses, notamment celle de la numismatique. Il protégeait artistes, poètes et antiquaires. Il se rendait régulièrement aux cercles des curieux et collectionneurs parisiens.

En 1708, fatigué et malade, La Chaise demande à Louis XIV de se retirer pour finir ses jours. Le Roi y consent après plusieurs tentatives. Le Jésuite décède peut de temps après, le 20 janvier 1709 au Mont-Louis. Sa résidence appartint aux Jésuites jusqu’en 1762. Les propriétaires successifs laissèrent le terrain à l’abandon. Le terrain fut transformé en 1803 en cimetière par arrêté du préfet Nicolas Frochot, propriétaire des 17 hectares du terrain. Aujourd’hui, le cimetière est un des endroits les plus calmes et les arborés de Paris.

La Chaize a peu écrit et presque pas publié. On ne trouve rien dans la monumentale bibliographie jésuite de Carlos Sommervogel. En revanche, Chantelauze nous apprend qu’un de ses cours de philosophie a été publié au Collège de la Trinité a été publié : Peripateticae quadruplis philosophiae placita rationalis, naturalis, supernaturalis et moralis, deux volumes in-folio. Le catalogue de la bibliothèque nationale ajoute un livre de 40 pages. Responce à quelques difficultez proposées à un théologien, sur la publication qui a esté faite d’un jubilé particulier à l’église de Saint-Jean à Lyon, à l’occasion du concours de la Feste-Dieu avec celle de la Nativité de saint Jean-Baptiste, qui arrive le 24 juin de cette année 1666, où il est… traitté de l’establissement de ce jubilé, du pouvoir accordé aux confesseurs pendant ce saint temps et de ce qu’un chacun doit faire pour le gagner. Par le P. F. de La Chaize, Lyon, A. Jullieron, 1666.

Parmi les papiers conservés, on conserve quelques lettres au général des jésuites Jean-Paul Oliva, à Jacob Spon, à Claude Nicaise…

Dans la correspondance de l’abbé Nicaise, de Dijon, ami de La Chaise (et de Bossuet),  j’ai trouvé un feuillet imprimé à la gloire du Confesseur rédigé par Elie de Betoulaud (1640-1709), Avocat et poète de Bordeaux, proche de Madame de Scudéry, de Paul Pelisson, et semble-t-il de La Chaise. Betoulaud collectionnait lui aussi les pierres gravées et les médailles. J’ai retranscrit cet ode et vous le livre tel quel.

L’épître ci-dessous date de 1694, Il est typique du style de l’époque, dans sa métrique comme dans les allégories et métaphores employées. Betoulaud glorifie à travers La Chaize, le Roi. On est à la fin de la  querelle des Anciens et des Modernes qui animait les conversations lettrées et savantes du Royaume depuis 1687. Par ses références, Betoulaud semble vouloir ménager les deux partis.

Au Reverend Pere
De la Chaize
Confesseur du Roy

Epistre
De M. de Betoulaud

Toi qui, sage La Chaize, au joint de ta carrière,
A l’Etude assiduë, à l’ardente Priere,
La vigilance exacte à servir le Grand Roy ;
On te l’a dès l’Enfance appris ainsy qu’à moy :
La lâche Oisiveté fatale à tout le monde,
Des vices les plus grand est la mere feconde.
L’ouvrier du seigneur dans un trop long repos,
Bien-tôt, appesanti sous de honteux pavots,
Tombera sous le joug d’une Mollesse indigne,
S’il n’est infatigable au travail de la Vigne.
Ce ne seront bien-tôt que jeux, qu’amusemens,
Que devoirs negligez, que plaisirs trop charmans,
Et qu’un sinistre oubli des soins que l’Evangile
Veut qu’on prenne en tout temps pour rendre un champ fertile ;
Mais il évitera cet état odieux,
Si comme Toy, LA CHAIZE, actif, laborieux,
le feu celeste & pur d’un zele Apostolique
A de saintes moissons incessamment l’applique.
Qu’un Guerrier à son tout d’un loisir dangereux
Aux Campagnes de Mars ne soit point amoureux,
Que les trompeuses fleurs sont qui rampent les vices
Ne luy presentent point de funestes delices ;
Autrement, s’il neglige un habile ennemi,
Si sous ses vieux Lauriers trop long-temps endormi,
Il n’apprehende plu la force enchanteresse
Des bras assoupissans d’une lente Paresse,
Il sentira bien-tot, triste joües du Sort,
Et du calme fatal qui le perd dans le port,
Sur l’écüeil des plaisirs où toute gloire échouë,
Le destin d’Annibal dans les murs de Capouë.
Un Magistrat n’est pas moins blâmable à son tour,
Si le vin, si le jeu l’occupent nuit & jour,
Ou si d’autres panchants le traînent avec honte
Luy-même au Tribunal des Tyrans d’Amatonte :
C’est le soin de s’instruire, & cent Livres divers,
Et les yeux sur Themis à tout momens ouverts,
Et l’amour du Travail vainqueur de l’Ignorance,
Qui doivent de son cœur avoir la preference.
Qui ne sçait pas aussi que les grand Orateurs
D’une foule attentive aimables enchanteurs,
Ne font jamais sentir qu’après de longues veilles,
Des éclairs de l’esprit les puissantes merveilles ?
C’est là le seul moyen d’ouvrir les bouches d’or,
Qui des leçons du Ciel dispensent le tresor,
Et de faire au Barreau tonner les Demosthenes,
Par qui Paris s’éleve à la gloire d’Athenes.
Pour tout dire il n’est point d’employ, ni de métier,
Dont chacun tour à tour n’exige un homme entier,
Semblable au Laboureur, qui constant à sa tâche,
Seme, arrache, cultive, ou cueille sans relâche.
Mais le beau Sexe même à qui du grand loisir
La Nature a permis de tranquile plaisir,
Auroit bien plus d’attraits si l’étude ou l’ouvrage
De ses jours moins oisifs devenoient le partage ;
Si ne tendant jamais les filets de Cypris,
Et de la vertu seule incessamment épris,
Sa pieuse retraite au fonds d’un Oratoire
Couronnoit sa beauté d’une nouvelle gloire,
Au lieu des vains discours, & des propos flateurs
Où le frivole encens de ses Adorateurs
Luy trace trop souvent l’image mensongere
Des faux biens, ou plutôt des songes de Cythere.
De quelque sexe enfin que naissent les humains,
Le travail de l’esprit, ou le travail des mains
Et des enfans d’Adam l’appanage ordinaire.
Mais auroit-on d’honneur à vivre sans rien faire ?
Et Nantüeil & Varin, & Le Brun, & Mignard,
Seroient-ils devenus les Rois de leur bel Art,
Et rappelleroient-ils la memoire éternelle
du burin de Lysippe, ou du pinceau d’Apelle,
Si loin de s’attacher aux chef-d’œuvres divers,
Dont leur genie heureux a charmé l’Univers,
Ils eussent vû leur mai froide & paralytique
Tomber dans les langueurs d’un repos lethargique ?
Le Pinde même où croit l’Amarante & les Fleurs,
Qui prêtent à l’esprit d’immortelles couleurs,
Est si haut qu’on ne peut y monter qu’avec peine,
Et ce n’est qu’en suant, & qu’à perte d’haleine,
Que des Sçavantes Sœurs les rares Favoris
De leur verte guirlande y vont chercher le prix,
Et genereux rivaux d’Horace, ou de Virgile,
S’élevent au sommet de ce Mont difficile.
Pour moy qui dans l’Automne ou dans le beau Printemps,
Sur un moindre Rocher me campe tous les ans,
Malgré tous les attraits qu’offre la vie oisive
Sous mes verds Orangers que l’omone cultive,
Je vais de la Paresse implacable ennemi,
Suivre encore pas à pas l’Abeille & la Fourmi.
C’est là qu’en sa brillante & sublime carriere,
J’ose peindre LOUIS sur son char de lumiere :
Mais puis-je par ces traits qui partent de mes mains,
Dessiner assez bien le plus grand des Humains,
Et tracer dans sa longue et surprenante histoire
Les miracles sans nombre, & les moissons de gloire ?
Si Bellone inspirant le carnage & l’horreur,
de son triple flambeau rallume la fureur,
La Victoire en tous lieux suit d’abord cet Alcide,
L’Aigle de Jupiter eut l’aile moins rapide ;
Il foudroye, il renverse, & luy seul contre tous
Epouvante & l’enfer & l’Univers jaloux.
Si la paix à son tour après l’affreux Tonnerre,
sur un Thrône de fleurs se remontre à la Terre,
L’Abondance aussi-tôt passe tous nos souhaits,
Chaque jour est marqué par de nouveaux bien-faits ;
Il n’est plus ni talent, ni merite infertile,
Et sur qui ce Heros jette un regard stertile.
Les Muses, les beaux Arts triomphe sous ses Loix ;
Praxitele & Zeuxis revivent à sa voix :
On croiroit que sa main selon qu’il le desire,
Du celebre Amphion a ranimé la Lyre,
Quand Versailles se montre, & surpassé à nos yeux
Le fabuleux Palais de l’Olimpe & des Dieux ;
Quand Trianon l’Amour des Graces, & de Flore :
Semble au gré des Zephirs subitement éclore,
Ou quand le beau Marly, sous les plus verds Ormaux,
Ouvre son sein paisible à des Fleuves nouveaux,
Et change en un moment en Nappes, en Cascades,
En jets impetueux le Cristal des Nayades.
Et que dirai-je encor des Templess si pieux
Qu’éleve au Tout-Puissant son Cœur religieux,
Superbes monuments de la Foy pure & vive,
Qui sous le joug des Saints sans cesse le captive ?
C’est ainsi qu’on le voit en la Guerre, en la Paix,
Du penible travail ne se lasser jamais,
Regler, animer tout, Roy, Pere, Ami fidele,
Des Princes les plus Grands veritable modele,
Qui ne peut toutefois être bien imité
Que par ce Fils fameux par son cœur indompté,
Et ces trois Rejettons, dont le jeune courage
Du sans de mille Rois sent déjà l’heritage.
Mais en le crayonnant tel que nous le voyons,
Et rassemblant en luy comme autant de rayons,
L’Honneur, la Pieté, la Valeur, la Clemence,
L’Equité, l’Ordre exact, la vaste Prévoyance,
Qui peindra bien encor cet air si gracieux,
Et ce regard qui charme à toute heure, en tout lieux ?
Je ne puis l’oublier ce regard favorable,
Du cœur de ses Sujets Aimans inévitable,
Lors qu’en son Cabinet par tes genereux soins,
J’en reçûs un accüeil dont tes yeux sont témoins
Et dont reste à jamais parmi des traits de flâme,
L’ineffaçable instant dans le fonds de mon âme.
C’est là que je le vis plus grand par sa Bonté,
Que par tout l’appareil de tant de Majesté,
Que par tous ces hauts Faits que sur la Terre et l’Onde
La Deesse aux cent vois raconte à tout le Monde.
Mais qui peut comme Toy bien peindre ce Heros,
Ou dans le Calme heureux, ou dans l’horreur des Flots ?
Fidele Observateur de toute sa sagesse,
LA CHAIZE, tu le vois, tu l’écoutes sans cesse,
Et frappé des Vertus dont brille un si Grand Roy,
Tu n’en es pas alors moins ébloüi que moy.

…Fin !

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Une réflexion sur “Qui connait le Père La Chaise ?

  1. François, son frère aîné, à fait construire à Brouilly l’un des plus beaux châteaux du Beaujolais. Le château est en retrait, abrité. Un jardin à la française magnifique, entouré de vignobles. Cela vaut le détour.

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